XXXV

Le 10 septembre 1760.

N'imaginez point cela, ma chère amie, ce n'est ni la faute des postes,

ni la mienne; je suis exact et les courriers vont leur train. Mais

mes lettres traînent des trois ou quatre jours sur le bureau de M.

le substitut, et cependant vous vous plaignez; et je me désespère.

Je crois que vous auriez été bien contente dimanche au soir, si vous

m'eussiez entendu maudire le contre-seing de M. de Courteilles, et

tenir à M. Damilaville des propos d'une extravagance qui en aurait

offensé tout autre, mais qui ne lui taisaient que pitié, parce qu'il

connaît un peu ma folie. Voilà, par exemple, de ces choses qui sont

mal, et dont je ne saurais me repentir; quand je reviens de sang-froid

sur ce qu'ils appellent des emportements déplacés, je me trouve comme

je dois être, et je leur dirais volontiers: Rompez tout commerce avec

les hommes passionnés, ou attendez-vous à ces incartades: il faut ou se

renfermer, ou s'attendre à avoir de la poussière dans les yeux, si l'on

se promène quand il fait du vent.

Je suis à la Chevrette où je reçois votre numéro 11. Je devais y

arriver samedi au soir; j'en avais fait une promesse solennelle; mais

le moyen de fuir devant le mot que j'attendais dimanche? Je restai. Le

mot vint; j'y répondis, et lundi au soir je me rendis ici, où l'on ne

m'espérait plus. Nous nous croisâmes, Grimm et moi, sur la route. J'ai

donc passé les deux jours suivants en tête-à-tête avec son amie.

Voici quelle a été notre vie. Des conversations tantôt badines, tantôt

sérieuses, un peu de jeu; un peu de promenade ensemble ou séparés

beaucoup de lecture, de méditations, de silence, de solitude et de

repos. Mercredi, Grimm revint à onze heures du soir; nous eûmes deux

heures d'inquiétude; la nuit était très-obscure, et nous craignions

qu'il ne lui fût arrivé quelque chose: nous voilà trois pour jusqu'à

lundi prochain. Que fais-je? que font-ils? Le matin, il est seul chez

lui où il travaille. Elle est seule chez elle où elle rêve à lui. Je

suis seul chez moi où je vous écris; nous nous voyons avant dîner un

moment. Nous dînons. Après le dîner, la partie d'échecs; après la

partie d'échecs, la promenade; après la promenade, la retraite; après

la retraite, la conversation; après la conversation, le souper; après

le souper, encore un peu de conversation; et c'est ainsi que finira une

journée innocente et douce, où l'on se sera amusé et occupé, où l'on

aura pensé, où l'on se sera instruit, estimé et aimé, et où l'on se

sera dit: Mais vous aurez donc toujours de la peine, et il ne dépendra

pas de moi de vous rendre heureuse? Une chose me plaît-elle et me la

proposé-je, il faut absolument qu'il survienne un contre-temps qui la

gâte. J'avais une certaine joie à penser que vous lisiez <i>Tancrède</i>

tandis que je le verrais. Je me disais: Quel plaisir elle aura dans cet

endroit! Elle n'entendra jamais cet <i>Eh bien! mon père?</i> sans fondre

en larmes. J'unissais mes sensations aux vôtres; j'étais enchanté que,

séparés par une distance de soixante lieues, nous éprouvassions un

plaisir commun; et voilà que vous n'avez pas encore reçu cet envoi.

Je trouve du courage dans les aveux et les réponses que vous faites

à madame votre mère. Peut-être si vous eussiez osé plus tôt, en

aurions-nous été mieux. On laisse aller ce qu'on désespère d'arrêter.

Un paquet que M. Gillet avait reçu le matin! le matin! ah! chère amie,

cela ne se peut, je ne veux faire injure à personne; mais il me vient,

malgré que j'en aie, des soupçons d'infidélité. Je vous prie de voir si

les cachets sont entiers. En vérité, nos fripons de Paris sont, dans le

courant des procédés, plus droits que nos honnêtes gens de province;

une misérable petite curiosité suffit à ceux-ci pour les porter à

une action vile que les premiers ne feraient que par quelque grand

intérêt qu'on a rarement. Si je vous en ai écrit bien d'autres?

en doutez-vous? Vous en avez trois ou quatre à recevoir, sans compter

celle-ci. Mais comment puis-je remédier aux délais qui vous affligent?

Mon rôle est de ne laisser aller aucun courrier à vide, et vous y

pouvez compter.

Ce que je pense de cette épître[53]? que c'est un tissu d'atrocités

écrites avec facilité. À la place de Voltaire, vous en sentiriez toute

la platitude; mais vous en seriez mortifiée. Il y a par-ci et par-là

des reproches qu'on n'entend pas de sang-froid. Au reste ne craignez

aucune suite fâcheuse de ces papiers-là. Qui est-ce qui les lit? et

puis l'idole est si décriée! Les enfants lui crachent au visage.

M. Gaschon envoya samedi savoir ce que je faisais; je ne l'ai point vu

et je me le reproche; c'est un très-galant homme qui se jette beaucoup

en avant, mais qui ne recule jamais.

Vous l'aurez incessamment, votre boîte; mais que je sache à qui je

l'adresserai.

Mon amie, ne me louez pas trop votre sœur, je vous en prie, cela me

fait du mal; je ne sais pas pourquoi, mais cela est.

J'ai passé la journée du samedi à mettre un peu d'ordre dans mon

coffret. J'ai emporté ici <i>la Religieuse</i>, que j'avancerai, si j'en ai

le temps. J'y trouverai <i>le Joueur</i>, qu'ils m'exhortent tous à ajuster

à nos mœurs. C'est une grande affaire. M. Grimm l'a lu enfin, et il en

est transporté.

Nous avons eu mercredi M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot. M. de

Saint-Lambert est un homme d'un sens exquis; on n'a ni plus de finesse

ni plus de sensibilité que Mme d'Houdetot. Ces heures-là se sont

échappées. Mme d'Houdetot me disait, à propos d'une tête de Platon que

j'ai donnée pour une tête de Sapho, que j'étais bien vieux et qu'à

dix-huit ans je n'aurais pas fait cet échange-là.

Ma sœur garde le silence avec moi; elle est honteuse ou fâchée. Est-ce

contre elle ou contre moi qu'elle boude? Mme Diderot en reçoit de temps

en temps des lettres qu'elle serre. On crie tous les jours aux oreilles

de l'abbé convalescent que, sans les soins de sa sœur, il ne serait

plus; il faut espérer qu'il rougira d'en user mal avec elle, du

moins jusqu'à ce que les services rendus soient assez éloignés pour que

l'humeur puisse se montrer sans l'ingratitude.

Mes collègues[54] me font sécher; ils ne me rendent rien, et je ne

travaille point. Mais dites-moi donc, M. Gaschon vous a-t-il écrit?

Ira-t-il, n'ira-t-il pas à Isle? Est-ce que vous n'avez pas encore

vu l'abbé Dumoncet? Le général et le procureur de son ordre viennent

de perdre, contre un simple religieux, un procès qui les déshonore.

J'aurais une infinité de choses à vous dire de Grimm, de Mme d'Épinay,

de Saurin, du Baron, de Damilaville, de M. de Saint-Gény, de Voltaire;

mais je n'en ai ni le temps ni la place. Ce dernier vient de publier

le Recueil des satires du jour, revu, corrigé et augmenté[55]; je vous

l'enverrai aussitôt que nous l'aurons. Je n'ai point encore vu Mlle

Boileau. Je rencontrai hier dans nos jardins M. l'échevin, qui me dit

qu'elle avait toujours été à la campagne. Mais si je continue, je

finirai sans avoir dit que je vous aime. Le détail que je vous fais de

mes instants prouve bien que je sens tout l'intérêt que vous prenez à

moi; mais il ne montre pas autant celui que je prends à vous. Chère

amie, supposez-le tel qu'il vous plaira, et craignez encore de demeurer

au-dessous de ce qu'il est. Adieu.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 47 / 189 题