6 octobre 1765.

Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'Angleterre,

et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit

et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit

inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont

chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de

rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des

biens de l'État, mais qui fournit proportionnellement aux charges

publiques, ce que le nôtre ne fait pas; des commerçants d'une opulence

exorbitante; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque

paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais

il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs

la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui

lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue

que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges,

somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries,

sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'enivrent une

partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement

quelques maussades apprentis ministres. L'or qui afflue dans la

capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte

la main-d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et M

tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de

la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards

continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans

cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés

d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se

dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique;

ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques,

des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un

grand espace de cyprès; il a dispersé entre ces arbres des bustes de

philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur

lesquels on lit: <i>Diis Manibus</i>: Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un

cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Élysée. Mais ce qui achève

de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans

ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On

y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses

s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, et où l'on

exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées

aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils

ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche le peuple

n'est pas plus serré dans les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye

décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la

nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est bon

pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque

le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit

par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par la Tamise. Là il

trouva une coupole élevée sur des cotonnes de marbre noir, et sous

cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. «Voilà, lui

dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma

considération, ma fortune et mon talent.»

L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue sans

parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les

ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trouver un homme

de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes,

à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des

délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent

de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un

endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont

le privilège exclusif: c'est là qu'elles vont se noyer. Écoutez un

fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron

est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse,

affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît selon son

cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils vivent ensemble

et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France; son soin

le plus empressé, c'est de remercier cet Anglais de l'accueil qu'il

en a reçu et de lui renouveler les sentiments d'attachement et

d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu'on

lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme

s'était brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de

singulier, c'est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en

contrée, ne les quitte pas; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent

qu'un homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en

voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la Seine?

On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu

que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu'on

n'en fit justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu'aucune

négociation politique ne l'avait autant intrigué que cette affaire, et

qu'il avait été obligé d'aller vingt fois chez le premier président

avant que d'avoir pu lui faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des

traités de la France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât

défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu;

et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement

écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour

s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous

conviendrez que les Français sont bien ridicules.

Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs

missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme

aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces

missionnaires: «Mon frère, regarde ma tête; mes cheveux sont tout

gris; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire toutes ces sottises-là

à un homme de mon âge? Mais j'ai trois enfants. Ne t'adresse pas

à l'aîné, tu le ferais rire; empare-toi du plus petit, à qui tu

persuaderas tout ce que tu voudras.» Un autre missionnaire prêchait à

d'autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait

par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps,

firent demander aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner

à cela. Le missionnaire dit au truchement: «Répondez-leur qu'ils

seront les serviteurs de Dieu.--Non pas, s'il vous plaît, répliqua

le truchement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de

personne.--Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils seront les

enfants de Dieu.--Bon pour cela», reprit le truchement. En effet, la

réponse fit plaisir aux sauvages.

Puisque j'en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens de

M. Hume, et qui vous apprendra ce qu'il faut penser de ces prétendues

conversions cannibales ou huronnes. Un ministre croyait avoir fait

un petit chef-d'œuvre en ce genre: il eut la vanité de montrer son

prosélyte; il l'amena donc à Londres. On interroge le petit Huron; il

répond à merveille. On le conduit à la chapelle; on l'admet à la cène,

ou communion qui, comme vous savez, se fait sous les deux espèces;

après la cène, le ministre lui dit: «Eh bien! mon fils, ne vous

sentez-vous pas plus animé de l'amour de Dieu? La grâce du sacrement

n'opère-t-elle pas en vous? Votre âme n'est-elle pas échauffée?--Oui,

répondit le petit Huron, le vin fait fort bien; mais si l'on m'avait

donné de l'eau-de-vie, je crois qu'elle aurait encore mieux fait.» La

religion chrétienne est presque éteinte dans toute l'Angleterre. Les

déistes y sont sans nombre; il n'y a presque point d'athées; ceux qui

le sont s'en cachent. Un athée et un scélérat sont presque des noms

synonymes pour eux. La première fois que M. Hume se trouva à la table

de M de ...., il était assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le

philosophe anglais s'avisa de dire à M. de .... qu'il ne croyait pas

aux athées, qu'il n'en avait jamais m M. de..lui dit: «Comptez combien

nous sommes ici»--Nous étions dix-huit. M. de .... ajouta: «Il n'est

pas malheureux de pouvoir vous en compter quinze du premier coup: les

trois autres ne savent qu'en penser[170].»

Un peuple qui croit que c'est la croyance d'un Dieu et non pas les

bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît guère avancé.

Je traite l'existence de Dieu, relativement à un peuple, comme le

mariage. L'un est un état, l'autre une notion excellente pour trois ou

quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité. Le vœu du

mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux

que d'époux. La croyance d'un Dieu fait et doit faire presque autant

de fanatiques que de croyants. Partout où l'on admet un Dieu, il y a

un culte; partout où il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs

moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un

moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent

mille hommes. Belle compensation! Tel a été, tel est, tel sera dans

tous les temps et chez tous les peuples l'effet d'une doctrine sur

laquelle il est impossible de s'accorder et à laquelle on attachera

plus d'importance qu'à sa propre vie. Un Anglais s'avisa de publier

un ouvrage contre l'immortalité de l'âme; on lui fit dans les papiers

publics une réponse bien cruelle. C'était un remerciement conçu en ces

termes: «Nous tous b...., catins, maq...., voleurs de grands chemins,

assassins, traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles

remerciements à l'auteur du Traité contre l'immortalité de l'âme, de

nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échapper aux

châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avons point à redouter dans

l'autre.»

Mais en voilà bien assez sur nos Anglais; ma fantaisie est à présent de

vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron de Gleichen, qui a

été ambassadeur de Danemark à Madrid, et qui est à présent ambassadeur

de Danemark en France. Nous fîmes, il y a quelque temps, chez lui un

de ces dîners élégants dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce

dîner élégant pour le service, délicat pour les mets, charmant pour les

propos, nous eûmes la musique la plus agréable; après la musique la

lecture des trois premiers chants d'un poëme dans le goût de l'Arioste;

après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation et

de la promenade. À propos de la littérature espagnole, pour nous en

donner une idée, le baron nous fit l'analyse d'une de leurs meilleures

comédies saintes qu'il avait vu représenter. Le théâtre montrait un

temple, une exposition du Saint-Sacrement et tout un peuple en prière.

La décoration changeait, et le théâtre montrait une faire avec des

boutiques parmi lesquelles il y en avait trois dont une était la

boutique de la Mort, la seconde la boutique du Péché, et entre ces deux

dernières, la troisième, la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son

enseigne; chacun appelait les chalands; le Péché n'en manquait pas,

ni la Mort non plus; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans

la sienne; las de ne pas étrenner, l'humeur le prenait, la décoration

changeait, et on le voyait armé d'un fouet avec la vierge Marie

armée d'un autre fouet, tançant et chassant devant eux la Mort, le

Péché et tous leurs chalands.

Le nonce actuel du pape s'imagina que ces sortes de pièces avilissaient

la religion, et il en demanda la suppression au ministre public. Pour

toute réponse, on le renvoya au parterre du théâtre, à la première

représentation de la pièce dont je viens de vous parler. En effet,

ajoutait le baron de Gleichen, les discours des peuples prosternés

devant le Saint-Sacrement étaient du plus grand pathétique et de la

plus haute éloquence; et les auditeurs fondant en larmes, pénétrés de

repentir, se frappaient la poitrine à grands coups de poing: c'est que

ce qui vous fait rire aujourd'hui a fait pleurer autrefois; et que ce

qui fait pleurer l'Espagnol aujourd'hui, le fera rire un jour.

Qui est-ce qui croira que ... que tout cela est la lettre d'un amant

tendre et passionné à une femme qu'il aime? Personne. La chose n'en est

cependant pas moins vraie.

Je vous croyais quitte de l'Angleterre et des Anglais, Je vous y

ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et un voyageur

se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des

Anglais. Le Baron en est revenu bien désabusé. Le premier écrivait à

celui-ci: «Mon ami, si, comme je n'en doute pas, vous avez loué une

maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j'emballe ma femme,

mes enfants, et que j'aille vous trouver.» L'autre répondait: «Ce

pauvre Helvétius, il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son

livre lui a attirées en France.»

Nous avons diné deux fois chez la chère sœur avec M. de Neufond. La

première fois, il fut très-bien; il but, il rit, il plaisanta, il

causa, il joua, il gagna, il fut gai; la seconde fois, il fût triste,

mais triste comme il ne l'est point. Il ne parla point à table; sorti

de table, il se tut; il alla se placer dans un coin, le dos tourné à

la compagnie, la tête droite, fixée vers la porte, le visage enflammé

et le regard comme furieux. Entendez-vous quelque chose à cela?

Pourriez-vous deviner à qui il en avait? Mlle Boileau prétend toujours

qu'il est jaloux; la chère sœur en était même soucieuse; elle prétend

qu'il était attristé de ma bonne humeur.

Voilà minuit qui sonne; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand est-ce donc

qu'à la même heure je vous le dirai de plus près?

Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette lettre

part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la fois.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 112 / 189 题