I
Paris, le 10 mai 1759.
Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à
dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous
répandîmes dans les jardins, où la chose qui me frappa, c'est le
contraste d'un art délicat dans les berceaux et les bosquets, et d'une
nature agreste dans un massif touffu de grands arbres qui les dominent
et qui forment le fond. Ces pavillons, séparés et à demi enfoncés dans
une forêt, semblent être les demeures de différents génies subalternes
dont le maître occupe celui du milieu. Cela donne à l'ensemble un air
de féerie qui me plut.
Il ne faut pas qu'il y ait beaucoup de statues dans un jardin, et
celui-ci m'en paraît un peu trop peuplé; il faut regarder les statues
comme des êtres qui aiment la solitude et qui la cherchent, des poètes,
des philosophes et des amants, et ces êtres ne sont pas communs.
Quelques belles statues cachées dans les lieux les plus écartés, les
unes loin des autres, qui m'appellent, que j'aille chercher ou que
je rencontre; qui m'arrêtent, et avec lesquelles je m'entretiens
longtemps; et pas davantage; et point d'autres.
Je portais tout à travers les objets des pas errants et une âme
mélancolique. Les autres nous devançaient à grands pas, et nous les
suivions lentement, le baron de Gleichen et moi. Je me trouvais
bien à côté de cet homme; c'est que nous éprouvions au dedans de
nous un sentiment commun et secret. C'est une chose incroyable comme
les âmes sensibles s'entendent presque sans parler. Un mot échappé,
une distraction, une réflexion vague et décousue, un regret éloigné,
une expression détournée, le son de la voix, la démarche, le regard,
l'attention, le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous
parlions peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais
il était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre; il y
cherchait un objet qui n'est plus[1].
Nous arrivâmes à un morceau qui me frappa par la simplicité, la force
et la sublimité de l'idée. C'est un Centaure qui porte sur son dos un
enfant. Cet enfant approche ses petits doigts de la tête de l'animal
féroce et le conduit par un cheveu.
Il faut voir le visage du Centaure, le tour de sa tête, la langueur de
son expression, son respect pour l'enfant despote: il le regarde, et
l'on dirait qu'il craint de marcher. Un autre me fit encore plus de
plaisir: c'est un vieux Faune qui s'attendrit sur un enfant nouveau-né
qu'il tient dans ses bras. La statue d'Agrippine au bain est au-dessous
de sa réputation, ou peut-être étais-je mal placé pour en juger mieux.
Nous partageâmes notre promenade en deux: nous parcourûmes les bas
avant dîner; nous dînâmes tous d'appétit. Notre Baron, le nôtre[2], fut
d'une folie sans égale.
Il a de l'originalité dans le ton et dans les idées. Imaginez un satyre
gai, piquant, indécent et nerveux, au milieu d'un groupe de figures
chastes, molles et délicates; tel il était entre nous. Il n'aurait
ni embarrassé ni offensé ma Sophie, parce que ma Sophie est homme et
femme quand il lui plaît. Il n'aurait ni offensé ni embarrassé mon ami
Grimm, parce qu'il permet à l'imagination ses écarts, et que le mot
ne lui déplaît que quand il est mal placé. Oh! combien il fut
regretté, cet ami! que ce fut un intervalle bien doux que celui où nos
âmes s'ouvrirent, et nous nous mîmes à peindre et à louer nos amis
absents! Quelle chaleur d'expressions, de sentiment et d'idées! quel
enthousiasme! que nous étions heureux d'en parler! qu'ils l'auraient
été de nous entendre! Ô mon Grimm! qui est-ce qui vous rendra mes
discours?
Notre dîner fut long et ne dura pas. Nous parcourûmes les hauts.
J'observai que de toutes les eaux, il n'y en avait point d'aussi
belles que celles qui tombent sans cesse ou qui coulent, et qu'on n'en
avait pratiqué nulle part. Nous nous entretînmes d'art, de poésie,
de philosophie et d'amour; de la grandeur et de la vanité de nos
entreprises; du sentiment et du <i>ver</i> de l'immortalité; des hommes, des
dieux et des rois; de l'espace et du temps; de la mort et de la vie;
c'était un concert au milieu duquel le mot dissonant de notre Baron se
faisait toujours distinguer.
Le vent qui s'élevait et la soirée qui commençait à devenir froide nous
rapprochèrent de notre voiture. Le baron de Gleichen a beaucoup voyagé;
ce fut lui qui fit les frais de retour. Il nous parla des Inquisiteurs
d'État de Venise, qui marchent toujours entre le confesseur et le
bourreau; de la barbarie de la cour de Sicile, qui avait abandonné un
char de triomphe antique, avec ses bas-reliefs et ses chevaux, à des
moines qui les ont fondus pour en faire des cloches: cela fut amené
par la destruction d'une cascade de Marly dont les marbres revêtent
à présent les chapelles de Saint-Sulpice. Je dis peu de choses.
J'écoutais ou je rêvais. Nous descendîmes, entre huit et neuf à la
porte de notre ami Je me reposai là jusqu'à dix.
J'ai dormi de lassitude et de peine; oui, mon amie, et de peine.
J'augure mal de l'avenir. Votre mère a l'âme scellée des sept sceaux de
l'Apocalypse. Sur son front est mis: <i>Mystère.</i>
Je vis à Marty deux sphinx, et je me la rappelai. Elle vous a promis,
elle s'est promis à elle-même, plus qu'il n'est en elle de tenir; mais
je m'en console, et je vis sur la certitude que rien ne séparera nos
deux âmes. Cela s'est dit, écrit, juré si souvent! que cela soit vrai
du moins une fois. Sophie, ce ne sera pas de ma faute.
M. de Saint-Lambert nous invite, le Baron et moi, à aller à Épinay
passer quelque temps avec Mme d'Houdetot; je refuse, et je fois bien,
n'est-ce pas? Malheur à celui qui cherche des distractions! il en
trouvera; il guérira de son mal, et je veux garder le mien jusqu'au
moment où tout finit. Je crains de vous aller voir; il le faudra
pourtant; le sort nous traite comme si la peine était nécessaire à
la durée de nos liens. Adieu, mon amie, un mot, s'il vous plaît,
par Lanan. À propos, ménagez la complaisance de votre sœur, et ne
l'entretenez de vous et de moi que quand vous ne pourrez contenir vos
sentiments, ou qu'elle vous en sollicitera: nos amis, même les plus
tendres, ne peuvent pas mettre à cela beaucoup d'importance. Il faut
avoir appris à écouter et à plaindre les amants. Votre sœur ne le sait
pas encore; puisse-t-elle l'ignorer toujours! Je baise la bague que
vous avez portée.