LXI

À Paris, le 2 octobre 1761.

Ils sont venus à Paris précisément comme j'en sortais, et nous ne nous

sommes point vus; seulement, à mon retour de la campagne, j'ai trouvé

deux billets, un d'elle et l'autre de lui.

J'ai passé deux jours à Massy avec le mari et la femme[117]; nous nous

sommes beaucoup promenés. Mme Le Breton est mille fois plus folle qu'il

ne convient à son âge, à sa piété et à son caractère. Je voudrais

bien savoir ce que cette femme a été dans sa jeunesse. Elle était

fort liée avec une Mme de la Martillière; ainsi à la juger d'après le

proverbe[118] tout serait dit. Vous savez ou vous ne savez pas

que je m'amuse quelquefois à jouer le passionné auprès d'elle; elle ne

s'y méprend pas, ni son mari non plus, et cela donne un tour plaisant

et gai à la conversation. Il commence à faire froid; hier nous étions

autour d'un bon feu. Il était tait des douves d'un vieux tonneau, celle

de la bonde nous présentait son ouverture tout enflammée. La vieille

extravagante me dit: «Philosophe, il y a longtemps que vous sollicitez

mes laveurs, voici le moment de les obtenir; tenez, allez vous purifier

là, et je vous accepte.»

Ce cénobite[119] est un personnage très-heureux qui s'est établi dans

un coin de la basse-cour. Il boit, il mange, il s'engraisse à vue

d'œil; il sort peu; je ne saurais vous dire s'il réfléchit beaucoup.

Je le crois de la secte d'Épicure. Sa gaieté, au sortir de sa cellule,

me donne la meilleure opinion de l'emploi qu'il y fait de son temps.

Nous l'allions visiter deux fois par jour; je vous assure qu'il ne se

souciait guère de nous. Quand il était très-jeune, il n'avait point de

nom: je l'ai appelé <i>Antoine</i> ou <i>don Antonio.</i> C'est la fermière qui a

soin de son entretien et de sa nourriture; il n'est pas difficile; ce

n'est pas qu'il ne gronde souvent, mais c'est moins d'humeur que par

un tour de caractère qui lui est propre. Si le reste de son histoire

vous intéresse, je m'en instruirai; je suis peu curieux, je jouis des

gens, sans m'informer qui ils sont ni d'où ils viennent. Un de ces

jours que je témoignais à mon hôtesse de Massy combien j'étais surpris

de ses inégalités, elle me fit une réponse assez singulière: «C'est,

me dit-elle, ma foi, qu'il n'y a point de dévots, et qu'il n'y a que

des hypocrites. On a beau, ajouta-t-elle, se mettre à genoux, prier,

veiller, jeûner, joindre les mains, élever son cœur et ses yeux au

ciel, la nature ne change pas, on reste ce que l'on est. Un homme

prend un habit bleu, il attache une aiguillette sur sur son épaule, il

suspend à son côté une longue épée, il charge de plumes son chapeau;

mais il a beau affecter une démarche fière, relever sa tête, menacer

du regard, c'est un lâche qui a tous les dehors d'un homme de cœur.

Quand je suis réservée, sérieuse, composée, c'est que je ne suis pas

moi. J'ai un air d'église, un air du monde, un air de comptoir, un air

de maîtresse, voilà ma vie grimacière; ma vie réelle, mon vrai

visage, mon allure naturelle, je la prends rarement, mais c'est autre

chose; je la garde peu, mais alors je dis bien des sottises, et je ne

m'arrête que parce qu'il me semble que j'entends encore ma mère qui me

dit: Eh bien, <i>petite fille!</i> et puis je me renferme, et me voilà sous

le voile. Quand je suis moi avec les autres, il est rare que je ne m'en

repente pas à l'église. Avec tout cela les gens que j'aime le mieux, ce

sont ceux avec qui je suis le plus sujette à revenir à ma malhonnêteté

de nature. Quand on me gêne, je suis belle et pudique comme une grenade

fichée.»

Le comte de Lauraguais a laissé là Mlle Arnould. Au lieu de se reposer

voluptueusement sur le sein d'une des plus aimables filles du monde,

une folle vanité l'agite et le promène de Paris à Montbard, de Montbard

à Genève. Il est allé là avec un rouleau de beaux vers tout faits par

un autre, mais qu'il refera à côté de Voltaire, pour lui persuader

qu'ils sont de lui. C'est une singulière créature. Il s'est attaché

deux jeunes chimistes. Un jour il s'éveille à quatre heures du matin,

il va les éveiller dans leur grenier, il les prend dans son carrosse.

Les chevaux les avaient conduits à Sèvres qu'ils n'avaient pas encore

les yeux ouverts. Il les fait entrer dans sa petite maison; quand

ils y sont, il leur dit: «Messieurs, vous voilà ici; il me faut une

découverte, vous ne sortirez pas qu'elle ne soit faite. Adieu, je

reviendrai dans huit jours; vous avez des vaisseaux, des fourneaux et

du charbon; on vous nourrira; travaillez.» Cela dit, il referme la

porte sur eux et le voilà parti. Il revient, la découverte s'est faite,

on la lui communique, et au même instant le voilà convaincu qu'elle est

de lui; il s'en vante; il est tout fier, même vis-à-vis de ces deux

pauvres diables à qui elle appartient, qu'il traite avec mépris comme

des sots, et qu'il fait mourir de faim. Encore, s'il disait: Vous avez

du génie et point d'argent; moi j'ai de l'argent, et je veux avoir du

génie, entendons-nous; vous aurez des culottes et j'aurai de la gloire.

Je ne sortirai point de Paris en automne. Les ennuis succèdent aux

ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de chiffres et de

lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la pensée amère que des

injures, des persécutions, des tourments, des avanies en seront le

fruit; cela n'est-il pas agréable? L'ami Grimm aura beau prêcher, il

n'en sera ni plus ni moins; je ne saurais plus me repaire de fumée.

Un repos délicieux, une lecture douce, une promenade dans un lieu frais

et solitaire, une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se

livre à toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes

sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe la

voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une action

généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, de la gaieté,

de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance: le voilà, le vrai bonheur,

je n'en connaîtrai jamais d'autre. Il faut seulement jeter les yeux

à quelques lieues de soi, prévoir le moment où les yeux de ma petite

fille s'ouvriront, où sa gorge s'arrondira, où sa gaieté tombera, où

elle commencera à devenir soumise, où il s'élèvera dans ses sens un

trouble inconnu, dans son cœur un je ne sais quel désir. Ce sera alors

aussi le temps des rêves pendant la nuit, des soupirs étouffés, des

regards furtifs sur les hommes pendant le jour, et celui de partager ma

petite fortune en deux. Il faudra que ce que je lui en céderai suffise

à son aisance, et que ce qui m'en restera suffise à la mienne. Adieu,

mes bonnes amies. Disputez bien sur Clarisse. Soyez sûres que c'est

vous qui sentez juste. Morphyse a une ou deux vues de côté qui la font

dire tout de travers. Je vous embrasse de toute mon âme. Les sentiments

de tendresse et d'amitié que vous m'avez inspirés font et feront à

jamais la partie la plus douce de mon bonheur.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 77 / 189 题