À Langres, le 12 août 1759.
Voici sur quoi j'ai fondé la paix domestique. Il m'a semblé que ma
sœur était un peu fatiguée de l'administration des affaires, et
qu'elle s'était fait des principes d'économie qui n'étaient point
ceux de l'abbé. L'abbé veut jouir; sa sœur veut se mettre à l'abri
de tout événement. L'abbé aime la compagnie, telle quelle, et la
table; ma sœur se plaît avec peu de monde, et veut être honorable à
propos et sans profusion. L'abbé, dans ses tournées ecclésiastiques,
a fait des connaissances de toute couleur et de toute espèce, qui
en useront avec lui comme il en usait avec elles. Ma sœur pressent
que la maison va devenir un hospice; elle craint de supporter le
poids des soins domestiques, de perdre son repos, de dissiper son
revenu, et de voir circuler toute l'année autour d'elle des visages
inconnus et déplaisants. C'est un plaisir que de l'entendre peindre
tous ces gens-là, qu'elle n'a jamais vus qu'en imagination, et
rendre leurs conversations comme elles lui viennent. Un des coins de
son caractère, c'est d'être gaie dans sa mauvaise humeur, et de faire
rire quand elle se tâche. Quand elle a dit, et qu'on a ri, elle croit
avoir cause gagnée, et la voilà contente. Qu'ai-je fait? J'ai commencé
par désabuser l'abbé d'une jalousie préconçue, je ne sais sur quoi ni
comment, que ma sœur m'était plus chère que lui. J'ai tâché de lui
faire entendre que je l'aimerais cent fois plus encore qu'il ne le
supposait, qu'il y aurait une chose que j'aimerais davantage, c'est
la justice. J'ai ménagé sa délicatesse, j'ai prévu et évité tout ce
qui pourrait lui donner de l'ombrage; je me suis assuré de son âme,
ensuite j'ai travaillé. Ma sœur avait une amie peu riche; je lui ai
persuadé de la prendre avec elle; l'abbé y a consenti; elle est à
présent installée; c'est elle qui fait aller la maison, et ma sœur n'a
plus de souci que celui qu'elle veut bien prendre. Il leur en coûte la
pension d'une petite nièce de cette amie qui demeurait avec sa tante,
et qu'il a fallu placer en lieu convenable et sûr; mais qu'est-ce que
cela? Rien. Il s'agissait d'arranger la dépense commune de manière que
l'abbé dépensât tant qu'il lui plairait, que sa sœur économisât à sa
fantaisie, et que l'un ne parût point à charge à l'autre. J'ai proposé
à l'abbé d'accepter une pension de sa sœur: ils y ont consenti l'un
et l'autre; j'ai fixé la pension, et tout est fini. Des trois maisons
que nous avions, nous sommes convenus d'en vendre une; des deux qui
restent, l'une à la ville, l'autre à la campagne, ils occuperont la
première, elle leur appartiendra; ils m'en rembourseront le tiers.
Celle de la campagne sera commune aux trois enfants. C'est le cellier
de nos vendanges et le grenier de nos moissons. On a fait du reste
trois lots. Ils m'ont offert le premier, le plus avantageux sans doute;
je ne suis pas intéressé, mais j'aime les procédés honnêtes, et je ne
saurais vous dire combien le leur m'a touché. Ils ont tiré les deux
autres au sort. Au reste, ces partages moins réels que simulés ne sont
que des précautions raisonnables contre les inconvénients à venir. Les
revenus continueront à se percevoir en masse; mon frère et ma sœur
géreront, et tous les ans on m'enverra ma portion forte ou faible,
selon les années bonnes ou mauvaises. Nous serons les uns envers
les autres garants des événements; la grêle tombera également
sur tous; nous profilerons ou nous souffrirons ensemble; nos biens
sont séparés; chacun a le sien; nous nous sommes associés contre les
événements. Ah! cher père! si votre âme errait entre vos enfants,
qu'elle serait contente d'eux! Tout cela s'est fait en un quart
d'heure, et d'une manière si douce, si tranquille, si honnête, que
vous en auriez pleuré de joie toutes deux. Je n'ai pas voulu entendre
parler du mobilier; ma sœur et l'abbé le partageront. Mais je soupçonne
qu'ils ont en lié mon lot au prorata. Tout est bien de ma part et
de la leur. On a vendu des effets inutiles; des créanciers se sont
acquittés, d'autres s'acquitteront dans la suite. Il y a des rentes
échues; il y a une bourse commune qui se grossit de jour en jour; quand
elle renfermera ce qui nous est dû, on l'ouvrira, et nous partagerons
après que les dernières volontés de mon père seront accomplies. Il y a
beaucoup d'autres petits détails où vous reconnaîtriez le même esprit,
et dont je vous entretiendrais s'ils m'étaient présents; ils vous
intéresseraient, puisque vous m'aimez. On vient de m'apporter l'acte de
partage: c'est un homme d'honneur qui l'adressé. Nous le transcrirons,
nous le signerons, nous nous embrasserons, et nous nous dirons adieu.
Je crains d'avance ce moment; mon frère et ma sœur le craignent aussi.
Il était fixé à lundi; mais ils m'ont demandé quelques jours de plus;
comment les refuser? Ils ne me reverront peut-être de longtemps. Pourvu
que madame votre mère me pardonne ce délai! Je l'espère. L'abbé voulait
m'entraîner à son prieuré. Un ami qui habite les forêts en était
sorti pour me voir. Je lui avais promis une visite; mais l'abbé s'est
départi de son envie, et je manquerai de parole à l'ami. Je regrette
un jour qui me tient éloigné de vous. Je regrette aussi cette lettre
qui m'attend à présent à Isle; elle est entre les mains de madame votre
mère; elle y restera trop de temps. Je redoute le moment où elle me la
remettra. Comment me l'offrira-t-elle? comment la recevrai-je? Nous
serons troublés tous les deux; elle verra mon trouble; je devinerai
le sien; nous garderons le silence, ou, si nous parlons, je sens que
je bégayerai, et je n'aime pas à bégayer. Vous croyez que j'aurais le
courage de demander une plume et de l'encre pour vous écrire? vous me
connaissez bien!
Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité,
une inconstance de girouettes; cela vient, je crois, des vicissitudes
de leur atmosphère qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud,
du calme à l'orage, du serein au pluvieux. Il est impossible que ces
effets ne se fessent sentir sur eux, et que leurs âmes soient quelque
temps de suite dans une même assiette. Elles s'accoutument ainsi, dès
la plus tendre enfance, à tourner à tout vent. La tête d'un Langrois
est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher: elle
n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a
quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante
dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les
fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis
de mon pays; seulement le séjour de la capitale et l'application
assidue m'ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts; ce qui
m'a plus une fois me plaît toujours, parce que mon choix est toujours
motivé: que je haïsse ou que j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que
je suis porté naturellement à négliger les défauts et à m'enthousiasmer
des qualités. Je suis plus affecté des charmes de la vertu que de la
difformité du vice; je me détourne doucement des méchants, et je vole
au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans
un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux
s'arrêtent; je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela; le
reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau? Vous
le savez, vous, ma Sophie, vous le savez, vous, mon amie; un tout
est beau, lorsqu'il est un; en ce sens Cromwell est beau, et Scipion
aussi, et Médée, et Aria, et César, et Brutus. Voilà un petit bout de
philosophie qui m'est échappé; ce sera le texte d'une de vos causeries
sur le banc du Palais-Royal. Adieu, mon amie; dans huit jours d'ici j'y
serai, je l'espère. Je ne vous écrirai pas que je vous aime; je vous le
dirai, je vous le jurerai, vous le verrez, et vous serez heureuse et je
le serai aussi; et la chère sœur ne le sera-t-elle pas?