Paris, le 29 août 1762.
J'ai fait part à Damilaville de votre accident, et nous avons pensé
l'un et l'autre que si vous envoyiez un état de votre perte, un
peu exagéré, s'il en est besoin, nous dresserions d'après cela un
mémoire que quelqu'un présenterait à M. de Courteille, afin d'obtenir
une réduction de votre vingtième pour une, deux, trois, quatre ou cinq
années. Le ministre, qui fait tout par ses commis, nous renverrait ce
mémoire pour en décider; et nous arrangerions la chose comme il vous
plairait. Ainsi donc, si cela vous convient, que nous sachions tout
le dégât que le feu vous a fait et par delà, et ce que vous payez de
vingtième; le reste est notre affaire.
Je viens d'achever ce mémoire dont je m'étais chargé pour ces pauvres
diables qui ont inventé une chose utile. Il est minuit passé, et je ne
saurais me résoudre, tout fatigué que je suis, à m'endormir sans avoir
préparé ma lettre pour demain. Je vais reprendre ma réponse à votre
dix-huitième à l'endroit où j'en étais resté.
La décision d'Uranie me paraît bien sévère. Quoi donc! ne met-elle
aucune différence entre une action illicite et une mauvaise action?
Ne sera-t-il pas permis de faire par raison ce qu'on a déjà fait par
passion? Après avoir tout osé pour soi, n'osera-t-on rien pour son
époux et pour ses enfants? Si l'on a quelque reproche à craindre ne
serait-ce pas plutôt celui qu'on se ferait à peu près sur ce ton,
s'il arrivait que l'on tombât dans la misère, qu'avec un peu moins
de pusillanimité on aurait sûrement évitée? Si nous avions notre
innocence, peut-être y faudrait-il regarder de fort près avant que de
l'échanger contre de l'or? Mais, hélas! nous ne l'avons plus; il ne
s'agit que d'une petite tache de plus ou de moins; d'une infraction de
la loi civile, la moins importante et la plus bizarre de toutes; d'une
action si commune, si forte dans les mœurs générales de la nation,
que l'attrait seul du plaisir, sans aucune autre considération plus
importante, suffit pour la justifier; d'une action dont on loue notre
sexe, et dont en vérité on ne s'avise plus guère de blâmer le vôtre;
du frottement passager de deux intestins, mis en comparaison avec les
aisances de la vie; d'une faute moins répréhensible que le mensonge
le plus léger; il est bien singulier, chère sœur, que vous permettiez
à un homme engagé par le serment libre de la tendresse avec une femme
qu'il aime de faire un enfant à une autre qu'il n'aime pas, et que
vous défendiez un moment de complaisance à une de vos semblables, qui
y est entraînée par un motif des plus importants. S'il était
question de goûter un plaisir exquis, une volupté délicieuse, un
transport ravissant, un moment de félicité au-dessus de toute idée,
peut-être rabattriez-vous un peu de votre jansénisme! Et vous ne
pensez pas que c'est un dégoût insupportable qui nous attend! et que,
à tout bien prendre, ce devoir est la véritable expiation du plaisir
défendu qu'on a pris. J'ai quelquefois entendu parler des femmes sur
ce point; toutes étaient d'accord que c'était un horrible supplice.
Eh bien! nous y voilà résolus. L'héroïsme est d'autant plus grand,
que le sacrifice de soi-même répugne davantage. Combien nous allons
mériter, si votre préjugé ne s'y oppose plus! Songez donc que celui
qu'on va recevoir dans ses bras est un homme qu'on méprise, et qu'on
haït; songez qu'il se chargera de tous les frais du péché; songez que
nous n'y mettrons pas un atome du nôtre; songez que nous serons plus
passive et plus immobile qu'une statue de marbre; songez que, s'il
nous échappe quelques mouvements insensibles, quelque signe de vie,
ce sera d'impatience et non de plaisir; songez que ceci est l'ouvrage
tout pur de la raison, que le cœur et les sens n'y seront pour rien;
c'est un acte de pénitence, s'il en fut jamais. S'il nous survenait une
maladie là, n'y aurait-il pas de la folie à se refuser à l'application
d'un instrument, s'il était nécessaire; et quelle plus fâcheuse
maladie que de mourir pendant trente ans de soif et de faim? Quelle
différence mettez-vous en pareil cas entre un homme de cette trempe et
un instrument de chirurgie? Et puis, ne dirait-on pas qu'il en soit
de cette affaire comme du vol, de la calomnie, du meurtre et d'une
infinité d'autres actions qui sont mauvaises en tout temps et partout?
Rentrez pour un moment dans l'état de nature; pour Dieu, dites-moi ce
que c'est.
À présent, venons à vous, mademoiselle. Eh bien! vous ne voulez donc
pas qu'on ait la complaisance pour cette honnête créature, qui a le
sens assez droit pour sentir que le mariage est un sot et fâcheux état,
et qui a le cœur assez bon pour vouloir être mère, de lui faire un
enfant? Vous l'appelez tête bizarre? Vous craignez qu'elle ne prenne
du goût pour le plaisir, qu'on ne prenne du goût pour elle? Vous la
trouvez présomptueuse de se croire capable de bien élever. Halte là,
s'il vous plaît. Elle a l'expérience par-devers elle. Après avoir
fait supérieurement l'éducation de trois ou quatre bambins qui
n'étaient pas les siens, elle peut, je crois, se promettre, sans trop
présumer d'elle, d'en bien éduquer un qui lui appartiendra. Je vous
l'ai déjà dit; ce n'est point ici une affaire de cœur, moins encore
une affaire de tempérament. Pour ce blâme public qu'elle encourrait,
peut-être elle l'a mis sous ses pieds. «Jamais, dit-elle, je ne me
persuaderai que de se proposer, avant de sortir de ce monde, de remplir
la place qu'on quitte, d'un honnête homme ou d'une honnête femme, que
de s'exposer à perdre la vie pour la donner à un autre; obligation que
la différence des sexes imposait avant tout sacrement institué, toute
législation publiée; que de se sacrifier à inculquer dans une jeune
femme des principes d'honneur et de justice, pendant un grand nombre
d'années; que de préparer à la société un bon citoyen, un bon père, une
bonne mère, un bon mari, ce soit une cause d'opprobre; parce qu'on ne
s'assujettit pas à quelques formalités de convention qui ne signifient
rien, et qui varient d'un peuple à un autre; parce qu'on connaît la
légèreté du cœur humain, et qu'on craint, en taisant un vœu indiscret,
de devenir parjure; parce qu'on ne veut pas accepter un tyran; parce
que, n'étant pas en état ni d'instruire ni de nourrir plusieurs
entants, on a recours au seul moyen possible de n'en avoir qu'un; parce
que, n'étant pas mariable par cent raisons plus solides les unes que
les autres, on ne se marie pas, et parce que, forcée de se soustraire à
la loi du prince, qui veut qu'on ne soit féconde qu'à telles ou telles
conditions, j'obéis à la loi dénature qui veut que je sois féconde
dès qu'elle ne m'a pas faite stérile. Ce ne sont pas de viles petites
vues qui me mènent; ce sont des vues grandes et nobles; je veux être
mère, parce que je suis digne de l'être. Si vous, monsieur, que j'ai
choisi pour me donner cet auguste caractère, ne pouvez disposer de
vous-même sans le consentement d'une autre, consultez-la; mais si elle
s'oppose à mon désir, je ne vous dissimulerai point que je m'estime
plus qu'elle et qu'elle ne vous estime pas assez. Je ne crains point de
perdre mon honneur, ce que j'appelle mon véritable honneur, en couchant
avec son amant; elle craint, elle, de perdre son amant en le laissant
coucher avec moi. Dites-lui, une bonne fois pour toutes, que je ne
vous aime point, et que je ne veux de vous que jusqu'au moment où vous
cesserez de m'être nécessaire. C'est avec toute la sincérité d'une
honnête fille que je vous proteste que, si l'effet pouvait m'être
connu après le premier essai, je n'en permettrais pas un second pour ma
vie; il m'avilirait trop. Ce n'est plus le titre de mère que j'aurais
voulu, c'est celui de maîtresse; ce n'est plus un entant que j'aurais
ambitionné d'avoir de bonne race et d'élever, c'est du plaisir; ce
n'est plus un devoir de nature que j'aurais cherché à satisfaire, c'est
un commerce illicite que j'aurais formé...» Voilà ce qu'elle dit à...
Je ne sais qu'ajouter! car ce n'est ni à son époux, ni à son ami. J'ai
cru devoir vous faire mieux connaître cette femme, avant que de m'en
tenir à votre décision. Encore un mot de réponse là-dessus.
Grâce à l'interruption que le malheur qui vous est arrivé a fait mon
journal, j'ai une ample provision de matières; mais j'espère que
j'en oublierai les trois quarts et demi, et que je serai contraint
de prendre les choses au moment où je vous écrirai, et de me mettre
ainsi tout de suite au courant. Adieu, mes bonnes amies. Depuis que je
cause avec vous deux, il me semble que je cause plus facilement, plus
doucement.