XXIX

À Paris, le 15 janvier 1760.

Il est neuf heures sonnées. Je perds l'espérance de vous voir. J'ai

lu toutes les lettres de notre sœur, qui m'ont fait grand plaisir.

Voilà un griffonnage qu'elles m'ont suggéré. Vous le lui enverrez,

si vous croyez qu'il en vaille la peine. Je m'en retournerai donc

sans vous avoir embrassée; je remporterai l'envie de vous faire une

petite caresse. Il y a cependant longtemps que je l'ai, cette envie,

et qu'elle me peine. Adieu, portez-vous bien, aimez-moi comme je vous

aime. Je ne sais quand je vous verrai. Demain, j'ai un rendez-vous

d'affaires à six heures du soir. Dimanche je vais dîner à l'École

militaire où je devais dîner jeudi; mais nous en fûmes rappelés dans

la matinée par l'accouchement de Mme d'Holbach, qui nous a donné une

petite créature un mois plus tôt qu'elle n'était attendue. Lundi je

suis invité, je ne sais où, à une représentation d'une tragédie de M.

de Ximènes[39]. Grimm exige que j'aille avec lui. Je ferai de mon mieux

pour vous apercevoir dans cet intervalle; mais de quoi me plains-je?

Depuis un mois fais-je autre chose que de vous apercevoir? Cela me

parai dur. Je ne me fais point, je ne me ferai jamais à l'austérité

de ce régime. Pour le coup, votre mère a trouvé le secret de nous

désespérer. Je m'en console un peu en imaginant qu'elle ne s'en doute

pas. Bonsoir, bonsoir, voilà dix heures à votre pendule, c'est-à-dire

neuf heures et demie au moins par toute terre.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 41 / 189 题