II

Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une

demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et

demie.

Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait faire

en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet de

Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard

Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le

pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les

escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.

C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des

murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par

un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez

désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris.

Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout

autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues

qu'ouvre tout à coup entre les maisons une rue faisant office de

télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme

celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le

vent, on sent passer son souffle et son odeur.

Dans un de ces jardins s'élève un long corps de bâtiment divisé en une

vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées

quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de

comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour

les enfants: un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée,

un premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de

lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques

plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert

suivant les mouvements du terrain; chacune a son jardinet; toutes

jouissent d'un merveilleux panorama,--leur seul agrément; celui qui

détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir

chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris

que s'ils habitaient Rouen ou Orléans.

Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les

charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient

imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans

ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux

avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement

dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement; et telle était leur

détresse qu'ils avaient accepté; au moins c'était un toit sur la tête;

et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés

là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois. Semaines et

mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze ans ils

habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils la

quitteraient jamais.

Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet

isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le

père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand

elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de

Paris; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la

terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un

horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit,

tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes

compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le

soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il

savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle

n'avait pas besoin d'autres maîtres; son éducation se poursuivait sans

qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du

couvent.

[Illustration.]

Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient

plus; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été

jusque-là agrément devînt métier. Elle était entrée dans l'atelier, et

chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige, verglas, elle

avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les chemins glissants

ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue était la course, plus

dure encore. Son père la conduisait d'une main, la couvrant de son

parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre portant le

petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle mangerait à

l'atelier: deux oeufs dûrs, ou bien une tranche de viande froide, un

morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son bureau, il

ne pouvait pas toujours la ramener; alors elle revenait seule.

Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des

idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de

Paris; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants

autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la

tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent

l'énergie de la lui interdire: une jupe un peu courte retenue par une

ceinture bleue qui, le noeud fait, retombait le long de ses plis, une

veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret

que Belmanières lui avait reproché.

Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était

bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne

pouvait passer nulle part inaperçue; mais comment le lui défendre! La

mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille

n'était comparable à la sienne: le père, ému. N'était-ce pas, en effet,

à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays

natal? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et

dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de

la race, son coeur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder

parce qu'elle était fidèle à son origine: il avait voulu qu'elle

s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées

dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache

tout comme le béret bleu.

Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la

rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans

lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations

et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied

desquels s'arrêtent les omnibus! Comment demander aux gens de vous y

rendre les visites qu'on leur a faites!

Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, Mme Barincq

ne pensait ni aux relations, ni aux invitations; écrasée par cette

ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et

farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une

sorte de consolation dans son isolement: pourquoi se montrer misérable

quand on ne devait pas l'être toujours? Mais avec le temps ces

dispositions avaient changé: l'ennui avait pesé sur elle, la honte

s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs s'était évanouie.

D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir,

c'est-à-dire à son mariage.

Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un

métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la

vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari

qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la

vie de la famille. Il fallait un mari pour sa fille. Comment en trouver

un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus que s'ils eussent été

dans une île déserte au milieu de l'Océan? Certainement Anie était assez

jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire sensation partout

où elle se montrerait; mais encore fallait-il qu'on eût des occasions de

la montrer.

Elle les avait cherchées, et, comme après quinze ans d'interruption il

était impossible de reprendre ses relations d'autrefois dans le monde

dont elle avait fait partie, elle s'était contentée de celles que le

hasard et surtout une volonté constamment appliquée à la poursuite de

son but pouvaient lui procurer. Après ce long engourdissement elle avait

du jour au lendemain secoué son apathie, et dès lors n'avait plus eu

qu'un souci: s'ouvrir des maisons qu'elles qu'elles fussent où sa fille

pourrait se produire, et amener chez elles des gens parmi lesquels il y

aurait chance de mettre la main sur un mari pour Anie. Comme elle ne

demandait à ceux chez qui elle allait ni fortune ni position, rien qu'un

salon ou une apparence de salon dans lequel on dansât, elle avait assez

facilement réussi dans la première partie de sa tâche: mais la seconde,

celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de Montmartre à des

gens qui n'avaient pas de voitures et qui pour la plupart même n'usaient

des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait été plus dure.

Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées

par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en

détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai,

quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que

le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui

rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes, de

l'espèce de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout

elles doivent trouver une distraction, avaient risqué l'escalade: aussi

espérait-elle bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités

seraient plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, sans

doute, un mari pour Anie.

L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891 · 第 30 / 31 题