XXVII

Au Grandval le 2 novembre 1759.

Le père Hoop nous a quittés; mais en revanche, il nous est arrivé une

dame. Elle n'est point mal de figure. À juger par le son de sa voix, le

tour de ses idées et le ton de son expression, elle a du naturel dans

l'esprit et de la douceur dans le caractère. Je suis fort trompé, ou

elle a déjà bien souffert quoiqu'elle soit jeune. Ceux qui ont éprouvé

la peine ont un signe auquel ils se reconnaissent.

Les dernières nouvelles qu'on nous a apportées de Paris ont rendu le

Baron soucieux. Il a des sommes considérables placées dans les papiers

royaux... Il disait à sa femme: «Écoutez, ma femme, si cela continue,

je mets bas l'équipage, je vous achète une belle capote avec un beau

parasol, et nous bénirons toute notre vie M. de Silhouette, qui nous a

délivrés des chevaux, des laquais, des cochers, des femmes de chambre,

des cuisinières, des grands dîners, des faux amis, des ennuyeux, et

de tous les autres privilèges de l'opulence...» Et moi je pensais

que pour un homme qui n'aurait ni femme, ni enfant, ni aucun de ces

attachements qui font désirer la richesse, et qui ne laissent jamais

de superflu, il serait presque indifférent d'être pauvre ou riche.

Pauvre, on s'expatrierait, on subirait la condamnation ancienne portée

par la nature contre l'espèce humaine, et l'on gagnerait son pain à

la sueur de son front... Ce paradoxe tient à l'égalité que j'établis

entre les conditions et au peu de différence que j'émets, quant au

bonheur, entre le maître de la maison et son portier... Si je suis

sain d'esprit et de corps, si {431}j'ai l'âme honnête et la conscience

pure, si je sais distinguer le vrai du feux, si j'évite le mal et fais

le bien, si je sens la dignité de mon être, si rien ne me dégrade à

mes propres yeux, si, loin de mon pays, je suis ignoré des hommes dont

la présence me ferait peut-être rougir, on peut m'appeller comme on

voudra, <i>milord</i> ou <i>sirrah</i>: sirrah, en anglais, c'est un faquin en

français, la qualité qu'un petit-maître en humeur donne à son valet...

Faire le bien, connaître le vrai, voilà ce qui distingue un homme d'un

autre; le reste n'est rien. La durée de la vie est si courte, ses vrais

besoins sont si étroits, et quand on s'en va, il importe si peu d'avoir

été quelqu'un ou personne. Il ne faut à la fin qu'un mauvais morceau

de toile et quatre planches de sapin... Dès le matin j'entends sous ma

fenêtre des ouvriers. À peine le jour commence-t-il à poindre qu'ils

ont la bêche à la main, qu'ils coupent la terre et roulent la brouette.

Ils mangent un morceau de pain noir; ils se désaltèrent au ruisseau

qui coule: à midi, ils prennent une heure de sommeil sur la terre;

bientôt ils se remettent à leur ouvrage. Ils sont gais; ils chantent;

ils se font entre eux de bonnes grosses plaisanteries qui les égaient;

ils rient. Sur le soir, ils vont retrouver des enfants tout nus autour

d'un âtre enfumé, une paysanne hideuse et malpropre, et un lit de

feuilles séchées, et leur sort n'est ni plus mauvais ni meilleur que

le mien... Vous avez éprouvé l'une et l'autre fortune: dites-moi, le

temps présent vous paraît-il plus dur que le temps passé?... Je me suis

tourmenté toute la matinée à courir après une idée qui m'a fui... Je

suis descendu triste; j'ai entendu parler des misères publiques; je me

suis mis à une table somptueuse sans appétit; j'avais l'estomac chargé

des aliments de la veille; je l'ai surchargé de la quantité de ceux que

j'ai mangés; j'ai pris un bâton et j'ai marché pour les faire descendre

et me soulager; je suis revenu m'asseoir à une table de jeu, et

tromper des heures qui me pesaient. J'avais un ami dont je n'entendais

point parler. J'étais loin d'une amie que je regrettais. Peines à la

campagne, peines à la ville, peines partout. Celui qui ne connaît pas

la peine n'est pas à compter parmi les enfants des hommes... C'est que

tout s'acquitte; le bien par le mal, le mal par le bien, et que la vie

n'est rien.

Nous irons peut-être demain au soir ou lundi matin passer un jour

à la ville; je verrai donc cette amie que je regrettais; je recouvrerai

donc cet ami silencieux dont je n'entendais point parler. Mais je les

perdrai le lendemain; et plus j'aurai senti le bonheur d'être à côté

d'eux, plus je souffrirai de m'en séparer. C'est ainsi que tout va:

tournez-vous, retournez-vous, il y aura toujours une feuille de rose

pliée qui vous blessera... J'aime ma Sophie; la tendresse que j'ai pour

elle affaiblit à mes yeux tout autre intérêt. Je ne vois qu'un malheur

possible dans la nature; mais ce malheur se multiplie et se présente à

moi sous cent aspects. Passe-t-elle un jour sans m'écrire, qu'a-t-elle?

serait-elle malade? Et voilà les chimères qui voltigent autour de ma

tête et qui me tourmentent. M'a-t-elle écrit, j'interpréterai mal un

mot indifférent, et je suis aux champs. L'homme ne peut ni améliorer

ni empirer son sort. Son bonheur et sa misère ont été circonscrits par

un astre puissant. Plus d'objets, moins de sensibilité pour chacun. Un

seul, tout se rassemble sur lui. C'est le trésor de l'avare...

Mais je m'aperçois que je digère mal, et que toute cette triste

philosophie naît d'un estomac embarrassé. Crapuleux ou sobre,

mélancolique ou serein, Sophie, je vous aime également; mais la

couleur du sentiment n'est pas la même... On est allé à Charenton vous

porter un volume de moi et chercher une ligne de vous. Et attendant,

je piétine et je maudis la longueur du messager. Amour et mauvaise

digestion. J'ai beau dire: Ce coquin s'est amusé dans un cabaret; il

n'a pu voir une couronne de lierre pendue à une porte sans entrer; je

ne m'en crois pas moi-même. Qu'est-ce donc que cette raison qui siège

là, que rien ne corrompt, qui m'accuse et qui absout mon valet? Est-ce

qu'on est sage et fou dans un même instant?

Je n'ai presque rien fait aujourd'hui; la matinée s'est échappée je

ne sais comment, et je vous écris un mot ce soir pour me raccommoder

avec moi-même. Je n'aurai pas perdu la journée, si j'en ai employé un

quart d'heure à causer avec vous. Adieu, ma Sophie! À demain au soir

ou à lundi matin, s'il fait beau et si les projets du Baron ne se

dérangent point. Gardez-moi les lettres de votre sœur, et, quand vous

lui écrirez, ne m'oubliez pas. Serrez la main pour moi à M. de Prisye.

Présentez mon dévouement et mon respect à Mlle Boileau. Laissez-moi

oublier de votre mère, puisque c'est son projet.

Mais voilà notre nouvelle arrivée qui passe en chantant par mon

corridor. Il me semble qu'elle a de la voix. Adieu, mon amie! Soyez

toujours bien sage. Pour moi, je suis les conseils que je donne. Je

vous l'ai dit souvent, et, plus je vais, mieux je sens que je vous l'ai

bien dit: il n'y a et il n'y aura jamais qu'une femme au monde pour

moi. Et cette femme, qui est-elle? C'est ma Sophie; c'est elle qui

pense à moi, mais qui ne m'écrit point. Car voilà mon messager revenu

de Charenton sans lettres. J'ai de l'humeur; je vais me coucher de

peur de gronder mal à propos et de mériter toutes les épithètes que je

donnerais à mon valet; car, après tout, ce n'est pas sa faute, si l'on

n'écrit point à Paris, et si cela me fâche.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 39 / 189 题