CVI

Au Grandval, le 24 septembre 1767.

Ah! voilà ce qui s'appelle une lettre, cela. Une fois en votre vie,

vous aurez du moins causé cinq ou six pages de suite avec moi! Je ne

sais pourquoi je ne passe pas mes journées à vous écrire. J'ai tant

de plaisir à vous lire! Je vois, par le silence que vous gardez sur

plusieurs questions que je me souviens très-bien de vous avoir faites,

qu'il y a deux ou trois de mes lettres sur le chemin d'Isle. Tant

mieux, car elles sont fort longues et de la plus mauvaise écriture;

tandis que vous vous userez les yeux à les déchiffrer, vous n'en

désirerez pas d'autres et, vous ne songerez pas à me gronder. Tendre

amie, je vous en prie, ne me grondez donc plus; vous ne sauriez croire

le mal que cela me fait. Ne voyez-vous pas que les importuns, mes amis,

mes affaires, celles des autres ne me laissent presque pas le temps

d'être seul avec vous? Pour un maudit opéra dont M. Digeon a besoin,

il faut que l'impatience de la chère sœur m'ait appelé dix fois de la

rue Taranne au coin de la rue Clos-Georgeot, d'où il est impossible de

se retirer, quand on y est. Notre dernière conversation, que je vous

ai rendue mot pour mot, avait été précédée d'une autre qui n'était pas

de la même couleur, mais qui n'en était pas moins bonne. Il s'agissait

de savoir jusqu'où il était permis aux beaux-arts d'exagérer dans

l'imitation de la belle nature. Cela me donna occasion de fixer les

nuances délicates qui distinguent le chimérique du possible, le

possible du merveilleux, le merveilleux de la nature embellie, la

nature embellie de la nature commune. Comme, maman et vous, les choses

sérieuses ne vous déplaisent pas, je n'aurais pas été lâché que vous

m'eussiez entendu. La chère sœur me parut très-contente; mais je ne

puis plus guère compter sur son jugement; je lui suis trop nécessaire

pour ne pas la trouver indulgente. Je suis le dépositaire de tous

les sentiments qu'elle croit dans son cœur, et qui ne sont que des

idées de sa tête. Je vous proteste, mon amie, que cette femme-là ne

sent rien, mais rien du tout; que M. de .... sera dupe aussi bien

qu'elle-même de son ramage, qui est à la vérité charmant. L'illusion

qu'elle se fait cessera avec le besoin de l'homme. Je lui envoyai, il

y a quelque temps, un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans qui

m'avait été adressé par le marquis de ... Il n'est ni très-bien ni

très-mal de figure; il a le ton et le propos de sa physionomie qui est

tout à fait douce. Des vers très-agréables et très-passionnés de sa

façon ne laissent aucun doute qu'il ne sache sa langue. Il a professé

plusieurs années les humanités en province; il sait les mathématiques,

la géographie, l'histoire et la musique assez bien pour faire sa partie

dans un concert. Ajoutez à cela que sa position étroite et pressée

ne l'aurait pas rendu difficile sur les conditions; mais M. Digeon

insiste sur le prêtre. J'ai fait observer que, décent ou indécent, ce

personnage ne nous convenait guère. Il en est persuadé; malgré cela,

nous aurons le prêtre si nous nous déterminons à prendre quelqu'un.

Sa petite assiste quelquefois à nos conversations; il m'a semblé

qu'elle sentait à merveille les bonnes choses. À tout moment j'oublie

sa présence, et il m'échappe des folies qui font piétiner sa mère. Il

s'agissait, je ne sais quand, du mariage, que je traitais comme vous

savez. Je disais que c'était un vœu tout aussi insensé que les autres,

à cette unique différence près que par les autres on s'engageait à

tenir tout son corps enfermé dans une grande cellule, et que par

celui-ci on ne s'engageait qu'à en tenir une partie enfermée dans une

petite.

J'étais fait la semaine passée pour me quereller avec tous mes amis.

J'avais prié Naigeon, qui a été dessinateur, peintre, sculpteur,

avant que d'être philosophe, d'aller quelquefois au Salon pour moi,

et il me l'avait promis. Cependant il n'en avait rien fait. Sa

conscience lui reprochait un peu son manque de parole. Il m'en parla.

Je lui dis qu'il pouvait être tranquille, qu'il ne s'agissait pas d'un

devoir, mais d'un service; qu'il fallait remplir ses devoirs, mais

qu'on rendait service à qui l'on voulait; qu'au reste, cette petite

négligence de sa part m'apprendrait que j'aimais une fois plus mes

amis que je n'en étais aimé; que, depuis dix ans, j'avais donné à

Grimm plus de mois que je ne lui demandais de quarts d'heure. Ce petit

sermon assez sec a fait effet, et l'on vient de me remettre, avec votre

lettre, un billet de lui qui me servira.

J'étais à Monceaux lundi matin, et j'espérais m'en revenir dîner chez

moi ou chez Mme Le Gendre où j'étais invité. Il n'en fut rien; on me

laissa dormir, on partit, et j'employai toute ma matinée à écrire

une énorme lettre que vous recevrez. Je me trompe de jour: c'est le

dimanche que j'ai passé tout entier à Monceaux malgré moi. J'engageai

M. Bron, l'après-midi, dans un piquet à écrire qui fut très-malheureux,

ce qui lui donna une humeur qui s'exhalait en plaisanteries amères que

j'eus toute la peine du monde à digérer. Les beaux joueurs sont donc

bien rares!

Quelle est la raison pour laquelle des gens généreux, même

dissipateurs, qui jettent sans façon un fouis par la fenêtre, ne

peuvent pas se résoudre à perdre un écu au jeu? Est-ce vanité,

amour-propre blessé de la plus mince de toutes les supériorités? Je

ne le crois pas: car ces gens-là confessent leur infériorité, et la

confessent sans peine, et dans des choses de toute autre importance.

Puisque vous voulez que je vous dise tout, je vous dis bien des

bagatelles.

Le dimanche au soir je revins à Paris de bonne heure, dans la même

voiture, avec une file qui me soutint très-sérieusement qu'aujourd'hui

les passions sérieuses étaient tout à fait ridicules; qu'on ne se

promettait plus que du plaisir qui se trouvait ou ne se trouvait pas;

que cela durait ou ne durait pas; qu'on s'épargnait ainsi tous les

feux serments du temps passé. J'osai lui dire que j'étais encore de

ce temps-là. «Tant pis pour vous, me répondit-elle, on vous trompe,

ou vous trompez; l'un ne vaut pas mieux que l'autre.» Ces propos me

confirmèrent ce que l'on m'avait dit: c'est que cette fille, qui a

du sens, de l'esprit, des connaissances, ne s'était jamais attachée

à personne. En a-t-elle été plus ou moins heureuse? C'est à vous à

m'apprendre cela.

Tout en suivant ce propos, je la déposai chez elle, et je courus chez

moi préparer mon sac de nuit pour le lendemain. J'étais attendu au

Grandval, Grimm, Damilaville, le marquis de Croismare et un baron

allemand de la cour de Gotha[189] m'y accompagnèrent. Grimm prit un

fiacre qui le conduisit jusqu'à Bonneuil, d'où il acheva son voyage

à pied... C'est donc le Grandval que j'habite à présent, et qui

me gardera jusqu'à la fin du mois. Nos journées ici se ressemblent

toutes; nous nous levons de bon matin; nous déjeunons gaiement;

nous travaillons, nous dînons ferme et longtemps; nous digérons en

plaisantant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours

de passe-dix ruineux; nous prenons nos bâtons, et nous tentons des

promenades immenses. De retour, nous nous mettons en bonnet de nuit.

Kohaut et la Baronne prennent leur luth; nous prenons des cartes;

le souper sonne; nous soupons, car il faut souper sous peine de

déplaire à la maîtresse de la maison. Après souper, nous causons, et

cette causerie nous mène quelquefois fort loin. Nous nous couchons

dans des lits si bons qu'on n'y saurait dormir, et le lendemain nous

recommençons.

Je me hâte d'expédier le reste des manuscrits de M. de .... pour me

mettre à la besogne de Grimm, dont j'ai apporté tous les matériaux.

La Baronne est fort gaie. Mme d'Aine est plus folle que jamais. Nous

avons eu ici son fils et sa bru. Un matin, j'entends de grands éclats

de rire dans l'appartement de la belle-mère. On l'habillait. La Baronne

et le Baron y étaient. J'y allai «Vous venez tout à propos, me dit Mme

d'Aine.--À quoi, madame, puis-je vous être bon?--À prendre la mesure de

mon derrière; et puis vous en irez faire autant chez ma bru; et quand

vous serez bien assuré que le mien n'y fait œuvre, vous direz à M. le

Baron, mon gendre que voilà, qu'il est un sot.» Vous penserez que tout

cela est fort plat; mais vous ferez bien mieux de penser que cela est

innocent, que cela est gai, que nous sommes à la campagne, et que tout

ce qui amuse et fait rire est fort bon.

La querelle de nos deux voisins est restée indécise.

J'ai encore huitaine à passer ici. Priez Dieu que je ne meure pas

d'indigestion. On nous apporte tous les jours de Champigny les plus

furieuses et les plus perfides anguilles, et puis des petits melons

d'Astracan, puis de la sauerkraut, et puis des perdrix aux choux, et

puis des perdreaux à la crapaudine, et puis des baba, et puis des

pâtés, et puis des tourtes, et puis douze estomacs qu'il fendrait

avoir, et puis un estomac où il faut mettre comme pour douze.

Heureusement on boit en proportion, et tout passe.

J'ai pensé acheter hier un cheval dix écus. Il est vrai qu'il est

perdu, et que peut-être il est mort. C'est celui du docteur Gem. Vous

n'avez pas encore entendu nommer celui-ci C'est un bon homme; un

fanatique froid. Il part pour l'Angleterre; il confie son cheval à M.

Bergier. Connaissez-vous celui-ci? M. Bergier le prête à un autre,

celui-ci à un troisième, ce troisième à un quatrième; et il y a bientôt

un mois que le docteur court après son cheval. Kohaut nous quitte

demain: j'en suis fâché, et la Baronne aussi, et lui plus que tous les

deux. À propos, il faut que je vous dise un excellent procédé de notre

incompréhensible Baron. Pour faire comme tout le monde, Kohaut joue au

passe-dix; il n'y est pas heureux. Le Baron s'aperçoit un jour qu'il

était chagrin d'une perte assez considérable qu'il avait faite: il va

le matin dans sa chambre; il soupçonne que les affaires de Kohaut sont

embarrassées, et il ne se trompait pas. Il s'assied; il le questionne;

il le gronde de son silence déplacé; il le remercie on ne peut plus

honnêtement des soins qu'il donne à sa femme, et le force d'accepter

cinquante louis. Cela est fort bien, dites-vous. Mais ce n'est pas

tout. Le lendemain il pense que peut-être cette somme ne suffira pas

à Kohaut pour l'arranger tout à fait, et il lui en fait accepter

cinquante autres, avec des excuses réitérées de ne s'en être pas avisé

plus tôt. C'est Kohaut qui est venu me raconter la chose toute fraîche.

On nous a envoyé de Paris une bibliothèque nouvelle autrichienne: c'est

l'<i>Esprit du clergé</i>[190], <i>les Prêtres démasqués</i>[191], <i>le

Militaire philosophe</i>[192], l'<i>Imposture sacerdotale</i>[193], des <i>Doutes

sur la religion</i>[194], <i>la Théologie portative.</i>[195] Je n'ai lu que

ce dernier. C'est un assez bon nombre de bonnes plaisanteries noyées

dans un beaucoup plus grand nombre de mauvaises. Voilà, mesdames, de

la pâture qui vous attend à votre retour. Je ne sais ce que deviendra

cette pauvre Église de Jésus-Christ, ni la prophétie qui dit que

les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. Il serait

bien plaisant qu'on élevât des temples chrétiens à Tunis ou Alger,

lorsqu'ils tomberont en ruine à Paris. Ainsi soit-il, pourvu qu'on

ne vienne pas nous couper le prépuce lorsque les musulmans se feront

baptiser; j'aime encore mieux le baptême que la circoncision: cela fait

moins de mal.

Tout à travers la besogne de M. de ...., j'ai clandestinement entamé la

mienne; Grimm est ruiné, si cela continue. Le seul tableau de Doyen m'a

fourni quinze à seize pages.

Tout cela est fort bon; mais maman s'impatiente de ne pas trouver

jusqu'ici un mot de réponse à votre lettre. Mademoiselle, cette lettre

est charmante. Combien je vous en aimerais, si je pouvais vous aimer

davantage! mais de grâce tâchez donc de vous rassurer. Est-ce qu'il ne

serait pas plus agréable pour vous de me croire paresseux, négligent,

occupé, que malade ou mort? Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois

que j'étais éternel? est-ce que jusqu'à présent ce n'est pas vrai?

N'allez pas prendre cela pour un mensonge officieux: c'est la pure

vérité. J'ai bien ouï dire qu'on mourait; mais je n'en crois rien.

Je vous remercie du détail de votre voyage. Vous êtes arrivées deux

heures plus tard à Châlons que nous n'avions calculé, le prince et moi,

et vous frappiez à la porte de M. le directeur, endormi à côté d'une

femme qui entendrait un autre éveillé, lorsque nous buvions encore à

votre santé.

Point d'oraison de saint Julien[196]; je ne l'aime pas; d'ailleurs ce

saint n'exauce peut-être que les hommes.

Eh bien! vous ayez donc passé le vendredi et le samedi à chanter et

danser? N'avais-je pas bien raison de dire au prince que nous serions

des sots de nous affliger? Je savais par cœur toutes les honnêtetés

qui vous attendaient chez M. Duclos. Ne me parlez pas de votre petit

amoureux bigot. Le premier bec féminin qui se présente lui tourne la

tête; et je ne jurerais pas que, tout en soupirant pour Mlle Gargau, il

n'eût lorgné fort tendrement la belle Mlle d'Ornay. Pour moi, qui suis

au plus attentif sur mes pensées, mes paroles et mes actions, qui aime

avec une précision, un scrupule, une pureté vraiment angéliques, qui ne

permettrais pas à un de mes soupirs, à un de mes regards de s'égarer; à

qui Céladon a légué sa féalité et sa conscience, legs que j'ai encore

amélioré par des raffinements dont aucun mystique, soit en amour,

soit en religion, ne s'est jamais avisé; jugez combien j'ai dédaigné

la tendresse courante! Je suis un vrai janséniste, et pis encore; et

quoique Mme d'Aine la jeune soit faite au tour, qu'elle ait les plus

jolis petits pieds du monde, des yeux très-émerillonnés, très-fripons,

même en présence de son mari, deux petits tétons qu'elle montre tant

qu'elle peut; sur mon Dieu, je ne les ai pas vus. Je serai placé tout

au moins au deuxième ciel du paradis des amants, parmi les vierges où

j'espère vous trouver, et cela pour cause que vous savez. Je ne

sais ce que le voyage fera à la santé de la belle dame; mais le prince

espère beaucoup de influence momentanée de votre société sur elle.

Il voudrait bien la revoir débarrassée de quelques minuties d'esprit

qui font son supplice. Cette femme a tant vu de coquins et de coquines

qu'elle ne croit point à la probité. N'allez pas charger maman de la

convertir là-dessus.

J'aime la malice que M. et Mme Duclos et M. Évrard vous ont faite. Elle

est jolie, et je vous pardonne votre gaieté. Il faut bien faire les

honneurs de chez soi. Je dirai cette raison à mon désolé <i>partner</i>,

mais je crains bien qu'il ne la goûte pas; il rêve, il soupire, il

s'ennuie, il pleure. Je voudrais bien en faire autant, car cela

est fort beau; mais lorsque je viens à le regarder, je ne saurais

m'empêcher de rire. Cependant je suis sûr que j'aime mieux que lui:

car moi je n'ai pas fait vingt-huit lieues pour aller voir une jolie

femme, et je n'ai point de remords; mais chut sur ce voyage! Elle a

fait, dans sa dernière lettre au prince, un éloge charmant de maman;

du soin qu'elle a de ses vassaux, de l'attachement qu'ils ont pour

elle, des secours qu'ils viennent chercher au château, de la manière

dont ils sont accordés. Sa lettre est fort belle; mais cet endroit

est ce qu'il y a de mieux. Je suis sûr qu'elle s'est plu à l'écrire.

Elle était bien faite pour être touchée de toutes vos attentions. Plus

elle est ombrageuse sur les procédés, plus elle y est sensible. Elle

les sent d'autant mieux qu'il est plus facile d'y manquer. Il faut

continuellement se souvenir et oublier son premier état. J'ai pourtant

osé lui dire plus d'une fois que la meilleure façon d'en user avec elle

était la plus ordinaire et la plus commune. Elle n'en est pas encore

tout à fait à saisir cela.

Je ne sais pas ce que le prince se propose; mais il est à la campagne;

j'y suis de mon côté, et il a son <i>Fontainebleau</i>, comme je vous ai

dit: ses fonctions politiques sont finies. Il n'en paraît point fâché;

mais j'ai peur qu'il ne fasse de nécessité vertu. Il attend les ordres

de sa cour. Il ne sait ce qu'il deviendra: ce qui donne le change à son

vrai souci, c'est celui de savoir quel parti prendra la belle dame, au

cas qu'il s'éloigne. Entre nous, elle a l'estime la plus vraie pour

lui; elle le ménage autant et plus peut-être que si elle avait de la

passion, mais elle n'en a point. Et puis Paris, et puis la santé, et

puis cent autres considérations réelles, chimériques, bonnes,

mauvaises. Qui de vous, mesdames, aimerait assez pour suivre son amant

à Pétersbourg? J'ai vu des femmes, et des femmes bien aimantes, bien

éprises, qu'on dépitait à faire passer d'un fauteuil sur un autre. Ces

circonstances, qui nous mettent dans le cas d'apprécier nos sentiments,

sont toujours très-fâcheuses. C'est un grand malheur que d'apprendre

qu'on aime moins qu'on ne croyait.

Le prince est la simplicité même. Personne n'a jamais eu moins que

lui la morgue de son état et de sa naissance. Il croit d'instinct

à l'égalité des conditions, ce qui vaut mieux que d'y croire de

réflexion. Il n'a jamais connu que son premier titre, celui d'homme.

Au sortir de chez le prince des Deux-Ponts, où nous avions dîné, il me

dit: «C'est un bon homme; mais il passe le premier.» Il ne connaît

que par la façade la distribution d'un château et d'une chaumière. Ses

mœurs sont aussi unies que son vêtement. Je ne lui ai jamais entendu

dire ni une chose mal pensée ni une chose mal sentie; il est plein de

sens et de raison. Il n'y aura occupation qui tienne, je ferai ce qui

vous conviendra. Cependant, mon amie, considérez que je suis surchargé

de travail. Grimm n'a qu'un cri après moi; il prétend que mon délai

d'il y a deux ans l'a si bien dérangé qu'il n'en est pas encore remis.

Je serais d'autant plus fâché de lui manquer en ce moment, que nous

venons d'avoir un petit démêlé. Cependant je verrai le prince.

Vous avez, dans ma précédente lettre, la suite des amours de

l'instituteur. L'un a parlé, mais l'autre a fait la sourde oreille.

Il faut qu'il se soit passé quelque chose de grave dans la partie de

Sceaux; car j'ai trouvé de la réserve. Cela viendra dans un autre

temps; on sera bien aussi pressé de dire que moi d'entendre. Ce

qui me fait enrager, c'est que cette femme croit sentir et ne sent

rien; qu'elle prend de l'intérêt pour de l'amour, et qu'elle sera

certainement la dupe cette fois-ci de sa coquetterie.

Si je vais à Isle, certainement il faudra que vous m'appreniez ma

leçon; car je suis ou ne saurait plus étranger à faire valoir une

terre; mais il ne s'agit pas de savoir si je puis être utile ou non; il

suffit que vous le croyiez.

Vraiment non je ne voudrais pas que votre peine fût perdue! Je

ferais du chemin pour le seul plaisir d'embellir une fois votre

cellule. Tenez-moi donc pour arrivé, si les affaires du prince ne

s'opposent à rien. Mais mon Salon? N'importe. Maman, vous me désirez,

et vos désirs sont des ordres et des ordres bien doux.

Mme de Blacy, qui n'est pas des plus fines, à ce que je crois, ou qui

l'est beaucoup, y avait vu tout aussi clair que vous. Ce n'est donc pas

assez de vous aimer; il faut vous le dire; eh bien! je vous le dis.

Entendez-vous? je vous aime, je vous aime, je vous aime de tout mon

cœur, et je n'aimerai jamais que vous. Bonsoir, mon amie.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 129 / 189 题