LES FORMES POLYGONALES SUR LA LUNE.

L'astronome auquel des instruments puissants permettent de détailler

quelque peu l'aspect de notre satellite est d'abord frappé du caractère

étrange de ces paysages, très différents de la presque totalité des

sites terrestres. Revenant à quelques jours d'intervalle sur les mêmes

régions, il constate qu'elles changent profondément d'aspect suivant que

les rayons solaires les frappent sous tel ou tel angle. S'il prolonge

l'expérience pendant plusieurs mois, il se convaincra que ces

changements ne sont qu'apparents et d'un caractère périodique. La

surface de la Lune est solide et stable; elle présente un degré de

fixité au moins égal à celui des régions les plus désertes et les plus

arides de notre globe.

Cette circonstance favorise évidemment l'élaboration des Cartes;

toutefois l'exactitude de celles-ci est limitée par deux obstacles qui

n'ont pu être, jusqu'à ce jour, que très imparfaitement surmontés.

Le premier, déjà sensible pour l'astronome qui cherche à embrasser

l'hémisphère visible dans un réseau géodésique, est la rareté des points

de repère géométriquement définis. Ce sera en effet une heureuse

exception si l'on trouve des sommets de triangles définis par une

intersection de lignes. Presque toujours il faudra prendre comme points

d'appui du réseau soit des centres de taches d'aspect et de limites

variables, soit des points culminants accusés comme tels par le jeu des

ombres. On se doute aisément que ces objets, vus à une énorme distance,

comportent un degré de définition bien inférieur à celui des accidents

naturels du sol terrestre, accidents dont les géodésiens ne se

contentent plus, et auxquels la pratique moderne substitue d'une manière

invariable des pyramides ou des cylindres artificiels. Les sommets en

forme de vague ou de pyramides, constituées par la jonction d'arêtes

tranchantes, sont encore relativement fréquents dans les montagnes

terrestres complètement façonnées par l'érosion. Ils manquent tout à

fait sur la Lune, où l'on n'observe que des masses arrondies et

bosselées. Les lignes d'ombre et de contour apparent ne cessent de s'y

déplacer. Aussi le désaccord des positions micrométriques d'un sommet

surpasse-t-il de beaucoup celui que l'on aurait à redouter, avec la même

lunette, sur des positions d'étoiles.

Une autre difficulté, qui vient aggraver la précédente, tient à ce que

la Lune nous présente toujours la même face. La libration permet au

regard d'atteindre, à la rigueur, les 5/8 de la surface, mais en réalité

toute la zone voisine du bord n'est jamais vue que sous un angle fuyant

et défavorable. L'éclairement et la perspective y varient trop peu pour

que l'on puisse rectifier les apparences et arriver à une notion

correcte des formes. C'est là surtout que feront défaut les points

susceptibles d'être sûrement identifiés d'une image à l'autre.

C'est donc aux parties centrales du disque qu'il conviendra de

s'attacher pour trouver des objets bien caractérisés, susceptibles

d'être groupés en familles naturelles, pour démêler dans la profusion

des détails les faits proprement scientifiques, ceux qui permettent de

coordonner et de prévoir. La méthode à suivre, dans ce choix, est la

même qui a valu à la Géologie, à la Géographie physique, leurs plus

solides acquisitions. Et ce travail est, dans un certain sens, plus

facile pour la Lune que pour la Terre. En effet, la grande distance de

notre satellite nous débarrasse d'une foule de traits insignifiants et

secondaires où notre attention n'aurait pu que s'égarer. Mais elle

laisse d'autant mieux en évidence un certain nombre d'objets marquants,

d'individualités frappantes qui se reconnaissent sans peine sous des

éclairements variés et que l'on retrouve, à peine modifiés, à un grand

nombre d'exemplaires. Ces objets ne sont pas simplement juxtaposés: ils

entrent en lutte, ils empiètent les uns sur les autres, et beaucoup

n'ont subsisté qu'à l'état de ruines. On entrevoit donc la possibilité

de les faire entrer dans un classement chronologique, de dire quels

caractères actuels sont associés à une antiquité plus grande, d'assigner

dans la formation des individus la part des diverses influences

physiques ou cosmiques, de trouver la raison de leurs différences.

Un premier essai de cette méthode a conduit les sélénographes à

distinguer deux grandes classes d'objets lunaires, très inégales par le

nombre, à peu près équivalentes par l'étendue totale occupée. Ce sont

les mers, caractérisées par une surface unie et sombre, et les cratères,

dont le trait commun est une bordure circulaire. Les cratères,

infiniment plus nombreux, ont été divisés eux-mêmes en sous-groupes,

entre lesquels on n'a jamais pu tracer de frontières bien nettes. Plus

tard, au contraire, on s'est avisé que la première distinction était

factice, que les grands cirques pouvaient aussi bien être considérés

comme de petites mers, les petites mers comme de très grands cirques, et

que, si plusieurs mers semblent aujourd'hui dénuées de limites précises,

leur état actuel résulte, selon toute apparence, de la jonction de

bassins contigus et de l'effacement des cloisons interposées.

La sélénographie a paru ainsi se condenser dans cette formule simple:

tout ce qui, sur la Lune, possède une figure bien arrêtée, est

circulaire. Il ne s'y trouve, en dehors des mers et des cratères réunis,

si l'on veut, sous le nom de _cirques_, que des perversions ou

dérivations de cette forme.

Un tel énoncé ne peut manquer, par sa netteté même, d'être suspect aux

géographes, habitués à rencontrer sur le globe terrestre des formes

variées, irrégulières, rebelles dans l'immense majorité des cas à toute

définition géométrique. On ne voit pas pourquoi l'unité de force et de

figure aurait régné sur une planète, la diversité sur l'autre. Et

pourtant ce résumé, on doit le reconnaître, est justifié par la presque

totalité des dessins dont notre satellite a fourni le sujet. A peu près

sans exception, les auteurs ont borné leur ambition à figurer un ou

plusieurs cirques et ont traité d'une façon très sommaire tout ce qui ne

s'y rattachait pas directement.

La question s'est posée sous une autre forme pour les auteurs de Cartes

d'ensemble, Lohrmann, Mädler et Schmidt. Il a bien fallu ici envisager

le problème sous un aspect plus large. Il existe en effet, sur la Lune,

des régions très montagneuses, assez étendues, où il est impossible de

considérer les cirques comme l'élément constitutif du sol. Ils n'y sont

représentés que par de petits exemplaires clairsemés. Ces régions (par

exemple les Alpes, le Caucase, les Apennins) sont d'ordinaire

soigneusement évitées par les dessinateurs libres de choisir leur cadre,

et considérées comme imposant une tâche particulièrement ingrate et

difficile. Beer et Mädler estiment qu'il faudrait mettre à profit toutes

les occasions favorables pendant trois années pour venir à bout du seul

massif des Apennins. Tous se sont résignés, en fin de compte, à une

figuration sommaire, purement conventionnelle, et qui ne jette aucune

lumière sur l'objet qu'elle représente. C'est que, en effet, sur ces

plateaux aux bords déchiquetés, où d'innombrables excroissances se

disputent l'espace, les notions habituelles sont déroutées, et tout fil

conducteur fait défaut. Le procédé familier aux artistes, et qui

consiste à encadrer l'objet dans des lignes volontairement simplifiées,

semble ici une infidélité dangereuse et une source d'erreurs

systématiques.

Nulle part l'utilité des photographies n'apparaît plus manifeste. Là où

le dessinateur se perdait dans le détail, elles restituent des

ensembles. Elles font rentrer un peu d'ordre dans ce chaos apparent et y

introduisent des divisions naturelles. La comparaison fréquente

d'épreuves relatives à des phases différentes, contrôlée de temps à

autre par l'observation visuelle, fait acquérir à l'égard du sol lunaire

une familiarité à laquelle les anciens observateurs, malgré tout leur

zèle, ne pouvaient atteindre. On est frappé alors de l'importance prise

par certains traits que les cartographes ont entièrement négligés, faute

d'en saisir les véritables relations. On voit les faits antérieurs et,

jusqu'à un certain point, étrangers à l'histoire des cirques, se

multiplier, s'éclaircir et s'enchaîner.

De ces traits anciens, les premiers en date ont toutes les chances

d'être les moins apparents: d'abord parce qu'ils ont subi à un plus haut

degré l'action des causes destructrices; ensuite parce que l'écorce,

encore faible et malléable, n'a pu s'écarter beaucoup d'une figure

d'équilibre et constituer des différences de niveau importantes. Si donc

nous tentons d'énumérer les mieux reconnaissables de ces objets, dans

l'ordre où ils se présentent à la vue, on devra plutôt renverser cet

ordre pour se rapprocher de la succession historique. Comme

confirmation, l'on devra saisir toutes les occasions de décider, entre

deux objets en conflit, lequel a usurpé la place de l'autre.

Les caractères qui président au groupement et qui étaient pour les

cirques le diamètre, la profondeur et l'intégrité, seront, dans le cas

d'objets rectilignes, la longueur, la largeur et l'orientation. Cette

dernière particularité est la plus importante, car on ne tardera pas à

reconnaître que les traits d'une même région obéissent à une loi commune

et s'alignent sur un très petit nombre de directions.

Dans l'énumération qui va suivre, les numéros de renvoi, en chiffres

romains, se rapportent aux feuilles de l'_Atlas photographique_ publié

par l'Observatoire de Paris, et de préférence aux quarante premières,

pour lesquelles a paru une édition réduite, plus aisée à feuilleter, due

aux soins de la Société belge d'Astronomie. Les angles de position sont,

suivant l'usage, comptés en degrés et du Nord vers l'Est.

A. _Grandes cassures._--1. Vallée à l'ouest d'Herschel (III, IX, XXVI,

XXXIII). Large, profonde, très bien conservée et probablement récente,

elle dessine une tangente commune à deux cirques, dont le plus

méridional (Herschel _h_) a été nettement sectionné. Prolongée du même

côté, cette vallée formerait la limite ouest de Ptolémée (_fig. 43_).

2. Sillon limitant Albategnius à l'Ouest, Halley à l'Est et dessinant,

par suite, une tangente commune intérieure aux deux contours. Cette

vallée parallèle à la précédente, plus longue mais moins creuse, a été

refoulée et interrompue par le développement de Halley (III).

3. Deux entailles parallèles, éloignées d'une trentaine de kilomètres,

franchissant la bordure d'Hipparque à l'Ouest et s'effaçant dans la

plaine intérieure (IV, XXVI).

4. Vallée traversant de part en part un massif montagneux, entre Pallas

et Ukert (X, XXXIII).

La terre et la lune: forme extérieure et structure interne · 第 23 / 54 题