À Paris, le 20 septembre 1765.
Par où commencerai-je? Ma foi, je n'en sais rien. Pourquoi pas par nos
soirées, puisque ce sont pour la chère sœur et pour moi des heures
délicieuses, l'attente de toute notre journée et la consolation de
son ennui? Pourquoi n'êtes-vous pas de ces entretiens-là? Vous auriez
entendu tout ce qui s'y dit, et vous sauriez tout ce qu'il m'est
impossible de vous rendre. Non, je ne crois pas qu'il y ait sous le
ciel une plus honnête et plus innocente créature que cette petite
sœur. À l'âge qu'elle a, avec sa pénétration, son esprit, femme et
mère, pour peu qu'il y ait de malhonnêteté dans un usage, dans les
conventions, dans les mœurs, elle n'y entend rien; elle est à quinze
ans; cela lui est étranger, et les choses courantes sont des énigmes
qu'on lui explique, et au sens desquelles elfe a toute la peine du
monde à croire. Je lui disais que quand un homme avait osé dire à une
femme mariée: Je vous aime, et qu'elle avait répondu: Et moi je vous
aime aussi, tout était arrangé entre eux, qu'il ne leur manquait plus
que l'occasion; que, s'il arrivait qu'on trouvât le lendemain cette
femme triste, froide, indifférente, soucieuse, on lui supposait des
réflexions, des craintes qui l'arrêtaient et qui la faisaient revenir
contre un engagement formel; qu'il était ainsi d'une fille à un homme
marié, d'un homme quel qu'il fût à une religieuse, et qu'il n'y avait
pas une femme mariée sous le ciel dans la bouche de laquelle <i>je vous
aime</i> n'ait précisément la même valeur que dans la bouche de son amant;
que ces expressions n'avaient pas tout à fait la même force d'une
jeune fille à un jeune garçon, parce qu'elles ne décelaient point un
sentiment défendu; qu'il y avait un moyen licite de les livrer à leurs
désirs mutuels; que la volonté de leurs parents, et cent autres
considérations sous-entendues, faisaient une restriction tacite à leurs
aveux; au lieu que ceux qui étaient liés par quelques vœux solennels
qui les séparaient étaient censés avoir pris parti sur cet obstacle,
lorsqu'ils s'expliquaient une fois. Elle tombe des nues, quand je lui
parle ainsi; et quand elle dit à un homme: Je vous aime, savez-vous ce
que cela signifie? Je n'accepte de vous que les qualités qui manquent à
mon mari, et mon mari n'est pas impuissant. Puis, quand elle a trouvé
cela, elle est enchantée, elle croit de la meilleure foi du monde
avoir découvert le secret de son cœur. Il est vrai que je n'ai pas la
complaisance de lui laisser longtemps cette illusion. Mais si cela
est, lui dis-je, qu'avez-vous besoin d'un amant? Moi qui suis votre
ami, votre sœur qui vous aime si tendrement, ne vous offrons-nous
pas, ensemble ou séparés, les qualités qui manquent à votre époux?
Peu à peu je l'amène à reconnaître qu'elle désire vraiment quelque
chose de plus que ce qu'elle avoue, qu'il y a des caresses que nous
ne lui proposons jamais l'un et l'autre, et qui lui seraient douces,
et elle en convient; que, s'il y avait sous le ciel un homme en qui
elle eût assez de confiance pour espérer qu'il se renfermerait dans de
certaines bornes, elle aimerait à s'asseoir sur ses genoux, à sentir
ses bras la serrer tendrement, à lire la passion la plus vive dans ses
regards, à approcher son front, ses yeux, ses joues, sa bouche même de
sa bouche, et elle en convient; qu'après quelques essais de tout ce
qu'elle peut attendre de la retenue d'un pareil amant, peut-être elle
oserait un jour se livrer à toute l'ivresse de son âme et de ses sens,
et elle en convient encore; mais ce que je lui prédis et ce dont elle
ne convient ni ne disconvient tout à fait, c'est qu'elle sentirait tôt
ou tard qu'elle pourrait être plus heureuse; que cette jouissance,
toute voluptueuse qu'elle l'aurait éprouvée, lui paraîtrait incomplète;
que cette retenue qu'elle aurait si journellement exigée, et qu'on
aurait si scrupuleusement gardée avec elle et dans des instants si
difficiles, finirait par la blesser; que plus elle serait honnête, plus
elle saurait mauvais gré à son amant de la laisser impitoyablement
lutter entre sa passion et sa vertu; qu'elle le bouderait le lendemain
sans trop savoir pourquoi; mais que, si elle voulait un peu regarder
au fond de son cœur, elle verrait que, tout en louant son amant de la
fidélité scrupuleuse avec laquelle il se serait souvenu de sa
promesse, elle lui saurait le plus mauvais gré de n'y avoir pas manqué,
lorsque, n'étant plus maîtresse d'elle-même, sa faiblesse involontaire,
toute la trahison de ses sens l'aurait suffisamment excusée à ses
yeux. D'ailleurs, l'amour-propre s'accommode-t-il de tant de mémoire?
Pardonne-t-on à un homme de se posséder si bien, lorsqu'on s'est tout
à fait oubliée? Est-on assez aimée, est-on assez belle à ses yeux? Je
jure que je ne connais point les femmes, ou qu'il n'y en a aucune qui
ne rompît un beau jour avec un amant si discret; cela sous prétexte que
les plaisirs auxquels on s'est livré, après tout, ne sont pourtant pas
innocents: on aurait des remords de continuer de s'exposer au péril,
sans aucune espérance d'y rester. On se dégoûterait d'un homme qui ne
se placerait jamais, de lui-même, comme on le veut et comme on n'ose
se l'avouer; et l'on aurait incessamment trouvé cent mauvaises raisons
honnêtes pour se colorer à soi-même la plus déshonnête des ruptures. On
aurait bien mieux aimé avoir le lendemain à se désoler, à verser des
larmes, à l'accabler, à s'accabler soi-même de reproches, à entendre
ses excuses, à les approuver et à se précipiter derechef entre ses
bras; car après la première faute, on sait secrètement que le reste
ira comme cela; et l'on se dépite d'attendre que cette faute, qui doit
nous soulager d'une lutte pénible et nous assurer une suite de plaisirs
entiers et non interrompus, soit commise et ne se commette pas.
Eh bien! chère amie, ne trouvez-vous pas que depuis la fée Taupe, de
Crébillon, jusqu'à ce jour, personne n'a mieux su marivauder que moi?
Le Baron est de retour d'Angleterre: il est parti pour ce pays,
prévenu; il y a reçu l'accueil le plus agréable, il y a joui de la plus
belle santé, cependant il en est revenu mécontent; mécontent de la
contrée qu'il ne trouve ni aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu'on
le disait; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et
gothiques; mécontent des jardins où l'affectation d'imiter la nature
est pire que la monotone symétrie de l'art; mécontent du goût qui
entasse dans les palais l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable,
pêle-mêle; mécontent des amusements qui ont l'air de cérémonies
religieuses; mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit
jamais la confiance, l'amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui
portent tous cette inscription: <i>Qu'est-ce qu'il y a de commun
entre vous et moi?</i> mécontent des grands qui sont tristes, froids,
hauts, dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents
et barbares; mécontent des repas d'amis où chacun se place selon son
rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque convive;
mécontent des repas d'auberge où l'on est bien et promptement servi,
mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité
de voyager; il dit qu'il n'y a aucun village, même sur une route de
traverse, où l'on ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt
chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une
des plus fertiles de l'Angleterre; il prétend qu'elle n'est pas à
comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de
la France dans son voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout
moment il se surprenait disant au fond de son cœur: Oh! Paris, quand
te reverrai-je? Ah! mes chers amis, où êtes-vous? Oh! Français, vous
êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces
maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu'on ne boit du vin de
Champagne qu'en France; qu'on n'est gai, qu'on ne rit, qu'on ne s'amuse
qu'ici.
Il a été tout à fait plaisant à la vue de sa femme, qu'il a trouvée
avec de la santé et un assez bel embonpoint: «Mais, madame, lui
disait-il, cela est scandaleux, c'est donc ainsi que l'absence d'un
époux vous désole? Eh bien! puisque mes voyages vous réussissent si
bien, il n'y a qu'à s'en aller.»
Oui, mon enfant, cette acquisition est consommée; le mari a laissé
sa procuration; la femme n'est retenue ici que par l'incertitude de
son sort: suivra-t-elle son goût en allant à Isle? ou l'intention de
son mari est-elle qu'elle aille le chercher à Alençon? Je lui avais
conseillé une bonne malice, c'était de lui écrire qu'elle était prête à
tout, que si elle partait pour Isle, M. de ...., qui avait une tournée
à faire en Lorraine, s'offrait à la conduire; que si elle partait pour
Alençon, M. Le P...., qui avait une tournée à faire sur les confins
de sa généralité, remettrait à un autre temps le voyage de Lorraine.
J'aurais été bien aise de voir sur quelle route il aurait le mieux aimé
risquer d'être ce qu'il redoute si fort.
J'ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces gens-là paraissent
avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords de la
Tamise. Le Baron n'a pas manqué de voir notre ami Garrick et le beau
mausolée qu'il a fait élever dans son jardin aux mânes de Shakspeare.
En effet, il est beau, ce mausolée, et le jardin du comédien est un
jardin. Shakspeare était fait pour Garrick, et Garrick pour Shakspeare.
Aujourd'hui j'ai dîné avec une femme charmante qui n'a que
quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C'est la mère
de Damilaville. Son âme est encore tout à fait douce et tendre. Elle
parle amour, amitié, avec le feu, la chaleur, la sensibilité de vingt
ans. Nous étions trois hommes à table avec elle; elle nous disait:
«Mes amis, une conversation délicate, un regard vrai et passionné,
une larme, une physionomie touchée, voilà le bon; le reste ne vaut
presque pas la peine qu'on en parle. Il y a certains mots qu'on me
disait quand j'étais jeune et que je me rappelle aujourd'hui, dont
un seul est préférable à dix faits glorieux; par ma foi, je crois
que si je les entendais encore à l'âge que j'ai, mon vieux cœur en
palpiterait.--Madame, c'est que votre cœur n'a pas vieilli.--Non, mon
enfant, tu as raison; il est tout jeune, il n'a que vingt ans. Ce n'est
pas de m'avoir conservée longtemps que je rends grâce à Dieu, mais de
m'avoir conservée bonne, douce et sensible.» En parlant ainsi, elle
avait la physionomie intéressante.
En vérité, cette conversation valait mieux que toute la philosophie et
la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos
Anglais; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant.
Un avare fut attaqué par des voleurs, il mit la tête à la portière et
dit aux voleurs: «Mes amis, je m'appelle un tel; si vous avez entendu
parler de moi, vous devez savoir que mon or m'est plus cher que ma
vie; voyez si vous voulez me tuer.» Le voleur anglais ne tua point,
et l'avare conserva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie; je m'en vais
achever la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi Mlle Boileau
ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence; pourquoi
donc cette incrédulité?