C'était hier la fête de la Chevrette. Je crains la cohue. J'avais
résolu d'aller à Paris passer la journée; mais M. Grimm et Mme d'Épinay
m'arrêtèrent. Lorsque je vois les yeux de mes amis se couvrir et leurs
visages s'allonger, il n'y a répugnance qui tienne et l'on fait de moi
ce qu'on veut.
Dès le samedi au soir, les marchands forains s'étaient établis
dans l'avenue, sous de grandes toiles tendues d'arbre en arbre.
Le matin, les habitants des environs s'y étaient rassemblés; on
entendait des violons; l'après-midi on jouait, on buvait, on chantait,
on dansait, c'était une foule mêlée de jeunes paysannes proprement
accoutrées, et de grandes dames de la ville avec du rouge et des
mouches, la canne de roseau à la main, le chapeau de paille sur la tête
et l'écuyer sous le bras. Sur les dix heures les hommes du château
étaient montes en calèche, et s'en étaient allés dans la plaine. À
midi, M. de Villeneuve[56] arriva.
Nous étions alors dans le triste et magnifique salon, et nous y
formions, diversement occupés, un tableau très-agréable.
Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm se faisait peindre
et Mme d'Épinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne
qui le peignait.
Un dessinateur assis plus bas, sur un placet[57], faisait son profil au
crayon. Il est charmant, ce profil; il n'y a point de femme qui ne fût
tentée de voir s'il ressemble[58].
M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je
vous ai envoyée.
Je jouais aux échecs avec Mme d'Houdetot.
La vieille et bonne Mme d'Esclavelles, mère de Mme d'Épinay, avait
autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur
gouverneur.
Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient, l'une à la
main, l'autre au tambour.
Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.
M. de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de la maison
et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. Mme d'Houdetot
et lui se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j'ai
même conçu qu'il avait quelque tort avec elle.
L'heure du dîner vint. Au milieu de la table était d'un côté Mme
d'Épinay et de l'autre M. de Villeneuve; ils prirent toute la peine et
de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaiement et
longtemps. Des glaces; ah! mes amies, quelles glaces! c'est là qu'il
fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.
Après dîner, on fit un peu de musique. La personne dont je vous ai
déjà parlé qui touche si légèrement et si savamment du clavecin nous
étonna tous, eux par la rareté de son talent, moi par le charme
de sa jeunesse, de sa douceur, de sa modestie, de ses grâces et
de son innocence. Sans exagérer, c'était Émilie à quinze ans. Les
applaudissements qui s'élevèrent autour d'elle lui faisaient monter au
visage une rougeur, et lui causaient un embarras charmant. On la fit
chanter; et elle chanta une chanson qui disait à peu près:
/$
Je cède au penchant qui m'entraîne;
Je ne puis conserver mon cœur.
$/
Mais je veux mourir, si elle entendait rien à cela. Je la regardais,
et je pensais au fond de mon cœur que c'était un ange, et qu'il
faudrait être plus méchant que Satan pour en approcher avec une
pensée déshonnête. Je disais à M. de Villeneuve: Qui est-ce qui
oserait changer quelque chose à cet ouvrage-là? Il est si bien. Mais
nous n'avons pas, M. de Villeneuve et moi, les mêmes principes. S'il
rencontrait des innocentes, lui, il aimerait assez à les instruire; il
dit que c'est un autre genre de beauté.
Il était assis à côté de moi, nous parlâmes de vous, de Mme votre
mère, de Mme Le Gendre. Il m'apprit qu'il avait passé trois mois à la
campagne où vous êtes. «<i>Trois mois, c'est bien plus de temps qu'il
n'en faut pour devenir fou de Mme Le Gendre.</i>--Il est vrai, mais elle
se communique si peu!--<i>Je ne connais guère de femmes qui se respectent
autant qu'elle.</i>--Elle a raison.--<i>Mme Volland... est une femme d'un
mérite rare.</i>--Et sa fille aînée...--<i>Elle a de l'esprit comme un
démon.</i>--Elle a beaucoup d'esprit; mais c'est sa franchise
surtout qui me plaît. Je gagerais presque qu'elle n'a pas fait un
mensonge volontaire depuis qu'elle a l'âge de raison.»
Nos chasseurs revinrent sur les six heures. On fit entrer les violons
et l'on dansa jusqu'à dix; on sortit de table à minuit; à deux heures
au plus tard nous étions tous retirés; et la journée se passa sans
l'ennui que j'en redoutais. Cependant si j'avais été à Paris, une
lettre de mon amie, que Damilaville m'aurait remise et que j'attends
encore, m'aurait fait plus de plaisir mille fois. Il faut espérer que
quelqu'un me l'apportera dans le jour; ou qu'au pis-aller M. Grimm, qui
part, me l'enverra ce soir.
Où êtes-vous? Est-ce à Châlons? M'oubliez-vous là dans le tumulte des
fêtes et dans les bras de votre sœur? Madame, ménagez un peu sa santé,
et songez que le plaisir a aussi sa fatigue.
Combien de temps resterez-vous encore à Châlons? Si par hasard cette
lettre ne vous y trouvait plus, que deviendrait-elle?
Eh bien, ils se sont vus? Que se sont-ils dit? De quoi sont-ils
convenus? Je vous avais priée d'excuser mon silence auprès de lui; y
aurez-vous pensé?
Si vous trouvez un moment favorable, saisissez-le pour offrir tout mon
dévouement et tout mon respect à madame votre mère. Ne m'oubliez pas
auprès de M. Le Gendre.
J'ai demandé à M de Villeneuve des nouvelles de M. de S..., et il m'a
répondu qu'il se portait à merveille et qu'il attendait madame sur la
fin d'octobre. Je lui disais de Mm B... «Il faut convenir que ces
maris-là sont de gros butors. Aller faire un enfant à cette petite
femme qui n'a qu'un souffle de vie! cette aventure ne lui serait jamais
arrivée avec un amant.» Cependant il me regardait avec attention; mais
j'étais du sérieux le plus ferme et le plus bête. Je suis sûr qu'il s'y
est trompé, et qu'il en a ri.
Le Baron dut arriver hier soir à Paris; et nous pourrions l'avoir
à dîner aujourd'hui. S'il nous restait jusqu'à mercredi, je m'en
retournerais avec lui, et nous passerions la grande ville sans mettre
pied à terre. Au reste, les mesures sont prises, et vos lettres,
toujours adressées à Damilaville, me parviendront sûrement au Grandval.
J'ai vu toute la famille d'Épinay. Avec quelques différences dans
les caractères, ils ont plusieurs excellentes qualités communes. M.
d'Épinay est l'affabilité même. Ce sera un jour bien triste pour Grimm
et pour son amie que celui qui m'en séparera. Pour moi, je ne distingue
plus ni les lieux, ni les temps, ni les circonstances; votre absence a
tout mis de niveau; je porte partout sur la poitrine un poids qui me
presse sans cesse et qui m'étouffe quelquefois. Ô mon amie! si vous
souffriez seulement la moitié de mon ennui, vous n'y résisteriez pas.
Si c'est votre retour qui me doit soulager, quand donc revenez-vous?
Lorsque Daphnis revit sa Chloé, après un long et cruel hiver qui les
avait séparés, la première fois sa vue se troubla, ses genoux se
dérobèrent sous lui, il chancelait, il allait tomber, si Chloé ne
lui avait tendu les bras pour le soutenir. Mon amie, si par quelque
enchantement je vous retrouvais tout à coup à côté de moi, il y a des
moments où j'en pourrais mourir de joie. Il est sûr que je ne connais
ni bienséance, ni respect qui puisse m'arrêter. Je me précipiterais
sur vous, je vous embrasserais de toute ma force, et je demeurerais le
visage attaché sur le vôtre, jusqu'à ce que le battement fût revenu
à mon cœur, et que j'eusse recouvré la force de m'éloigner pour vous
regarder. Je vous regarderais longtemps avant que de pouvoir vous
parler: je ne sais quand je retrouverais la voix, et quand je prendrais
une de vos mains et que je la pourrais porter à ma bouche, à mes yeux,
à mon cœur. J'éprouve, à vous entretenir de ce moment et à l'imaginer,
un frissonnement dans toutes les parties de mon corps, et presque la
défaillance. Ah! chère amie, combien je vous aime, et combien vous le
verrez lorsque nous serons rendus l'un à l'autre!
N'êtes-vous pas une cruelle femme? Si j'étais à côté de vous, je
crois...--Eh bien! que feriez-vous?--Je devrais vous gronder, et je
vous baiserais... Imaginez que ma dernière est à Châlons contre-signée
Courteilles (c'est encore un paquet), et que celle-ci y allait aussi
et que de quinze jours vous n'auriez entendu parler de moi, si M.
Grimm n'avait été arrêté par l'envie d'entendre encore notre petite
clavecinière; d'où il est arrivé qu'il est parti tard, que j'ai reçu
votre douzième, que je lui ai recommandé la mienne, et que la voilà
qui, changeant d'enveloppe et d'adresse, s'en va chez M. Gillet. Ne
faites plus de ces fautes-là, je vous en prie. Eh bien! vous ne me
dites rien, ni du <i>Discours sur la Satire des philosophes</i>, ni de
la tragédie de <i>Tancrède.</i> Bonsoir, mon amie, bonsoir.