Paris, le 10 septembre 1738.
Je ne fais rien, mais rien du tout, pas même ce Salon dont j'espère
que ni Grimm ni moi ne verrons la fia Ce n'est pas que le soir, quand
je me couche, je n'aie la tête remplie des plus beaux projets pour
le lendemain. Mais le matin, quand je me lève, c'est un dégoût, un
engourdissement, une aversion pour l'encre, les plumes et les livres,
qui marque ou bien de la paresse, ou bien de la caducité. J'aime
mieux me tenir les jambes et les bras croisés dans l'appartement de
madame et de mademoiselle, et perdre gaiement deux ou trois heures à
les plaisanter sur tout ce qu'elles disent et qu'elles font. Quand
je les ai bien impatientées, je trouve qu'il est tard pour se mettre
à l'ouvrage; je m'habille et je m'en vais. Où? ma foi, je n'en sais
rien: quelquefois chez Naigeon, ou chez Damilaville; un autre jour chez
Mlle Bayon, qui se met à son clavecin pour moi, et qui me joue tout ce
que je veux. Le quai des bouquins est ma dernière ressource. Ce qui
me tâche de ce temps-là, c'est ce que nous n'aurons ni raisin ni
vin. Du reste, je le trouve très-bien employé. J'avais deux Anglais à
promener; ils s'en sont allés après avoir tout vu. Je trouve qu'ils me
manquent beaucoup. Ceux-là n'étaient pas enthousiastes de leur pays,
ils remarquaient que notre langue avait atteint le dernier point de
perfection, tandis que la leur était restée presque barbare. «C'est,
leur dis-je, que personne ne se mêle de la vôtre, et que nous avons
quarante oies qui gardent le Capitole», comparaison qui leur parut
d'autant plus juste, qu'ainsi que les oies romaines, les nôtres gardent
le Capitole et ne le défendent pas.
Les quarante oies viennent de couronner une mauvaise pièce[203];
pièce plus jeune encore que l'auteur; pièce dont on fait honneur à
Marmontel; pièce que celui-ci a lue à l'assemblée publique, sans que
sa déclamation séduisante en ait pu dérober la pauvreté; pièce qui a
ôté le prix à un certain M. de Rulhières, qui avait envoyé au concours
une satire excellente sur l'inutilité des disputes, excellente pour le
ton et pour les choses, et qu'on a cru devoir exclure sous prétexte
de personnalités. Ce jugement des oies a donné lieu à une scène assez
vive entre Marmontel et un jeune poète appelé Chamfort, d'une figure
très-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de
la modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit
ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. Voici
le début du petit ballon. «Il faut, messieurs, que la pièce que vous
avez préférée soit excellente.--Et pourquoi cela?--C'est qu'elle vaut
mieux que celle de La Harpe.--Elle pourrait valoir mieux que celle
de La Harpe et n'être pas excellente.--Mais j'ai vu celle-ci.--Et
vous l'avez trouvée bonne?--Très-bonne.--Cela prouve que vous ne
vous y connaissez pas.--Si celle de La Harpe est mauvaise, et si
pourtant elle est meilleure que celle de M. de Langeac, celle-ci est
donc détestable?--Cela se peut.--Et pourquoi récompenser une pièce
détestable?--Et pourquoi n'avoir pas fait cette question-là quand elle
a couronné la vôtre?...» etc., etc. Quoi qu'il en soit, tandis que
Marmontel donnait les étrivières à Chamfort, le public, de son côté,
n'épargnait pas l'Académie.
L'homme de Genève continue de persécuter le pauvre La Bletterie.
Voici un nouveau trait qu'il vient de lui décocher:
/$
Un mendiant poussait des cris perçants;
Choiseul le plaint, et quelque argent lui donne.
Le drôle alors insulte les passants,
Choiseul est juste: aux coups il l'abandonne.
Cher La Bletterie, apaise ton courroux;
Reçois l'aumône et souffre en paix les coups.
$/
Le cher La Bletterie a sollicité une délibération de l'Académie, par
laquelle tout encyclopédiste et tout adhérent à l'<i>Encyclopédie</i> fût
exclu à perpétuité de ce corps.
Voilà l'histoire du déshonneur de l'Académie française; et voici
l'histoire du déshonneur de l'Académie de peinture, que je vous avais
promise. Vous savez que nous avons ici une école de peinture, de
sculpture et d'architecture, dont les places sont au concours. On
demeure trois ans dans cette école; on y est nourri, chauffe, éclairé,
instruit, et gratifié de trois cents livres tous les ans. Quand on a
fait son triennal, on est envoyé à Rome, où nous avons une autre école.
Les élèves y jouissent des mêmes avantages qu'à Paris, et ils y ont
cent francs de plus par an. Il sort de l'école de Paris, tous les ans,
trois élèves qui vont à l'école de Rome, et qui font place ici à trois
nouveaux entrants. Songez de quelle importance sont ces places pour
des enfants dont communément les parents sont pauvres; qui ont coûté
beaucoup d'argent à ces pauvres parents; qui ont travaillé pendant de
longues années, et à qui on fait une injustice très-criminelle lorsque
c'est la partialité des juges et non le mérite des concurrents qui
dispose de ces places.
Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix L'Académie donne un
sujet. Cette année, c'était le triomphe de David, après la défaite du
Philistin Goliath, Chaque élève fait son esquisse au bas de laquelle
il écrit son nom. Le premier jugement de l'Académie consiste à choisir
entre ces esquisses celles qui sont dignes de concourir; elles se
réduisent ordinairement à sept ou huit. Les jeunes auteurs de ces
esquisses, peintres ou sculpteurs, sont obligés de conformer leurs
tableaux ou bas-reliefs aux esquisses sur lesquelles ils ont été admis.
Alors on les enferme chacun séparément, et ils travaillent à leurs
morceaux Ces morceaux faits, sont exposés au public pendant plusieurs
jours; et l'Académie adjuge le prix ou l'entrée à la pension le samedi
qui suit le jour de la Saint-Louis.
Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de
citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de
l'Académie.
Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé Vincent.
Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le
mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les
épaules de ses camarades, fut promené tout autour de la place; et après
avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation, il fut déposé à la
pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera
plaisir.
Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. H
y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui
les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un
d'eux, se disaient amicalement: «J'ai fait une assez bonne chose, mais
tu en as fait une belle; et si tu as le prix, je m'en consolerai» Eh
bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a
adjugé à un nommé Moitte, élève de Pigalle... Revenons à nos assistants
sur la place du Louvre.
C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, à qui le
public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé
le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris,
des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable.
Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer, membre
honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage.
La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait: Passe...
L'élève injustement couronné parut ensuite; les plus jeunes de ses
camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: <i>Croûte,
croûte abominable, tu n'entreras pas; nous t'assommerons plutôt.</i> Et
puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre.
Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait: «Messieurs!
ce n'est pas moi, c'est l'Académie»; et on lui répondait: «Si
tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que tu ne veux pas
entrer.» Il s'éleva, dans ces entrefaites, une voix qui disait:
Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec
Millet sur son dos. Peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant
les académiciens, qui s'attendaient à être sifflés, honnis, bafoués,
n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas: ils le forent avec
le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier: <i>Que les
mécontents viennent s'inscrire chez moi</i>, on ne l'écoutait pas; on
bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête,
et du ton que vous lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il
prit pour un artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était
en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau
sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs,
mais qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que
la nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait: les élèves
indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de
l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exactement qui est-ce
qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Us
s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous
les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer;
mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et
de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de
laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont,
Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les
premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis.
Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file qu'on s'écrie: <i>du
dos!</i> qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le salue du derrière. Mêmes
honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs
aux autres.
Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne
restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas
fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et je vais vous le
décrire.
À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un
les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier les bras des deux
autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes
dont une, prosternée, embrasse ses jambes; d'autres l'élèvent; une
dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux;
à la tête de ces chevaux, un écuyer qui les tient par la bride,
et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un
vigoureux Israélite qui enfonce une pique dans la tête de Goliath,
qu'on voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la
terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chantent, qui
accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, une espèce de
bacchante, frappant du tambour, déploie, avec une grâce infinie, jambes
et bras en l'air. Sur le devant, une autre danseuse qui tient son
enfant par la main; l'enfant danse aussi; mais il a le regard attaché
sur l'horrible tête, et son expression est mêlée de terreur et de
joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras
élevés, en acclamation.
Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils
reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le char, qui
n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a écrit que chacun
jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait couronné lui avait
montré plus de talent; discours d'un homme sans goût et sans bonne foi
D'autres ont avoué que le bas-relief de Millot était excellent, à la
vérité; mais que Moitte était plus habile, et on leur a demandé à quoi
bon les prix si l'on jugeait la personne et non pas l'ouvrage?
Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances. C'est qu'au
moment où Millot était dépouillé par l'Académie, mais au même moment,
je lisais une lettre de Falconet où il me disait: «J'ai vu chez
Le Moyne un élève appelé Millot, qui m'a paru avoir du talent et
de l'honnêteté; tâchez de me l'envoyer; je vous laisse le maître
des conditions.» Je cours chez Le Moyne; je lui fais part de
ma commission. Le Moyne lève les mains au ciel, et s'écrie: «La
Providence! la Providence!» Et moi, d'un ton bourru, je réponds: «La
Providence! la Providence! Est-ce que tu crois que la Providence a été
faite pour réparer vos sottises!» Millot survient; je l'invite à me
venir voir. Le lendemain, il est chez moi. Ce jeune homme était défait
comme après une longue maladie; il avait les yeux gonflés et rouges;
il me disait d'un ton à me déchirer: «Après avoir été à charge à mes
pauvres parents pendant dix-sept ans, au moment où j'espérais! Après
avoir travaillé dix-sept ans, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit!
Ah! monsieur! je suis perdu. Encore, si j'avais l'espérance de
gagner le prix l'an qui vient; mais rien n'est plus incertain; il y
a là un Stouf, un Foucou!» Ce sont les noms de ses deux concurrents
de cette année. Je lui proposai le voyage de Russie; il me demanda le
reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. Il
revint, il y a quelques jours, et voici sa réponse: «Monsieur, je suis
on ne saurait plus sensible à vos offres; j'en sens tout l'avantage;
mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut présenter aux
académiciens une occasion de réparer leur injustice; il faut aller à
Rome ou mourir!» Et voilà, bonnes amies, comme on décourage, on désole
le mérite; comme on se déshonore soi-même et son corps; comme on fait
le malheur d'un élève et le malheur d'un autre, à qui ses camarades
jetteront au nez, sept ans de suite, la honte de sa réception, et comme
il y a quelquefois du sang répandu.
L'Académie inclinait à décimer les élèves. Boucher, doyen de
l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo représenta
qu'ils étaient tous également innocents ou coupables; que leur code
n'était pas militaire; et qu'il ne répondait pas des suites. En effet,
si ce projet avait passé, les décimés étaient bien résolus à cribler
Cochin de coups d'épée. Cochin, plus en faveur et plus envié, a
supporté la plus forte partie de la haine des élèves et du blâme public.
Je lui écrivais, il y a quelques jours: «Eh bien! vous avez donc été
hués, honnis, bafoués par vos élèves. Ils pourraient bien avoir tort;
mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont raison. Ces enfants-là
ont des yeux, et ce serait pour la première fois qu'ils se seraient
trompés.»
En effet, à peine les prix sont-ils exposés qu'ils sont jugés par les
élèves, et qu'ils ont dit: Voilà le meilleur. J'ai appris, à cette
occasion, un trait singulier de Falconet. Son fils avait concouru.
Les prix étaient exposés, et celui du jeune Falconet n'était pas bon.
Son père le prit par la main, et, le conduisant dans le salon, il lui
dit: «Tiens, juge toi-même.» L'enfant avait la tête baissée, et ne
répondait rien. Alors le père, se tournant vers les académiciens, ses
confrères, leur dit: «Il a M un sot prix, et il n'a pas le courage de
le retirer. Ce n'est pas lui, messieurs, qui l'emporte, c'est moi.»
Puis il mit le tableau de son fils sous son bras, et s'en alla. Ah! si
ce bourru-là, qui est juste et qui déteste Pigalle, avait été à
Paris, et à la séance de l'Académie!...
Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été imprimées, on
a fait ces deux vers à propos de celle de M. de Langeac:
/$
Ordre à nos grands esprits de trouver ces vers beaux.
<i>Signé</i> LOUIS, et plus bas PHELIPPEAUX.
$/
Eh bien! mademoiselle, voilà ma question; et, si une de mes lignes vaut
une page des vôtres, où en êtes-vous? Quand serez-vous quitte? Mais
dormez sur cette dette; j'ai de la conscience, et je sais qu'un grain
d'or vaut une masse de billon.
Il y a quatre jours que Damilaville demeure rue Saint-Honoré; il y en
a trois que Mme Duclos est partie. Elle n'espère plus revoir son ami,
et elle s'en est séparée désolée. C'est une belle et bonne âme. Elle
a bien souffert. Mlle de Meaux y était-elle, son malade la traitait
précisément comme une garde. N'y était-elle pas, le ton honnête
reprenait. J'allai le voir avant-hier. Il y avait la dame en question,
sa fille, le joli doyen, Grimm, d'Alembert, Mme d'Épinay, je ne sais
qui encore, et moi
Chacun de ces oiseaux avait son ramage, et je vous jure que le
voisinage de cette volière ne vous aurait pas déplu. On remarqua que
la galanterie était en nature; que les animaux étaient galants; que
l'homme devait avoir sa manière propre de l'être: et puis voilà les
mœurs des différents peuples en jeu. Le sauvage, qui se grille avec des
allumettes; le Musulman, qui se taillade avec son couteau; l'Espagnol,
qui se transit sous une gouttière, la guitare à la main; le Français,
qui pirouette, siffle, persifle, montre sa jambe et ses dents. M.
le doyen en est pour le physique bien pur, bien dégagé de toute la
mauvaise morale de cette passion. C'est une affaire de la part des
femmes: témoin ces rustres à larges épaules qui les traitent mal, et
dont elles raffolent. Je croyais, moi, que les femmes ne leur restaient
que parce qu'elles n'étaient jamais sûres d'en être aimées; affaire de
vanité. Ce texte mène loin, je les y laissai.*
Je m'en revenais; ce vent, à écorner les chèvres, ne soufflait plus;
il faisait doux, le ciel était étoilé, et je m'en réjouissais pour les
promenades douces qu'il promettait à mes amies.
Je ne vous ai pas dit un mot de la santé du malade. Il est plus
faible et plus maigre que jamais; la fièvre est continue, les douleurs
sans rémission, les glandes plus enflées; il y en a même sous le menton
de nouvelles; les maxillaires si grosses qu'il ne peut baisser le bras.
Bordeu dit tant pis; Tronchin dit tant mieux. J'ai bien peur que Bordeu
ne soit un grand médecin. Mme Duclos m'a dit que les symptômes et les
souffrances étaient précisément comme il les avait prédites. Au reste,
il a le plus gai des appartements: les bocages du président Hénault et
d'autres sont sous fenêtres; le massif des arbres des Tuileries au delà.
Eh bien! la lettre sublime à M. de Saint-Florentin n'a pas été inutile.
Il a envoyé, par une croix, quelques louis qu'on a laissés honnêtement
sur la cheminée, et promis des secours et une visite en personne. Il
n'est donc pas tout à fait inutile de savoir écrire; et l'éloquence
peut briser les pierres.
Je bois du lait le matin, de la limonade le soir; je me porte bien;
j'en suis surpris; et le Baron me prouve, par Stahl et Beccher, que
j'ai tort d'être surpris.
J'aurais bien encore une autre belle lettre à vous faire voir, un
placet de Poinsinet à vous envoyer, votre dernière à répondre; mais la
marge me manque. Rappelez-moi tout cela, avec une fable et un ou même
deux contes de ma façon.
Continuez toutes trois de vous bien porter: c'est une des conditions
de notre traité. Je reçois une carte dans ce moment; c'est d'une des
demoiselles Artault, qui me charge de vous apprendre la mort de M.
Dupérier, arrivée la veille de la fête de la Vierge. Il était mort à
deux heures après midi; à trois, le scellé était apposé.
Mes respects à toutes. Il n'y a pas de place pour davantage.