Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'Angleterre,
et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit
et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit
inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont
chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de
rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des
biens de l'État, mais qui fournit proportionnellement aux charges
publiques, ce que le nôtre ne fait pas; des commerçants d'une opulence
exorbitante; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque
paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais
il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs
la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui
lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue
que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges,
somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries,
sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'enivrent une
partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement
quelques maussades apprentis ministres. L'or qui afflue dans la
capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte
la main-d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et M
tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de
la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards
continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans
cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés
d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se
dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique;
ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques,
des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un
grand espace de cyprès; il a dispersé entre ces arbres des bustes de
philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur
lesquels on lit: <i>Diis Manibus</i>: Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un
cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Élysée. Mais ce qui achève
de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans
ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On
y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses
s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, et où l'on
exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées
aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils
ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche le peuple
n'est pas plus serré dans les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye
décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la
nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est bon
pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque
le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit
par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par la Tamise. Là il
trouva une coupole élevée sur des cotonnes de marbre noir, et sous
cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. «Voilà, lui
dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma
considération, ma fortune et mon talent.»
L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue sans
parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les
ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trouver un homme
de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes,
à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des
délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent
de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un
endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont
le privilège exclusif: c'est là qu'elles vont se noyer. Écoutez un
fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron
est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse,
affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît selon son
cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils vivent ensemble
et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France; son soin
le plus empressé, c'est de remercier cet Anglais de l'accueil qu'il
en a reçu et de lui renouveler les sentiments d'attachement et
d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu'on
lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme
s'était brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de
singulier, c'est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en
contrée, ne les quitte pas; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent
qu'un homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en
voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la Seine?
On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu
que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu'on
n'en fit justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu'aucune
négociation politique ne l'avait autant intrigué que cette affaire, et
qu'il avait été obligé d'aller vingt fois chez le premier président
avant que d'avoir pu lui faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des
traités de la France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât
défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu;
et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement
écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour
s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous
conviendrez que les Français sont bien ridicules.
Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs
missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme
aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces
missionnaires: «Mon frère, regarde ma tête; mes cheveux sont tout
gris; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire toutes ces sottises-là
à un homme de mon âge? Mais j'ai trois enfants. Ne t'adresse pas
à l'aîné, tu le ferais rire; empare-toi du plus petit, à qui tu
persuaderas tout ce que tu voudras.» Un autre missionnaire prêchait à
d'autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait
par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps,
firent demander aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner
à cela. Le missionnaire dit au truchement: «Répondez-leur qu'ils
seront les serviteurs de Dieu.--Non pas, s'il vous plaît, répliqua
le truchement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de
personne.--Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils seront les
enfants de Dieu.--Bon pour cela», reprit le truchement. En effet, la
réponse fit plaisir aux sauvages.
Puisque j'en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens de
M. Hume, et qui vous apprendra ce qu'il faut penser de ces prétendues
conversions cannibales ou huronnes. Un ministre croyait avoir fait
un petit chef-d'œuvre en ce genre: il eut la vanité de montrer son
prosélyte; il l'amena donc à Londres. On interroge le petit Huron; il
répond à merveille. On le conduit à la chapelle; on l'admet à la cène,
ou communion qui, comme vous savez, se fait sous les deux espèces;
après la cène, le ministre lui dit: «Eh bien! mon fils, ne vous
sentez-vous pas plus animé de l'amour de Dieu? La grâce du sacrement
n'opère-t-elle pas en vous? Votre âme n'est-elle pas échauffée?--Oui,
répondit le petit Huron, le vin fait fort bien; mais si l'on m'avait
donné de l'eau-de-vie, je crois qu'elle aurait encore mieux fait.» La
religion chrétienne est presque éteinte dans toute l'Angleterre. Les
déistes y sont sans nombre; il n'y a presque point d'athées; ceux qui
le sont s'en cachent. Un athée et un scélérat sont presque des noms
synonymes pour eux. La première fois que M. Hume se trouva à la table
de M de ...., il était assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le
philosophe anglais s'avisa de dire à M. de .... qu'il ne croyait pas
aux athées, qu'il n'en avait jamais m M. de..lui dit: «Comptez combien
nous sommes ici»--Nous étions dix-huit. M. de .... ajouta: «Il n'est
pas malheureux de pouvoir vous en compter quinze du premier coup: les
trois autres ne savent qu'en penser[170].»
Un peuple qui croit que c'est la croyance d'un Dieu et non pas les
bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît guère avancé.
Je traite l'existence de Dieu, relativement à un peuple, comme le
mariage. L'un est un état, l'autre une notion excellente pour trois ou
quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité. Le vœu du
mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux
que d'époux. La croyance d'un Dieu fait et doit faire presque autant
de fanatiques que de croyants. Partout où l'on admet un Dieu, il y a
un culte; partout où il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs
moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un
moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent
mille hommes. Belle compensation! Tel a été, tel est, tel sera dans
tous les temps et chez tous les peuples l'effet d'une doctrine sur
laquelle il est impossible de s'accorder et à laquelle on attachera
plus d'importance qu'à sa propre vie. Un Anglais s'avisa de publier
un ouvrage contre l'immortalité de l'âme; on lui fit dans les papiers
publics une réponse bien cruelle. C'était un remerciement conçu en ces
termes: «Nous tous b...., catins, maq...., voleurs de grands chemins,
assassins, traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles
remerciements à l'auteur du Traité contre l'immortalité de l'âme, de
nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échapper aux
châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avons point à redouter dans
l'autre.»
Mais en voilà bien assez sur nos Anglais; ma fantaisie est à présent de
vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron de Gleichen, qui a
été ambassadeur de Danemark à Madrid, et qui est à présent ambassadeur
de Danemark en France. Nous fîmes, il y a quelque temps, chez lui un
de ces dîners élégants dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce
dîner élégant pour le service, délicat pour les mets, charmant pour les
propos, nous eûmes la musique la plus agréable; après la musique la
lecture des trois premiers chants d'un poëme dans le goût de l'Arioste;
après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation et
de la promenade. À propos de la littérature espagnole, pour nous en
donner une idée, le baron nous fit l'analyse d'une de leurs meilleures
comédies saintes qu'il avait vu représenter. Le théâtre montrait un
temple, une exposition du Saint-Sacrement et tout un peuple en prière.
La décoration changeait, et le théâtre montrait une faire avec des
boutiques parmi lesquelles il y en avait trois dont une était la
boutique de la Mort, la seconde la boutique du Péché, et entre ces deux
dernières, la troisième, la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son
enseigne; chacun appelait les chalands; le Péché n'en manquait pas,
ni la Mort non plus; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans
la sienne; las de ne pas étrenner, l'humeur le prenait, la décoration
changeait, et on le voyait armé d'un fouet avec la vierge Marie
armée d'un autre fouet, tançant et chassant devant eux la Mort, le
Péché et tous leurs chalands.
Le nonce actuel du pape s'imagina que ces sortes de pièces avilissaient
la religion, et il en demanda la suppression au ministre public. Pour
toute réponse, on le renvoya au parterre du théâtre, à la première
représentation de la pièce dont je viens de vous parler. En effet,
ajoutait le baron de Gleichen, les discours des peuples prosternés
devant le Saint-Sacrement étaient du plus grand pathétique et de la
plus haute éloquence; et les auditeurs fondant en larmes, pénétrés de
repentir, se frappaient la poitrine à grands coups de poing: c'est que
ce qui vous fait rire aujourd'hui a fait pleurer autrefois; et que ce
qui fait pleurer l'Espagnol aujourd'hui, le fera rire un jour.
Qui est-ce qui croira que ... que tout cela est la lettre d'un amant
tendre et passionné à une femme qu'il aime? Personne. La chose n'en est
cependant pas moins vraie.
Je vous croyais quitte de l'Angleterre et des Anglais, Je vous y
ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et un voyageur
se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des
Anglais. Le Baron en est revenu bien désabusé. Le premier écrivait à
celui-ci: «Mon ami, si, comme je n'en doute pas, vous avez loué une
maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j'emballe ma femme,
mes enfants, et que j'aille vous trouver.» L'autre répondait: «Ce
pauvre Helvétius, il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son
livre lui a attirées en France.»
Nous avons diné deux fois chez la chère sœur avec M. de Neufond. La
première fois, il fut très-bien; il but, il rit, il plaisanta, il
causa, il joua, il gagna, il fut gai; la seconde fois, il fût triste,
mais triste comme il ne l'est point. Il ne parla point à table; sorti
de table, il se tut; il alla se placer dans un coin, le dos tourné à
la compagnie, la tête droite, fixée vers la porte, le visage enflammé
et le regard comme furieux. Entendez-vous quelque chose à cela?
Pourriez-vous deviner à qui il en avait? Mlle Boileau prétend toujours
qu'il est jaloux; la chère sœur en était même soucieuse; elle prétend
qu'il était attristé de ma bonne humeur.
Voilà minuit qui sonne; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand est-ce donc
qu'à la même heure je vous le dirai de plus près?
Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette lettre
part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la fois.