XLIX

Au Grandval, le 31 octobre 1760.

Vous ne savez pas ce que c'est que le <i>spleen</i>, ou les vapeurs

anglaises; je ne le savais pas non plus. Je le demandai à notre

Écossais dans notre dernière promenade, et voici ce qu'il me répondit:

«Je sens depuis vingt ans un malaise général, plus ou moins fâcheux;

je n'ai jamais la tête libre. Elle est quelquefois si lourde que c'est

comme un poids qui vous tire en devant, et qui vous entraînerait d'une

fenêtre dans la rue, ou au fond d'une rivière, si on était sur le bord.

J'ai des idées noires, de la tristesse et de l'ennui; je me trouve

mal partout, je ne veux rien, je ne saurais vouloir, je cherche à

m'amuser et à m'occuper, inutilement; la gaieté des autres m'afflige,

je souffre à les entendre rire ou parler. Connaissez-vous cette espèce

de stupidité ou de mauvaise humeur qu'on éprouve en se réveillant après

avoir trop dormi? Voilà mon état ordinaire, la vie m'est en dégoût;

les moindres variations dans l'atmosphère me sont comme des secousses

violentes; je ne saurais rester en place, il faut que j'aille sans

savoir où. C'est comme cela que j'ai fait le tour du monde. Je dors

mal, je manque d'appétit, je ne saurais digérer, je ne suis bien que

dans un coche. Je suis tout au rebours des autres: je me déplais à ce

qu'ils aiment, j'aime ce qui leur déplaît; il y a des jours où je hais

la lumière, d'autres fois elle me rassure, et si j'entrais subitement

dans les ténèbres, je croirais tomber dans un gouffre. Mes nuits sont

agitées de mille rêves bizarres: imaginez que l'avant-dernière je me

croyais marié à Mme R.... Je n'ai jamais connu un pareil désespoir.

Je suis vieux, caduc, impotent; quel démon m'a poussé à cela? Que

ferai-je de cette jeune femme-là? Que fera-t-elle de moi? Voilà ce

que je me disais. Mais, ajoutait-il, la sensation la plus importune,

c'est de connaître sa stupidité, de savoir qu'on n'est pas né stupide,

de vouloir jouir de sa tête, s'appliquer, s'amuser, se prêter à la

conversation, s'agiter, et de succomber à la fin sous l'effort.

Alors il est impossible de vous peindre la douleur d'âme qu'on ressent

à se voir condamner sans ressource à être ce qu'on n'est pas. Monsieur,

ajoutait-il encore avec une exclamation qui me déchirait l'âme, j'ai

été gai, je volais comme vous sur la terre, je jouissais d'un beau

jour, d'une belle femme, d'un bon livre, d'une belle promenade, d'une

conversation douce, du spectacle de la nature, de l'entretien des

hommes sages, de la comédie des fous: je me souviens encore de ce

bonheur; je sens qu'il faut y renoncer.»

Eh bien, avec cela, mon amie, cet homme est encore de la société la

plus agréable. Il lui reste je ne sais quoi de sa gaieté première qui

se remarque toujours dans son expression. Sa tristesse est originale,

et n'est pas triste. Il n'est jamais plus mal que quand il se tait; et

il y a tant de gens qui seraient fort bien comme le père Hoop quand il

est mal!

Voilà des vents, une pluie, de la tempête, un murmure sourd qui font

retentir sans cesse nos corridors, dont il est désespéré.

J'aime, moi, ces vents violents, cette pluie que j'entends frapper nos

gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres

qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi;

j'en dors plus profondément, j'en trouve mon oreiller plus doux, je

m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton; il se fait en moi

une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui

manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à

toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que

le sort a distingué, et je jouis de la préférence.

Tibulle sentait comme moi; mais je suis seul dans mon lit, et lui

il tenait entre ses bras celle dont il était aimé, il la rassurait

contre le tumulte de l'air qui se faisait autour de lui, et ce tumulte

n'ajoutait peut-être à son bonheur que par la certitude où il était

que personne ne s'en doutait, et ne viendrait le troubler par le temps

orageux qu'il taisait. Ce temps renferme les importuns, je le sais

bien. Combien de fois un ciel qui se fondait en eau ne m'a-t-il pas

été favorable? Le bruit d'un lit que le plaisir fait craquer se perd,

se dérobe, ou est mis par une mère sur le compte du vent. C'est alors

qu'on peut sortir de sa chambre sur la pointe du pied, qu'une porte

peut crier en s'ouvrant, se fermer durement, qu'on peut faire un

faux pas en s'en retournant, et cela sans conséquence. Ah! si j'étais à

Isle, et que vous voulussiez! ils diraient tous le lendemain: La nuit

affreuse qu'il a fait! et nous nous tairions, et nous nous regarderions

en souriant.

Eh! non, je ne crois pas que vous m'oubliiez, même quand je vous le dis!

J'ai reçu toutes vos lettres; n'en soyez point inquiète. Elles arrivent

tard à cause des tours qu'elles font avant d'arriver. Le mauvais temps

et les voyages des domestiques à Charenton m'auraient ruiné sans

Damilaville; je ne me mêle de rien, et tout se fait par ses ordres.

Je vous apparais donc quelquefois en rêve? Le sommeil ne me sert pas si

bien que vous, mais je sais m'en dédommager quand je veille; ne donnez

pas à cela trop de force, je n'ai encore rien à regretter; non, mais il

est temps que vous vous rapprochiez de moi.

Amusez-vous toujours de mes petits volumes, et croyez qu'ils ne

prennent rien sur mon repos; nous nous retirons de bonne heure depuis

que le Baron est indisposé. J'ai refusé qu'on fît du feu chez moi.

L'aspect de mon appartement les transit, et je n'ai personne ni le

matin ni le soir.

J'ai déjà par-devers moi un jour de sobriété. Mme d'Aine a juré que

cela ne durerait pas.

Il faut que je vous apprenne un secret pour gagner au jeu, c'est de se

mettre à cul nu. C'est le Baron qui l'a enseigné à Mme d'Aine, et elle

s'en est bien trouvée.

Le père Hoop est jeune; je ne sais pas s'il a les quarante-cinq ans

que vous lui donnez, mais à cent ans il aura le même visage. Le Baron

l'appelle vieille momie: j'en ai encore une autre. Le joli temps que

Mme Le Gendre passerait entre ces deux momies-là! Ma seconde momie,

c'est le docteur Sanchez, ci-devant premier médecin de la czarine, juif

de religion et Portugais d'origine.

Quand je me la représente jeune, fraîche et vermeille entre ces deux

sempiternités, il me semble que je vois un tableau de <i>Fleur d'Épine</i>,

ou des <i>Quatre Facardins[85].</i>

C'est encore un homme bien précieux que le docteur Sanchez.

À propos, Mme Le Gendre se mettrait de temps en temps les doigts

dans les oreilles; car ils sont tous les deux un peu orduriers. Au

demeurant, grands penseurs et jamais d'ordures vides de sens; il y a

toujours quelques petites perles dans ce fumier-là.

Nous ne causerons plus guère, l'Écossais et moi; le moyen de sortir par

le temps qu'il fait?

Nos gens, hommes et femmes, allèrent dimanche au Piple[86], danser

chez Mme de La Bourdonnaye, et ils en revinrent à dix heures du soir,

crottés jusqu'aux fesses, et trempés jusqu'aux os. C'était un plaisir

de voir Mme Anselme dans cet équipage.

L'affaire du <i>grimoire</i> parti sans un mot de moi est précisément comme

vous l'avez pensé. M. Gillet n'a rien à vous.

À propos de Chinois et de magot, quand un étranger débarque à Canton,

on lui donne un maître de cérémonies, comme on donnerait ici un maître

à danser, et ceux qui ont les dispositions les plus heureuses sont au

moins trois mois à apprendre toutes les révérences d'usage.

Le père Hoop défendit hier avec beaucoup de vigueur les formalités

chinoises. M. de Saint-Lambert fut de son avis. Le Baron n'y prit point

de part, parce qu'il ne parle plus. Ils prétendirent l'un et l'autre

que, puisqu'il est impossible de rendre les hommes bons, il fallait au

moins les forcer à le paraître.

Je pensai, moi, que c'était anéantir la franchise et rendre une nation

hypocrite.

Cette question vaut bien la peine d'être creusée, et n'est pas aussi

facile qu'elle le paraît d'abord.

Le Baron m'appela hier à côté de lui: «Tenez, me dit-il, asseyez-vous

là, et lisez; voilà encore un exemple frappant de la sublime morale

de la nature humaine.» Je m'assis, je pris le livre, et je lus: «

Sha-Sesi Ier de Perse aimait beaucoup à s'entretenir avec une de

ses parentes. C'était une femme d'esprit et d'une gaieté charmante.

Sha-Abbas l'avait accordée pour épouse à un de ses officiers, en

récompense des grands services qu'il en avait reçus. Un jour cette

femme dit, en plaisantant, à Sesi: «Seigneur, vous ne vous

pressez guère d'avoir des enfants. Savez-vous bien qu'à force de

différer, vous pourriez bien mettre la couronne sur la tête d'un de mes

petits-fils?» La bête féroce se lève, se renferme dans son palais,

appelle les trois enfants de cette femme, et leur fait couper la tête à

tous trois. Le lendemain il invite la mère à dîner, et lui fait servir

dans un plat couvert la tête de ses enfants.... Et moi, je jette le

livre; et vous, mon amie, ne jetez-vous pas ma lettre? Et puis le Baron

se met à rire: Et le beau moral? et la dignité de la nature humaine?

etc.

La dame D..... contrefait toujours la désolée de la perte de Pouf.

Elle lui avait mis au cou un beau collier avec une plaque d'argent sur

laquelle on avait gravé: <i>Je m'appelle Pouf, et j 'appartiens à Mme

D</i>.... On a renvoyé le collier avec ces mots cruels: <i>Pouf se porte

bien.</i>

Les politiques prévoient que cette affaire aura des suites.

Ce n'est pas le chien renvoyé qui fait le fond, ce sont les détours de

la dame.... Son ami, en général, n'aime pas les chiens ni les autres

bêtes, n'importe quel nom elles aient, ni comme quoi elles marchent.

Votre globe, et votre manière d'obvier à tout, est horrible. Si une

idée comme celle-là m'était venue, et que j'eusse eu le malheur de vous

la confier, et surtout du ton leste dont vous l'avez fait, je n'en

dormirais pas de quatre jours. J'aurais peur que vous ne vissiez là

dedans de la fausseté et de la cruauté. Je vous conseille de travailler

sérieusement à votre apologie, si vous êtes assez jalouse de mon estime

pour n'en vouloir rien perdre. Pensez-y les jours et les nuits. Que ce

soit au moins un volume! Je l'attends, et en l'attendant, j'ai le cœur

flétri.

Je crains beaucoup qu'en dépit du mauvais temps qui chasse tout le

monde des champs vers la ville, et des affaires qui vous rappellent,

vous ne restiez encore longtemps. <i>Ma mère voudrait bien encore passer

ici trois mois; le temps et l'éloignement ne peuvent rien changer à mes

sentiments.</i> Qu'est-ce que tout cela m'annonce?

Nous avons eu ici M. Magon, qui est à présent directeur de la Compagnie

des Indes, et qui a beaucoup voyagé. Il est gai, il est tout jeune, il

a de l'esprit, des connaissances, de la philosophie. C'est un neveu

de Maupertuis. J'ai appris, à cette occasion, une chose qui m'a fait

plaisir. Maupertuis avait eu un enfant d'une fille. Il a fait

élever cet enfant en Chine, où il l'a envoyé dès l'âge de cinq ans. Il

n'a pas dix-huit ans; il est presque aussi savant qu'un mandarin. Il

sait plus de trente mille mots. Il est en chemin pour Paris. C'est une

curiosité que j'attends.

Ô chère amie! qu'il y a peu de monde à qui il soit permis de jouer! Je

ne veux pas vous écrire cela, et si j'oublie de vous en parler, tant

mieux.

Je ne reçois jamais une de vos lettres sans un petit billet tout à fait

obligeant de M. Damilaville. Voici comme se passe mon temps:

À huit heures, jour ou non, je me lève.

Je prends mes deux tasses de thé.

Beau ou laid, j'ouvre ma fenêtre et je prends l'air.

Je me renferme et je lis.

Je lis un poëme italien burlesque, qui me fait alternativement pleurer

de douleur et de plaisir; et puis, cela est écrit partout avec une

facilité, une douceur, une délicatesse! et des préambules à tourner la

tête.

Il me prend quelquefois des envies de vous en traduire des morceaux,

mais il n'y a pas moyen; toutes ces fleurs délicates-là se fanent entre

mes mains. Ces auteurs qui charment si puissamment nos ennuis, qui nous

ravissent à nous-mêmes, à qui Nature a mis en main une baguette magique

dont ils ne nous touchent pas plus tôt que nous oublions les maux de

la vie, que les ténèbres sortent de notre âme, et que nous sommes

réconciliés avec l'existence, sont à placer entre les bienfaiteurs du

genre humain.

Nous dînons, après avoir un peu causé vers le feu.

Nous dînons toujours longtemps.

Après dîner, c'est la promenade, ou le billard, ou les échecs.

Le Baron ne veut pas que l'Écossais joue aux échecs, et il a raison.

Puis un peu de causerie et de lecture.

Le piquet, le souper, le radotage au bougeoir, et le coucher.

Que regretter au milieu de cela? Rien, si ce n'est ma Sophie.

Paris est oublié, mais en revanche Isle et les vordes ne le sont pas.

C'est toujours là que je me retrouve à la fin de mes rêveries.

Mais dites-moi pourquoi j'y arrive toujours à votre insu, à celui de

votre sœur et de votre mère?

Adieu, chère et tendre amie. Je vous embrasse de toute mon âme.

C'est aujourd'hui jour de fête et de messe: ce qu'il y a de plaisant,

c'est que c'est la même cloche qui fait marcher les coquemars et le

calice. C'est une idée folle qui me fait toujours rire.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 64 / 189 题