XVII

Au Grandval, le 5 octobre 1759[15].

Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre? Je partis

mercredi matin. Il était onze heures passées que mon bagage n'était

pas encore prêt, et que je n'avais point de voiture. Madame fut

un peu surprise de la quantité de livres, de hardes et de linge que

j'emportais. Elle ne conçoit pas que je puisse durer loin de vous plus

de huit jours. J'arrivai une demi-heure avant qu'on se mît à table.

J'étais attendu. Nous nous embrassâmes, le Baron et moi, comme s'il

n'eût été question de rien entre nous. Depuis nous ne nous sommes

pas expliqués davantage. Mme d'Aine[16], Mme d'Holbach, m'ont revu

avec le plus grand plaisir, celle-ci surtout; je crois qu'elle a de

l'amitié pour moi. On m'a installé dans un petit appartement séparé,

bien tranquille, bien gai et bien chaud. C'est là que, entre Horace

et Homère, et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à

méditer, à écrire et à soupirer. C'est mon occupation depuis six heures

du matin jusqu'à une heure. À une heure et demie je suis habillé et

je descends dans le salon où je trouve tout le monde rassemblé. J'ai

quelquefois la visite du Baron; il en use à merveille avec moi; s'il

me voit occupé, il me salue de la main et s'en va; s'il me trouve

désœuvré, il s'assied et nous causons. La maîtresse de la maison ne

rend point de devoirs, et n'en exige aucun: on est chez soi et non chez

elle.

Il y a ici une Mme de Saint-Aubin qui a eu autrefois d'assez beaux

yeux. C'est la meilleure femme du monde; nous faisons ordinairement

ensemble un trictrac, soit avant, soit après dîner. Elle joue mieux que

moi; elle aime à gagner; moi, je ne me soucie pas de perdre beaucoup;

elle gagne donc; je ne perds que le moins que je peux, et nous sommes

contents tous les deux. Nous dînons bien et longtemps. La table est

servie ici comme à la ville, et peut-être plus somptueusement encore.

Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas

sobre et de se bien porter. Après dîner les dames courent; le Baron

s'assoupit sur un canapé; et moi, je deviens ce qu'il me plaît. Entre

trois et quatre, nous prenons nos bâtons et nous allons promener;

les femmes de leur côté, le Baron et moi du nôtre; nous faisons des

tournées très-étendues. Rien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les

bois, ni les fondrières, ni les terres labourées. Le spectacle de

la nature nous plaît à tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou

d'histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de

physique, ou de morale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la

soirée nous rapprochent de la maison où nous n'arrivons guère avant

sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des

lumières et des cartes sur une table. Nous nous reposons un moment,

ensuite nous commençons un piquet. Le Baron nous fait la chouette. Il

est maladroit, mais il est heureux. Ordinairement le souper interrompt

notre jeu. Nous soupons. Au sortir de table nous achevons notre partie;

il est dix heures et demie; nous causons jusqu'à onze, à onze heures

et demie nous sommes tous endormis ou nous devons l'être. Le lendemain

nous recommençons.

Voilà notre vie; et la vôtre, quelle est-elle? vous portez-vous

bien? vous ménage-t-on? pensez-vous quelquefois à moi? m'aimez-vous

toujours? Si vous n'avez point entendu parler de moi plus tôt, croyez

que ce n'est pas ma faute. Le Grandval est à deux lieues et demie de

Charenton, et à la même distance de Gros-Bois. Il n'y a point de poste

plus voisine. J'espérais toujours qu'il nous viendrait quelqu'un que

je chargerais d'une lettre pour la rue des Vieux-Augustins; mais nous

n'avons encore vu personne, et nous ne sommes point dans un village.

Cela n'empêchera point que je ne sois un peu plus exact dans la suite.

Un domestique qui me sert portera mes lettres à Charenton; vous

adresserez les vôtres au directeur de la poste pour m'être rendues, et

le même domestique les prendra. Voilà qui est arrangé. Demain je saurai

le nom de ce directeur; il sera prévenu. Mercredi ou jeudi vous saurez

mon adresse, et nous tâcherons de réparer le temps perdu.

Mme d'Houdetot est venue ici de Villeneuve-le-Roi. C'est une sœur à

Mme d'Épinay. Nous avons un peu jasé d'elle et de Grimm. Il n'y a pas

d'apparence que je revoie mon ami aussitôt que je l'espérais; cela

me fâche. Il serait venu ici, et j'aurais eu quelqu'un à qui

j'aurais ouvert mon cœur et parlé de vous. Ce cœur est malade, il est

rempli de sentiments qui le surchargent et qui n'en peuvent sortir. Je

prévois que l'ennui et le chagrin ne tarderont guère à me gagner, et

qu'il faudra souffrir ou s'en retourner.

Il y a à Valence, en Dauphiné, un M. Daumont[17] qui me rendrait un

grand service, s'il le voulait. J'en attends depuis deux mois des

papiers qui compléteraient deux lettres, de seize que j'ai à rendre

aux libraires. J'ai prié Le Breton de m'instruire de l'arrivée de

ces papiers, de l'argent à toucher, de l'ouvrage à rendre. Les bons

prétextes pour retourner à Paris! Ces papiers ne viendront-ils point?

Je travaille beaucoup; mais c'est avec peine. Il est une idée qui se

présente sans cesse, et qui chasse les autres: c'est que je ne suis pas

où je veux être. Mon amie, il n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de

vous; je vous l'ai dit cent fois, et rien n'est plus vrai. Si j'étais

condamné à rester longtemps ici et que je ne pusse vous y voir, il

est sûr que je ne vivrais pas; je périrais d'une ou d'autre façon.

Les heures me paraissent longues; les jours n'ont point de fin; les

semaines sont éternelles, je ne prends un certain intérêt à rien: si

vous éprouvez les mêmes choses, que je vous plains! Mais que fait donc

ce Grimm à Genève? qui est-ce qui l'y retient? Encore si je l'avais!

Il n'y a point de doute que si madame votre mère avait eu avec moi les

procédés que je méritais, ou je ne serais pas venu ici, ou j'en serais

déjà revenu. Mais je me dis: Quand je serais à Paris, qu'y ferais-je?

Plus voisin d'elle et ne la voyant pas davantage, je n'en serais que

plus tourmenté. Peut-être ajouterais-je à ses peines, par quelque

visite inconsidérée? Et votre petite sœur, en avez-vous des nouvelles?

Comment se porte-t-elle? Sa santé déjà ébranlée par les peines qu'elle

a...

(<i>Le reste de la lettre manque.</i>)

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 27 / 189 题