À Paris, le 30 septembre 1762.
Voilà ce que nous avons pu faire de mieux pour votre vingtième.
Enjoignant, les années suivantes, quatre lignes de requête à une copie
de cette décision, l'immunité de cet impôt sera prorogée tant qu'il
nous plaira, quand même Damilaville, quittant sa place pour une autre,
ne serait plus à portée de nous servir: cette remarque est de lui.
Je vous envoie la Consultation d'Élie de Beaumont pour les Calas; et
dimanche prochain le Mémoire.
Je ne trouve pas que, ni dans l'une de ces pièces ni dans l'autre, on
ait tiré parti de certains moyens dont l'éloquence de Démosthène et de
Cicéron se serait particulièrement emparée.
Le premier de ces moyens, c'est la probité de cet homme soutenue
pendant le cours d'une vie de soixante ans et davantage. À quoi sert
une vie passée avec honneur, si elle ne nous protège pas contre
les attaques de la méchanceté et le soupçon d'un crime incertain,
entre l'homme de bien et le scélérat? Rien ne parle donc plus en
faveur de l'un; rien ne dépose donc plus contre l'autre? Ils sont
donc également abandonnés au sort? Il me semble que c'était le lieu
de plaider la cause de l'honneur et de la vertu reconnus, de dire aux
juges: Lorsqu'on lit la malheureuse histoire de Calas, lorsqu'on voit
un père dans la décrépitude, arraché du sein de la famille où il vivait
aimé, honoré, tranquille, et où il se promettait de mourir, conduit
sur un échafaud par des ouï-dire, il n'est personne qui ne frémisse
d'horreur sur ce que l'avenir obscur peut lui destiner. L'homme de bien
ne voit rien en lui qui le protège contre les événements. Après la
mort de Calas, il voit avec douleur que sa conduite passée s'adressait
vainement aux lois. Rassurez, messieurs, les gens de bien; encouragez
les hommes à la vertu, en leur montrant le poids que vous y attachez.
Si un méchant accusé est à moitié convaincu devant vous par ses actions
passées, pourquoi l'homme de bien ne serait-il pas à moitié absous par
les siennes?
Le second, c'est la mort de Calas. Si cet homme a tué son fils de
crainte qu'il ne changeât de religion, c'est un fanatique; c'est un des
fanatiques les plus violents qu'il soit possible d'imaginer. Il croit
en Dieu, il aime sa religion plus que sa vie, plus que la vie de son
fils; il aime mieux son fils mort qu'apostat: il faut donc regarder
son crime comme une action héroïque, son fils comme un holocauste
qu'il immole à son Dieu. Quel doit donc être son discours, et quel a
été le discours des autres fanatiques? Le voilà: «Oui, j'ai tué mon
fils; oui, messieurs, si c'était à recommencer, je le tuerais encore:
j'ai mieux aimé plonger ma main dans son sang que de l'entendre renier
son culte; si c'est un crime, je l'ai commis, qu'on me trame au
supplice.» Au contraire, Calas proteste de son innocence: il prend
Dieu à témoin; il regarde sa mort comme le châtiment de quelque faute
inconnue et secrète; il veut être jugé de son Dieu aussi sévèrement
qu'il l'a été des hommes, s'il est coupable du crime dont il est
accusé. Il appelle la mort donnée à son fils un crime; il attend ses
juges au grand tribunal pour les y confondre. S'il est coupable, il
ment à la lace du ciel et de la terre: il ment au dernier moment; il
se condamne lui-même à des peines éternelles: il est donc athée;
il en a le discours; mais s'il est athée, il n'est plus fanatique: il
n'a donc plus tué son fils. Choisissez, aurais-je dit aux juges: s'il
est fanatique, il a pu tuer son fils, mais c'est par le zèle le plus
violent qu'un furieux puisse avoir pour sa religion. Il a donc rougi,
en mourant, d'une action qu'il a dû regarder comme glorieuse, comme
ordonnée par son Dieu; il en a donc perdu le mérite en la désavouant
lâchement; sa bouche prononçait donc l'imposture en mourant; accusé
d'une action qu'il avait commise, et dont il devait se glorifier, il
la regardait donc comme un crime; il apostasiait donc lui-même, et,
puni dans ce monde, il appelait encore sur lui le châtiment du grand
juge dans l'autre. Athée? Pourquoi, contempteur de tout Dieu et de tout
culte, aurait-il tué son fils pour en avoir voulu prendre un autre que
celui dans lequel il était né? Je vous écris cela à la hâte, mais cela
pourrait, entre les mains d'un homme habile et maître de l'art de la
parole, prendre la couleur la plus forte[154].
Eh bien, il y a dans cette cause cent autres moyens secrets que les
avocats ni Voltaire n'ont point aperçus.
Je ne sais plus que vous dire. Je suis accablé de fatigue. J'ai cru que
je perdrais ma femme avant-hier: on n'osait arrêter ce flux de sang
qui l'avait tellement épuisée, qu'elle en tombait cinq ou six fois
par jour dans des sueurs glacées et des défaillances mortelles, parce
qu'on craignait de foire rentrer l'humeur dans la masse du sang, et
de causer une fièvre maligne. Il n'était pas possible non plus de le
laisser aller plus longtemps, de peur qu'elle ne restât dans une de ces
défaillances, ou qu'il ne se formât à la langue une excoriation, ou
un ulcère dans les intestins. Dans ces perplexités, il a fallu jouer
la vie de la malade <i>à croix ou pile.</i> On lui a donné la simarouba,
écorce astringente, en boisson, avec des lavements appropriés au même
effet; le flux est arrêté, sinon en tout, du moins en grande partie.
Les douleurs, d'aiguës qu'elles étaient, sont devenues sourdes; la
fièvre n'a pas augmenté; point de sommeil; toujours de l'embarras dans
la tête; toujours du dégoût, des envies de vomir; mais les excréments
commencent à se lier. Si j'osais, à ces symptômes physiques qui
semblent annoncer la guérison, j'en ajouterais de moraux. Les médecins
ne font point d'attention à ceux-ci, et je crois qu'ils ont tort. On
est bien malade quand on perd son caractère; on se porte mieux quand on
le reprend. Tenez-moi pour mort, ou pour moribond du moins, l'une et
l'autre, lorsque je n'aurai pas la plus grande peine ou le plus grand
plaisir à penser à vous.
Je ne savais pas qu'on fût allé en Champagne. Ce soupçon est une de
ces idées qui me sont venues comme elles vous viennent. Lorsque notre
esprit abandonné à lui-même se promène en sautillant sur les choses
possibles, il est tout naturel qu'il s'arrête de préférence sur celles
qui l'intéressent. Un homme jaloux, que rien n'inquiète ni ne distrait,
a encore des pensées de jalousie.
Mais ce qui me peine, c'est de ne jamais apprendre les choses; il faut
que je les devine. Cela me fait penser qu'on est dans l'usage de me les
dissimuler et qu'on espère que je les ignorerai.
Mademoiselle, je vous souhaite beaucoup de plaisir, des petits
déjeuners bien gais le matin, des lectures douces, des promenades
agréables avant et après le dîner, des causeries tête à tête et bien
tendres, à la chute du jour ou au clair de la lune, sur la terrasse.
Mme Le Gendre et madame votre mère vous devanceront dans les vordes, si
vous y allez; et vous irez. Vous suivrez à dix ou vingt pas, et vous
aurez ainsi cette liberté qui s'accorde avec la passion et la décence;
vous aurez du moins le plaisir d'entendre et de dire, sans gêner.
Je ne veux rien savoir absolument; j'aime mieux m'en rapporter à mon
imagination, qui ne m'affaiblira pas sûrement votre bonheur.