TÉMOIGNAGE APPORTÉ PAR LA LUNE DANS LE PROBLÈME
DE L'ÉVOLUTION DES PLANÈTES.
_Les lois du réseau rectiligne._--L'inspection qui vient d'être faite
confirme une règle, _a priori_ vraisemblable, et à laquelle conduit
aussi tout essai de classification des cirques: la physionomie des
orifices lunaires est subordonnée à la constitution de l'écorce aux
dépens de laquelle ils ont été formés, et celle-ci s'est modifiée avec
le temps dans le sens d'un accroissement progressif d'épaisseur et de
résistance.
Les orifices régulièrement circulaires, aux flancs raides, très creux en
proportion de leur diamètre, sont formés aux dépens d'une croûte
épaisse. Ils sont modernes et en général bien conservés.
Les bassins polygonaux, comportant des inclinaisons plus douces,
accusent des différences de niveau plus faibles, en rapport avec la
moindre épaisseur des fragments solides mis en jeu. Ils sont anciens,
attaqués par diverses causes de ruine, et notamment par la superfétation
de cirques plus récents.
L'examen des sillons et des blocs montagneux nous met en présence d'une
période plus reculée encore, celle où les mouvements du sol lunaire,
dans le sens vertical, portaient à la fois sur des compartiments bien
plus étendus que les cirques et même que les mers actuelles. Les limites
de ces fragments avaient des courbures comparables à celles du globe
lunaire lui-même, et nous pouvons, au point de vue de leur influence sur
les formations ultérieures, considérer ces limites comme rectilignes.
C'est ainsi, pour prendre un exemple familier aux géographes, que les
Cartes des courants généraux de l'atmosphère et de l'Océan présentent un
dessin bien plus ample, bien plus largement tracé que le relief des
continents.
Les faits rassemblés dans le Chapitre précédent nous semblent assez
nombreux, assez concordants pour autoriser les conclusions suivantes:
La croûte solide de la Lune, à l'époque la plus ancienne où nous
puissions remonter, a été constituée, dans toutes ses parties, par un
assemblage de cases polygonales juxtaposées et imparfaitement soudées.
Ces cases ont pour forme élémentaire le losange. Leur constitution tient
à l'existence simultanée, dans une même région de la Lune, de deux
systèmes principaux de sillons ou de rides. Les sillons d'un même
système sont à peu près parallèles et équidistants.
La troncature des angles aigus des losanges fait apparaître assez
souvent des hexagones, plus rarement des pentagones. Ce phénomène révèle
la superposition, aux deux systèmes principaux de sillons parallèles,
d'un troisième système sensiblement incliné sur les deux premiers.
Dans les deux systèmes principaux d'une même région, l'équidistance des
rides est à peu près la même, en sorte que le rapport des dimensions
linéaires d'une même case tombe généralement aux environs des nombres 1,
2 ou 1/2.
L'angle aigu des deux systèmes principaux d'une même région surpasse
presque toujours 60°, si l'on tient compte de la déformation par la
perspective, et peut approcher de 90°.
L'orientation des deux systèmes principaux, par rapport au méridien,
varie lentement avec la longitude. Dans la partie centrale du disque,
les deux systèmes sont notablement inclinés sur le méridien. Près des
bords, l'un des deux systèmes tend à devenir parallèle au méridien.
La frontière commune de deux cases adjacentes constitue, dans la
majorité des cas, une digue en relief. Il arrive aussi, moins
fréquemment, que cette frontière est formée par une rainure discontinue;
elle peut enfin être simplement une ligne faible de l'écorce, sur
laquelle la présence de traînées blanches et de petits orifices
réguliers trahit des manifestations éruptives.
Deux cases adjacentes ont pu éprouver, l'une par rapport à l'autre, un
certain jeu horizontal, amenant une discordance entre les diverses
parties d'un même sillon. Ce jeu s'effectue par arrachement plutôt que
par plissement, par traction plutôt que par poussée. Il est rare qu'une
différence de niveau notable se soit établie entre une case et
l'ensemble de ses voisines.
La formation du réseau, dans son ensemble, remonte à une époque où la
Lune n'avait qu'une mince écorce solide, en sorte qu'il ne pouvait s'y
créer de différences d'altitude importantes.
Le réseau rectiligne ne subsiste nulle part dans son état initial; les
principales circonstances qui ont amené sa disparition ou son effacement
partiel dans la croûte épaissie paraissent être:
1° Des mouvements tangentiels importants, affectant à la fois un grand
nombre de compartiments soudés et déterminant des ruptures suivant des
lignes irrégulières, en discordance avec celles du réseau primitif;
2° Une période volcanique très longue et très générale, amenant des
alternatives d'intumescence et d'affaissement dans l'étendue d'une même
case ou de plusieurs cases adjacentes, et aboutissant au sectionnement
de l'écorce suivant des cercles de faible rayon;
3° L'envahissement par des nappes liquides de vastes régions affaissées.
_Influence du réseau rectiligne sur les formations plus récentes._--Tout
en succombant dans cette lutte, bien des fois séculaire, le réseau
rectiligne a laissé des vestiges si nombreux et si clairement
coordonnés, que nous sommes autorisés à conclure à son universalité dans
un passé lointain. Il a exercé une influence passive, mais encore
reconnaissable sur la structure et la délimitation des masses
montagneuses, sur l'alignement, la distribution et le contour des
cirques, sur la forme même des mers. Il s'en est produit des rééditions
affaiblies sur divers points où l'épanchement de grandes masses liquides
avait reconstitué momentanément, sur une échelle moindre, des conditions
analogues à celles de la planète fluide.
Dans les régions où la multiplication excessive des orifices modernes a
fait disparaître les sillons primitifs, ceux-ci manifestent leur
existence ancienne par des chaînes de cirques orientées suivant
certaines directions préférées. On conçoit, en effet, que le
sectionnement préalable de l'écorce en bandes offrira, sur certaines
lignes, une issue plus facile aux forces intérieures. Il en résultera
que des bassins à peu près contemporains et de même dimension se
présenteront par séries. Veut-on, au contraire, faire déterminer
l'emplacement des cirques par des chocs d'origine externe, une telle
distribution apparaît comme dénuée de toute probabilité.
Les cases contiguës sont séparées, soit par des sillons en creux, soit
par des digues en relief. Le premier mode de division domine dans les
massifs montagneux de la région équatoriale, le second dans la région
arctique. L'un et l'autre apparaissent comme passifs vis-à-vis des mers
ou des cirques, mais c'est la forme saillante qui a opposé l'obstacle le
plus efficace à l'expansion des bassins circulaires. Quand cette
expansion l'emporte, la partie englobée du sillon rectiligne n'est pas
fatalement condamnée à disparaître. Elle s'affaisse plus ou moins à
l'intérieur du cirque et forme palier intermédiaire entre la plaine
intérieure et le plateau. Les mêmes orientations, en très petit nombre,
se retrouvent dans le contour polygonal du cirque, dans ses terrasses
intérieures, dans les sillons qui l'encadrent à distance. Ce ne serait
pas le cas si, comme l'a pensé le professeur Suess, le cirque entier
représentait une portion de croûte ramenée à l'état liquide par un flux
de chaleur interne.
L'indépendance de la plupart des sillons par rapport au relief des
régions traversées, le plan large et régulier qui préside à leurs
directions, montrent qu'ils sont le produit de causes anciennes et
profondes. Il en est de même des grandes fissures tracées en plaine,
comme celles d'Ariadæus, d'Hyginus, de Triesnecker. Elles présentent des
portions rectilignes et parallèles, séparées par des coudes très nets.
Leur orientation, en concordance avec la structure générale de la
région, se retrouve à peu de distance dans les contours polygonaux
d'Agrippa, de Godin, de Rhæticus, de la mer des Vapeurs. Donc ces
fissures, bien que tracées à travers la surface unie d'une nappe
solidifiée, ne sont point le résultat de l'action de la pesanteur sur
cette nappe. Leur présence révèle le jeu invisible des compartiments
submergés. Elle décèle des efforts de traction, exercés au cours même de
la période volcanique sur des fragments étendus de l'écorce
sous-jacente. La même remarque s'applique au Mur Droit, rattaché par sa
direction au même groupe que la veine médiane d'Alphonse, aux veines de
la mer du Froid, parallèles aux limites du massif des Alpes, à la
crevasse médiane de Petavius, parallèle à deux côtés du cadre extérieur
(_fig. 41_).
Par contre, on est fondé à parler d'un sectionnement rectiligne à la
fois récent et superficiel, à propos des enceintes secondaires qui se
sont formées à l'intérieur de Gassendi, d'Atlas, de Posidonius,
d'Hercule. Leur dessin anguleux est une réédition locale et affaiblie
d'un état de choses autrefois général (_fig. 50, 51_).
_De l'origine du réseau rectiligne._--D'après l'ensemble des faits
astronomiques et géologiques, la Terre a traversé trois grandes phases
nettement différentes: une période de fluidité totale, une période de
solidification superficielle, une période aqueuse. Dans cette dernière
phase, la constitution et l'aspect du sol sont principalement déterminés
par l'eau qui le recouvre ou s'y précipite. Presque toutes les causes
que nous voyons à l'oeuvre aujourd'hui en dérivent et tendent à effacer
le relief.
Sur la Lune l'eau fait défaut actuellement et elle n'a pas laissé de
traces d'une intervention active dans le passé. La nappe océanique et la
couverture sédimentaire sont absentes. Il suit de là que la Lune est
particulièrement propre à nous apprendre comment la solidification s'est
accomplie et comment s'est effectué le passage de la première période à
la seconde.
Plus petit, notre satellite a évolué plus vite: mais depuis longtemps
déjà la permanence y règne à un tel degré que les traits les mieux
visibles de la surface lunaire peuvent être comparables, par leur âge,
aux plus anciens accidents du sol terrestre. La dernière période de
destruction traversée a été celle de la formation des cirques. Ses
ravages n'ont pas été tels que l'état immédiatement antérieur ne puisse
être reconstitué avec une probabilité très élevée.
Il y a eu, dans notre opinion, une époque où tous les accidents de la
surface de la Lune se partageaient entre deux types: le type arctique,
plaines quadrangulaires encadrées de cordons saillants (_fig. 46_), le
type équatorial formé de losanges assemblés, sans dépression notable du
centre des cases. Il est facile d'imaginer la transition de l'un à
l'autre, en supposant que les cordons perdent graduellement leur relief
et se transforment en sillons irréguliers. Le problème consiste
maintenant à expliquer comment l'une ou l'autre de ces formes a pu
dériver de l'état initial le plus vraisemblable, par le jeu régulier des
lois physiques.
Les planètes et leurs satellites ont commencé par être fluides dans
toute leur masse. Leur forme sphérique le démontre et jamais,
croyons-nous, une contestation sérieuse ne s'est élevée sur ce point.
Tant que cet état persiste, la surface de la planète, constamment
renouvelée, dissipe dans l'espace une quantité de chaleur bien
supérieure à celle qui est reçue du Soleil. C'est à la surface que se
produit le refroidissement le plus actif et que les scories doivent se
former tout d'abord.
Que deviennent les îlots ainsi constitués? Ici, la divergence des
théories se manifeste. Les uns (Lord Kelvin, MM. King et Barus, etc.)
veulent que les particules solidifiées plongent à l'intérieur, où elles
reprennent bientôt l'état liquide sous l'influence d'une température
plus haute. Ainsi s'effectue un brassage prolongé qui tend à établir
dans toute la masse une température à peu près uniforme à un moment
donné, mais décroissante avec le temps. Pour nombre de substances, la
compression favorise le passage à l'état solide. C'est donc au centre,
où les pressions sont plus fortes, que la solidification commence, pour
se propager ensuite vers la surface. Dans ce système, la Lune est
totalement solidifiée; la Terre l'est aussi, sauf des poches de lave
relativement insignifiantes, qui donnent lieu aux éruptions volcaniques.
La thèse opposée, plus en faveur près des géologues (Suess, de
Lapparent, Sacco, etc.), admet que, dans l'état de fluidité, les
matériaux se sont disposés par ordre de densité croissante, en allant de
la surface au centre. Les substances peu denses sont ainsi les plus
exposées au refroidissement. Plusieurs d'entre elles, à l'exemple de
l'eau, se dilatent par la solidification. Elles vont donc former une
croûte solide graduellement épaissie. Le retour à l'état liquide sera
pour elles une rare exception, bien que la partie fluide doive
prédominer longtemps encore par sa masse. La conductibilité des roches
pour la chaleur est, en effet, si faible que la solidification totale
d'une planète, par l'extérieur, semble devoir réclamer autant ou plus de
temps que l'extinction du Soleil.
Nous avons indiqué, au Chapitre VII de ce Livre, diverses raisons qui
tendent à faire limiter à un petit nombre de myriamètres l'épaisseur de
la croûte terrestre, c'est-à-dire de la couche où la rigidité des
matériaux s'oppose aux courants de convection. La Lune fournit à l'appui
de la même thèse des arguments d'un autre ordre, mais qui sont bien loin
d'être négligeables.
Les traits anciens du relief lunaire rentrent dans un plan mieux défini
et plus régulier que celui des chaînes de montagnes terrestres. Nous y
trouvons comme élément essentiel des fractures disposées en séries
parallèles, avec de faibles dénivellations. L'intervalle de deux
fractures consécutives n'est jamais qu'une petite fraction du rayon
lunaire. Là où cette structure s'efface, on voit sans peine que sa
disparition est due à des éruptions volcaniques ou à d'abondants
épanchements liquides qui ont nivelé la surface.
Cette figure est précisément celle que nous devons nous attendre à
rencontrer dans l'hypothèse d'une écorce mince et non malléable. Quand
la variation des forces extérieures tend à imposer à la masse fluide une
nouvelle figure d'équilibre, satisfaction est donnée à cette tendance
par la formation de crevasses successives rendant possible la flexion de
l'écorce, ainsi qu'on peut l'observer sur les glaciers. Si la flexion
ainsi réalisée n'est pas suffisante, le liquide intérieur comprimé
déborde par les crevasses et les oblitère. L'intervalle d'une fissure à
l'autre sera du même ordre que l'épaisseur de la croûte et variera dans
le même sens. Entre les deux lèvres d'une même fissure, la différence de
niveau sera toujours moindre que l'épaisseur de la croûte, car elle ne
saurait lui devenir égale sans que le fragment inférieur ne soit inondé.
Ce n'est plus alors un sillon que l'on observe, mais une terrasse, comme
celles dont le Mur Droit nous offre l'exemple le plus net.
Avec le temps, les nappes épanchées se figent, l'épaisseur de la croûte
augmente, les ruptures deviennent plus rares et plus espacées, mais
aussi peuvent donner lieu à des inégalités plus fortes. Enfin, l'écorce
devient tellement résistante qu'elle ne cède plus qu'accidentellement
sur des points faibles, où se forment des cheminées volcaniques. Il
semble aujourd'hui que l'ère des conflits soit close. Nous ne voyons
plus sur la Lune aucune nappe liquide qui trahisse un épanchement
récent, ni même aucun espace un peu notable qui n'ait reçu et gardé des
dépôts éruptifs.
Les choses se passeront tout autrement dans la théorie de Lord Kelvin,
qui fait croître le noyau solide à partir du centre. Cet accroissement
s'effectue grain par grain, avec lenteur et régularité, comme celui dont
les couches stratifiées de l'écorce terrestre sont le résultat. Toute la
masse acquiert une température presque uniforme, voisine du point de
solidification. Tant que la nappe liquide est assez abondante pour
couvrir toute la surface, elle se dispose à chaque instant suivant les
exigences de l'isostase. On n'aperçoit aucun motif pour que la figure du
noyau s'écarte d'une surface de niveau répondant à la valeur moyenne de
la pesanteur, c'est-à-dire d'un sphéroïde très uni.
A la vérité, la nappe liquide, diminuant toujours, laissera émerger des
portions d'abord très petites, puis de plus en plus grandes de ce noyau
solide. Mais quelle cause invoquera-t-on pour faire naître, soit sur les
îlots, soit sur les continents, un relief brusque et accidenté? Ce ne
sera point la réaction du liquide intérieur, que la théorie a justement
pour objet de supprimer. Ce ne sera pas davantage l'érosion, puisque les
bassins lunaires n'ont nulle part le caractère de vallées ouvertes. La
contraction par refroidissement, déjà trouvée à peine suffisante dans la
première théorie pour expliquer le relief terrestre, nous échappe ici,
puisque la période antérieure a eu pour effet nécessaire d'amener le
globe entier à une température uniforme et médiocrement élevée, celle de
la solidification des minéraux.
Reste, pour expliquer le relief lunaire, l'action des forces extérieures
émanant du Soleil ou de la Terre. Il est clair que ces forces, agissant
sur toutes les particules du globe solide, varient d'une manière lente
et continue. Si la limite de résistance est dépassée, la déformation
s'accomplira par voie de fissures et de glissements intéressant toute la
masse du globe et non pas seulement des écailles superficielles. Nous
n'avons aucune chance de voir apparaître une agglomération dense de
montagnes abruptes et de vallées profondes.
Enfin, si l'on admet que la solidification porte en dernier lieu sur une
mince couche superficielle, on ne voit pas à quel réservoir
s'alimenteront les nombreuses et abondantes éruptions volcaniques dont
la Lune a été le théâtre. On ne s'explique pas la présence de ces nappes
unies qui couvrent le fond des mers et des cirques et qui attestent des
solidifications lentement opérées, à des niveaux qui diffèrent de
plusieurs milliers de mètres.
Que l'on envisage, au contraire, la réaction d'une grande masse fluide
sur une écorce relativement mince et hétérogène, la température peut
monter vers le centre à des chiffres très élevés, la contraction par
refroidissement reprend le rôle principal dans l'établissement du
relief, les inégalités locales de la croûte n'ont plus d'autre limite
que son épaisseur, l'alimentation ultérieure des volcans est largement
assurée; l'élément périodique que les marées introduisent dans la
déformation fait apparaître comme probable la prédominance de deux
directions principales dans l'alignement des cassures.
_Divergence dans les modes d'évolution respectifs de la Terre et de la
Lune. Conclusion._--Tout ce qui précède nous conduit à regarder la
surface solide comme formée au début par la jonction de bancs assez
minces de scories flottantes. On ne voit pas qu'une différence notable
doive être établie à cet égard entre les deux planètes.
Cette croûte mince, fragile, peu cohérente, subira des vicissitudes plus
fortes sur la Lune, en raison de l'ampleur des marées que l'attraction
de la Terre y provoque. Le fluide interne, encore peu comprimé et
presque toujours libre de ses mouvements, s'enflera périodiquement. Deux
séries de cassures apparaîtront, les unes parallèles au front de l'onde
de marée, les autres suivant la direction des courants principaux que
ces marées déterminent.
Sous cette double sollicitation, l'écorce se partage en cases
quadrangulaires, dont les frontières forment des cicatrices
alternativement ouvertes et refermées. Le tracé de ces frontières est
ample, voisin d'un grand cercle, comme celui des ondes de marée quand
elles trouvent peu de résistance. La croûte solide gagne en épaisseur
par l'action du refroidissement et surtout par la solidification des
nappes épanchées. Elle exerce une pression croissante sur le fluide
intérieur, l'amène à l'état visqueux et rend ses déplacements plus
difficiles. En même temps les marées tendent à s'éteindre, à mesure que
l'égalité s'établit entre les durées de rotation et de révolution de la
Lune. La période de formation des crevasses apparaît donc comme limitée.
Il semble, en fait, qu'elle était déjà sur son déclin quand la période
volcanique s'est ouverte. Très peu de cirques se montrent partagés en
deux par une fissure. Très peu de sillons anciens, dépendant d'un
système rhombique, ont échappé à une destruction partielle par les
dépôts éruptifs. Les seules crevasses restées nettes et fraîches sont
celles qui sont tracées en plaine à travers des épanchements récents.
Elles semblent toutefois révéler les mouvements tardifs des
compartiments submergés, dont elles reproduisent les orientations.
La Terre a traversé, cela n'est guère douteux, une transformation
analogue, moins active en raison de l'ampleur moindre des marées, plus
prolongée en raison de la marche lente du refroidissement. Le
sectionnement de l'écorce a dû suivre, quelque temps au moins, la même
marche, mais les cases primitives ont été plus effacées sur la Terre, à
la suite de la formation des nappes océaniques et sédimentaires,
qu'elles ne l'ont été sur la Lune par les éruptions volcaniques. La
prédominance de deux directions principales a cependant laissé sur notre
globe des traces nombreuses, par exemple le contour anguleux des
plateaux archéens, la terminaison des continents en pointe vers le Sud,
le parallélisme des rivages de l'Atlantique, la similitude de l'Amérique
du Sud et de l'Afrique, les coudes brusques des grandes vallées et des
lignes de faîte en pays de montagnes, la succession des failles en
séries parallèles. Il y a là des indices concordants d'une structure
indépendante des dépôts stratifiés, antérieure à leur formation, établie
sur un plan plus géométrique et plus large.
Le sectionnement de l'écorce en cases n'a été que le point de départ
d'une nouvelle série de déformations. La première écorce cohérente
correspond à une figure d'équilibre relatif actuelle. Cette figure se
modifie, avec le temps, sous l'influence de causes diverses: changement
dans la position des pôles, variation de la vitesse angulaire et, par
suite, du régime des marées, contraction du globe entier par
refroidissement.
Si nous savions quelle a été la série des positions occupées par les
pôles de la Lune, par quelles valeurs a passé la vitesse angulaire, nous
serions à même d'évaluer, d'une manière approximative, l'effet des deux
premières causes. Mais toutes les hypothèses que l'on peut faire à ce
sujet sont très hasardées. Il y a seulement lieu de penser, d'après
l'abondance plus grande des nappes épanchées dans la région équatoriale,
qu'il y a eu, avant la dessiccation définitive, augmentation de la
vitesse angulaire et allongement du demi-axe tourné vers la Terre. Ces
deux effets sont d'ailleurs indiqués comme probables par la théorie;
mais, d'après la sphéricité actuelle de la Lune, ils ne semblent pas
avoir été très intenses.
Au contraire, en ce qui concerne la contraction par refroidissement,
nous ne pouvons douter qu'elle n'ait agi. Plus sûrement encore que pour
la Terre, elle a été le facteur principal de déformation, car
l'hétérogénéité de la croûte, le poids des sédiments, invoqués comme
causes additionnelles pour suppléer à l'insuffisance présumée de la
contraction, n'interviennent ici que dans une mesure très réduite. Mais
la contraction entraînera, dans les deux cas, des conséquences fort
différentes.
L'écorce terrestre, obligée par son poids de demeurer appliquée sur un
noyau qui s'amoindrit, forme des séries de plis parallèles,
reconnaissables dans le relief extérieur de plusieurs contrées, très
apparents dans la disposition onduleuse des couches stratifiées et
intéressant même les roches primitives. Ainsi, quand deux fragments
contigus de l'écorce sont pressés l'un contre l'autre, chacun d'eux
arrive à se plisser, en quelque sorte sur place, jusqu'à une profondeur
considérable. A la surface ces plis ne peuvent acquérir un bien grand
relief sans se coucher ou se renverser, parce que la pesanteur a vite
raison de la ténacité de la croûte. Il n'y a pas toutefois disproportion
excessive entre les deux forces et des écarts assez grands, par rapport
aux surfaces de niveau, pourront être réalisés.
Supposons maintenant la pesanteur réduite à la sixième partie de sa
valeur, ainsi qu'il arrive sur la Lune, et nous devons nous attendre à
observer un tout autre mode de déformation.
Deux masses flottantes, épaisses de 3000m à 6000m et fortement pressées
l'une contre l'autre n'arriveront plus à se plisser. L'espace manquant
peut être regagné au prix d'un moindre travail et la pesanteur se trouve
vaincue avant la résistance moléculaire.
Il y aura d'abord effacement du sillon intermédiaire, qui pourra être
remplacé par une ligne saillante à la suite de l'écrasement des bords
venus en contact plus intime. On voit ainsi naître le type arctique,
observable au voisinage du pôle Nord de la Lune et réalisé aussi par
voie artificielle dans les expériences de M. Hirtz[16].
[Note 16: _Reproduction expérimentale de plissements lithosphériques_,
par M. HIRTZ (_Comptes rendus de l'Académie des Sciences_, t. CXLIII, p.
1167).]
La poussée latérale continuant à s'exercer dans le même sens, l'un des
fragments en conflit, pouvant embrasser une série de cases adjacentes,
se dénivelle, s'incline et surmonte l'obstacle. Nous obtenons ainsi une
large bande en saillie, doucement inclinée du côté d'où la pression est
venue, terminée par une pente rapide du côté où la pression se dirige.
Cette structure monoclinale et dissymétrique est, comme il est facile de
s'en convaincre, celle de la plupart des massifs montagneux de la Lune,
mis en évidence par de fortes différences de niveau.
La frange débordante, soumise à de violents efforts et placée en
porte-à-faux, ne subsistera souvent qu'à l'état de blocs disjoints comme
ceux des Alpes et du Caucase. La partie recouverte, fortement
surchargée, s'enfonce dans le liquide où elle flottait, d'une quantité
égale ou supérieure à sa propre épaisseur. Elle offre donc un domaine
tout préparé pour l'invasion des épanchements internes, et toutes les
chances seront pour qu'elle se transforme en mer. C'est au pied même de
la bordure montagneuse que la dépression sera la plus forte, comme
l'indiquent, de nos jours encore, la présence de taches obscures ou
d'ombres locales.
[Illustration: Fig. 27[17]. Reproduction artificielle du type lunaire
arctique, par M. Hirtz. Déformations obtenues par le dégonflement d'une
sphère creuse élastique recouverte de paraffine.]
[Note 17: Cette figure est extraite d'un travail de M. HIRTZ paru dans
les _Comptes rendus de l'Académie des Sciences_, t. CXLIII, p. 1167.]
Au point où nous sommes parvenus, le relief lunaire peut être considéré
comme constitué dans ses grands traits, déjà fort différents de ceux que
la Terre pouvait offrir dans la période correspondante. L'atténuation de
la pesanteur, principalement responsable du contraste, intervient aussi
pour donner un tout autre caractère à la période volcanique qui va
suivre. C'est elle encore qui, en laissant s'échapper de la Lune l'eau
et l'atmosphère, y a clos par avance, en quelque sorte, ces mémorables
chapitres d'histoire dont la Géologie fait son objet principal et que
notre satellite semble destiné à ne jamais connaître.