[Illustration.]
Dans une ample chemise de papier bulle à deux faveurs vertes
coquettement nouées, le travail d'hiver du capitaine d'habillement
Bourgeron portait le double titre suivant, tracé en large ronde de la
main habile d'un scribe:
1° _Des inconvénients du port de la barbe, au point de vue de l'usure
prématurée des écussons de capote._
2° _Des inconvénients du mode d'attache de la jugulaire réglementaire au
point de vue de la strangulation possible de l'homme s'élançant à
l'assaut de la position, par un grand vent._
Et ce n'était point, messieurs, le classique _brouta_ bâclé par un
sous-lieutenant pour s'affranchir de la corvée et reprendre la fête;
compilation gauche des revues militaires à la mode et des cours de
l'École de guerre. Non pas! C'était l'oeuvre bien personnelle de
Bourgeron lui-même, lentement mûrie dans l'atmosphère favorable du
magasin d'habillement embaumée de pirètre, parmi les casiers de draps,
de capotes, de képis emboîtés en couronnes, de bidons, de gibernes, de
cartouchières, etc.
[Illustration.]
Le style avait cette fermeté dégagée de toutes parenthèses qui
caractérise les oeuvres de conviction. Jugez-en par ces passages:
«Que l'on entre donc franchement dans la voie des réformes utiles et que
l'on place un écusson à 0m04 au-dessus du milieu de la martingale de
capote et deux autres écussons sur les deux plastrons du vêtement, à
0m06 au-dessus de la ceinture.
«Mais pourquoi, me direz-vous, deux écussons par devant?--Parce que l'on
boutonne à droite pendant la première quinzaine et à gauche pendant la
seconde.»
Et il répondait ainsi d'avance à toutes les objections par des arguments
irréfutables.
Enfin, l'inventeur couronnait son exposé de réformes en baptisant sa
découverte d'une appellation logique agrémentée d'adverbes latins, ce
qui lui conférait un caractère à la fois scientifique et littéraire:
c'était le _triple ante-post-écusson du capitaine Bourgeron_, dont il
offrait généreusement la conception à son pays.
Au ministre maintenant de comprendre qu'une distinction honorifique
serait la faible récompense de ses services et de son désintéressement
de soldat!
Sur la question de la jugulaire, Bourgeron n'était pas moins
catégorique:
«La jugulaire réglementaire, disait-il, de trop faible largeur, peut
stranguler l'homme lorsque, par un grand vent contraire, il s'élance à
l'assaut de la position ennemie. D'autre part, elle exerce une tension
excessive sur le _bourdaloue_ au grand détriment de la coiffure et par
suite au grand dam des deniers de l'État.
«Il conviendrait de remplacer cette jugulaire par une large jarretière
tricolore élastique qui, en dehors du besoin, s'enroulerait en macaron
au sommet de la coiffure et concourrait ainsi à la rendre plus belle,
plus imposante.»
Quelques semaines avant l'inspection, le colonel mit au rapport une note
ainsi conçue:
«Le colonel est heureux d'adresser au capitaine d'habillement ses
félicitations pour son remarquable travail d'inspection. Ce travail est
déposé à la bibliothèque du régiment et messieurs les officiers sont
invités à le lire attentivement.
«Dans sa double invention, la _jugulaire-jarretière-macaron_ et le
_triple-ante-post-écusson_, le capitaine Bourgeron ne se contente pas
d'envisager le seul point de vue de l'habillement; il étudie, en outre,
la question du combat et prouve ainsi qu'il joint aux modestes et
sérieuses qualités d'officier de bureau le coup d'oeil de l'officier de
guerre.»
Bourgeron, acclamé à la pension, dut offrir «le champagne». Bourgeron
était bien, bien heureux!...
[Illustration.]
Le général inspecteur Tardemol débarqua un matin à l'hôtel du _Soleil
d'Or_ accompagné de son aide-de-camp, le capitaine Modeste Des
Aiguilles, fraîchement sorti de l'École de guerre. Ce couple formait le
contraste le plus curieux, réunissant les deux extrêmes du vieux jeu, de
la légendaire culotte de peau, d'une part, et du triple extrait de
science militaire moderne de l'autre.
Le général Tardemol, ventru, congestionné, de bonne humeur après ses
repas, aimait à passer à cheval, au pas, devant de belles troupes bien
cirées, luisantes au soleil. Il aimait à parcourir paternellement le
casernement et les cuisines, goûtant la soupe franchement, non pas d'un
bout de lèvre dédaigneux, mais à pleine cuillerée. En revanche, il ne
s'attardait pas volontiers aux registres de mobilisation; et pas
davantage ne poussait-il des colles astucieuses sur les conséquences
tactiques de la nouvelle poudre sans fumée.
Des Aiguilles, au contraire, avait le front chauve et l'oeil myope du
stratège fin de siècle. Son long corps sec était un beau modèle
d'entraînement ou l'abdomen formait un creux, tandis que les cuisses se
perdaient dans une large culotte Saumur qui semblait positivement vide.
C'était un de ces sujets que se disputent les états-majors, auxquels on
peut, à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, poser des
questions comme celle-ci:
--Combien de mètres de _bickford_ y a-t-il dans le coffret d'arrière du
deuxième caisson à dynamite d'un parc du Génie d'Armée?
Et Des Aiguilles eût répondu tout de suite:
--Douze mètres cinquante!
L'Inspection commença tout doucement, au train-train bon enfant de la
méthode Tardemol. Vers le troisième jour, après déjeuner, le général,
tout en retirant ses bottes pour faire un peu de sieste, dit
familièrement à son aide de camp:
--Tenez, Des Aiguilles, voyez donc ces travaux «d'hiver.» Votre affaire,
ça! officier savant, travailleur?--mettez quelques notes, hein?
En une nuit, une seule, Des Aiguilles absorba le mémoire de Bourgeron
d'abord; puis, le ballot imposant des élucubrations similaires de tous
les officiers du 201e de ligne. Et le lendemain, toutes ces oeuvres
retournaient chez le colonel raturées sans pitié à l'encre rouge,
annotées, critiquées, dépiotées, réduites à rien.
«Le général a le regret de ne pouvoir soumettre au ministre la double
invention du capitaine Bourgeron qui présente plusieurs graves
inconvénients.
«1° La _jugulaire-jarretière-macaron_ servirait de point de mire à
l'ennemi par ses couleurs éclatantes et exercerait sur la tête de
l'homme une pression dangereuse, surtout pendant les grandes chaleurs.
«2° Le chef serait obligé de baisser les yeux pour apercevoir les
_Triple-ante-post-écussons_ et prendrait ainsi une attitude
anti-réglementaire et peu martiale.
«3° Le _Triple-ante-post-écusson du rein_ serait masqué à la vue du chef
par le talon droit dans la position du tireur à genou.
«4° Enfin, aucun des _Triple-ante-post-écussons_ de l'homme ne pourrait
être aperçu lorsqu'il se présenterait de flanc.»
Bourgeron souffrait!...
[Illustration.]
Pourtant, le dernier jour d'inspection arriva, avec le dîner de clôture
traditionnel. Bourgeron était au nombre des invités, en sa qualité de
chef de service.
Entre le général et ses hôtes une aimable cordialité s'établit dès le
potage, favorisée par les crus généreux et le menu fort alléchant du
_Soleil d'or_, vieille hôtellerie fameuse dans la région pour ses
traditions gargantuesques. Le général parla de son jeune temps, de ses
campagnes, de ses amours enlevées à la baïonnette... toute une
bousculade de souvenirs où se mêlaient les cadavres des guérillas
mexicaines avec les neiges de Sébastopol et les yeux de jais des
Milanaises en délire, s'offrant aux culottes rouges dans une pluie de
fleurs...
Chacun parla d'ailleurs à son tour, car le père Tardemol savait recevoir
et diriger l'attention sur tous les convives successivement, comme il
convient, proportionnellement au grade.
Seul, Bourgeron restait sombre, abîmé dans son idée fixe.
On passa prendre le café dans un salon annexe. Des groupes se formèrent.
Le colonel et le général causaient un peu à l'écart, adossés à la
cheminée. Tardemol hochait la tête pendant que le colonel, à voix basse,
avec une vivacité corrigée de respect, exposait sans doute des mécomptes
d'avancement.
Le colonel s'éloigna un instant pour déposer sa tasse à café sur un
guéridon; et ce fut à ce moment précis, l'espace de quelques secondes à
peine, que Bourgeron ruina son avenir et celui de son colonel.
D'un pas chancelant, il s'approche du général, et d'une voix rendue
rauque par l'émotion:
--Mon général, quoi qu'il en soit, j'estime que le
_triple-ante-post-écusson_ et la _jugulaire-jarretière-macaron_ sont des
réformes qui s'imposent!...
Le général fit un soubresaut comme un homme brusquement arraché au
sommeil et lança un tel regard de surprise au malheureux capitaine, que
celui-ci, rouge de honte, se retira sans ajouter une parole.
Cependant le colonel se rapprochait souriant.
--Dites-moi, colonel, quel est cet officier là-bas?
--C'est le capitaine Bourgeron, mon général, le capitaine d'habillement.
--Ah! Et... vous êtes content de cet officier?
--Très content, mon général.
--Oui. Il n'a pas... de fâcheuses habitudes?
[Illustration.]
--Nullement, mon général; c'est un officier de moeurs parfaites et tout
dévoué à son métier.
--Bien. Je vous remercie, colonel.
On se sépara sur des saluts réglementaires.
Dans les rues désertes et silencieuses, le bruit des sabres se fit
entendre un moment, et les pâles réverbères allumèrent dans l'ombre les
ors des uniformes.
Des Aiguilles assistait familièrement d'habitude au petit coucher de son
patron, tout en causant service:
--Je m'étais trompé, mon cher Des Aiguilles, sur le compte de ce
colonel. Je l'avais trop bien jugé. Il a au nombre de ses officiers un
capitaine qui s'enivre, et il ne s'en doute même pas. Ce capitaine est
venu tout à l'heure me dire des paroles incohérentes, où il était
question d'_ante-Christ_, de _triple-poste_, que sais-je?
--Ah! parfaitement, mon général. L'idée n'était pas mauvaise assurément;
mais j'ai signalé de grosses lacunes, et...
--Hein! quoi?... Vous me paraissez fatigué aussi, capitaine. Allons,
bonne nuit.
Le général s'endormit en se promettant de dire le lendemain à son
aide-de-camp de commander dorénavant les vins un peu moins largement.
Bourgeron et son colonel sont encore dans l'armée. Ils attendent tous
deux leur retraite. Le colonel ne passera pas général, car il a dans ses
notes: «Ne connaît pas ses officiers.»
Bourgeron ne sera jamais décoré, car ses notes contiennent cette
appréciation: «_Se livre à la boisson et s'enivre jusques à la table de
ses supérieurs!_»
Sharp.
[Illustration.]
[Illustration: EN RUSSIE.--Une cuisine en plein air à Moscou.]
LES FÊTES DE L'HIVER A PARIS.--Préparatifs d'une soirée de «têtes».
[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]
La semaine parlementaire.--La Chambre poursuit l'examen des diverses
lois présentées, soit par le gouvernement, soit par les députés, dans
l'intérêt de la classe ouvrière.
Parmi ces lois figurait celle qui concerne les caisses de retraite, de
secours et de prévoyance, fondées au profit des employés et ouvriers. On
sait qu'en diverses circonstances les sommes qui ont été versées dans ce
but ont été englobées, à la suite de déconfitures, dans l'actif de la
faillite, en sorte que les intéressés étaient fréquemment frustrés dans
les espérances d'avenir qu'ils avaient pu légitimement concevoir. La loi
actuelle, que la Chambre a adoptée, confère aux caisses ouvrières, en
cas de déconfiture des sociétés industrielles, des maisons de commerce
ou des usines, le caractère de créancier privilégié.
Est venue ensuite la discussion d'une loi très importante, celle qui
concerne la compétence des juges de paix. Cette loi, déposée par M.
Labussière, cherche à répondre au voeu si souvent formulé: la justice
expéditive et à bon marché. L'auteur pense que ce voeu peut être en
partie réalisé si l'on attribue à la justice de paix la connaissance
d'un grand nombre d'affaires qui sont, dans l'état actuel de la
législation, de la compétence des tribunaux d'arrondissement. Cette loi,
qui forme tout un ensemble, ne vise pas seulement la compétence des
juges de paix, elle règle les conditions de nomination, le traitement de
ces magistrats et l'organisation des tribunaux où ils siègent.
Entre temps, M. Francis Laur a tenté de lancer une nouvelle
interpellation. Celle-ci avait pour but de demander au ministre de la
justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les
escroqueries commises au moyen de prospectus promettant des bénéfices
invraisemblables.» Il s'agissait, en l'espèce, du banquier Berneau, dit
Macé, lequel s'est enfui laissant un passif qu'on évalue à une vingtaine
de millions. Macé avait réuni des capitaux dont on peut calculer
l'importance d'après le déficit qu'il laisse derrière lui, et cela en
promettant à ses clients 120% de bénéfice. Mais le plus curieux, c'est
qu'il a réussi pendant plusieurs années à faire face à ses engagements,
et qu'en partant il a laissé soit dans son coffre-fort, soit dans les
caisses du Crédit Lyonnais, en bon argent liquide ou en excellentes
valeurs, une somme supérieure à un million et demi de francs, en la
mettant à la disposition de ses créanciers.
Les élections du 15 février.--Deux élections sénatoriales ont eu lieu
dimanche dernier.
Dans l'Indre, M. Benazet, député bonapartiste, a été élu par 312 voix
contre 296 à M. Brunet, maire d'Issoudun, républicain.
Dans l'Isère, M. Durand-Savoyat, républicain modéré, a été élu par 666
voix contre 518 à M. Bovier-Lapierre, républicain radical.
Les élections municipales qui ont eu lieu dans trois quartiers de Paris,
Montparnasse, la Goutte-d'Or et Pont-de-Flandre, n'ont pas donné de
résultats, aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue des
voix.
La statue de Marat.--Après la question Robespierre, nous avons failli
avoir la question Marat. Nous ne pensions pas tomber si juste, quand
nous disions que les personnages de la Révolution semblaient appelés à
jouer un rôle actif dans notre politique moderne.
Dans son interpellation sur la question municipale, M. Fresneau avait
affirmé qu'il existait au parc de Montsouris une statue représentant
Marat, en sorte que l'ancien pourvoyeur de la guillotine était honoré à
l'égal des hommes qui ont rendu les plus grands services au pays. Le
fait a été reconnu exact: il s'agit d'un buste exécuté par le sculpteur
Baffier, buste qui n'est pas sans mérite, et qui fut acheté par la ville
en 1883, sur un vote du Conseil municipal, puis utilisé en 1886 pour
l'ornementation du parc de Montsouris.
Mais c'est à peine si on a eu le temps de constater la présence dans
cette promenade publique d'un monument inconnu de la plupart des
Parisiens et jusque de l'administration elle-même: car, à la suite de la
révélation faite par M. Fresneau, le buste a été enlevé et transporté
dans un des magasins de la Ville, à Auteuil.
Interrogé à ce sujet par le ministre de l'intérieur, le préfet de la
Seine a répondu qu'un monument ne pouvait être conservé sur une voie
publique qu'en vertu d'un décret présidentiel. Dans l'espèce, ce décret
n'ayant jamais été ni sollicité ni rendu, on a dû, pour rentrer dans la
légalité, enlever la statue.
Cet incident n'a pas donné lieu à un débat parlementaire, comme on
l'avait cru d'abord, mais le Conseil municipal reprend ses séances lundi
prochain, et il serait bien extraordinaire qu'il ne soulevât pas la
question Marat, afin de donner une nouvelle consécration à la théorie du
«bloc», qui a si bien réussi à M. Clémenceau.
Italie: la déclaration du nouveau ministère.--Comme nous l'avions prévu,
et comme il était facile de le prévoir, la déclaration que M. di Rudini
a lue au parlement indique, sinon un changement de politique à l'égard
de la France, du moins une modification sensible dans la manière dont
cette politique s'affirmera à l'avenir dans les relations du
gouvernement italien avec le nôtre. C'est beaucoup, car les procédés de
l'ancien président du conseil étaient faits souvent pour exaspérer
ceux-là même, qui, dans notre pays, étaient le mieux disposés à vivre en
bons termes avec nos voisins. Sur ce point spécial, celui qui nous
intéresse par-dessus tout, le langage de M. di Rudini a été plus net
encore qu'on ne l'espérait. La déclaration ministérielle affirme la
politique de paix qui est dans les voeux de toutes les nations et
ajoute: «C'est autour de cette idée de désir et de besoin de paix, que
se sont réunies les puissances voulant se procurer une sécurité absolue
et à l'Europe une tranquillité durable. Nous maintiendrons à nos
alliances une fidélité solide et pure. Nous montrerons à tous, par notre
conduite, que nous n'avons pas d'intentions agressives. Des doutes, des
soupçons et des défiances ayant été soulevés à tort sur nos rapports
avec la France, nous nous efforcerons d'éliminer toute fausse
interprétation. Nous sommes convaincus que nous inspirerons, par une
conduite mesurée, une sereine confiance que nous croyons mériter.»
Ainsi donc, le maintien de la triple alliance est nettement affirmé,
mais en même temps le nouveau président du Conseil italien déclare
catégoriquement qu'il s'appliquera à faire disparaître les malentendus
qui ont failli compromettre à plusieurs reprises nos rapports avec
l'Italie, malentendus que son prédécesseur semblait prendre à tâche
d'entretenir. C'est tout ce que la France peut raisonnablement demander,
et si le nouveau ministère se conforme à ce programme, nous pouvons
compter sur une amélioration sensible des relations entre les deux pays.
L'Italie, d'ailleurs, n'a qu'à y gagner. De l'aveu même du ministère,
elle traverse une crise économique aiguë et elle ressent, plus que toute
autre puissance, ce besoin de paix dont parle M. di Rudini.
Irlande: la question Parnell.--Le sort en est jeté; l'accord que l'on
croyait encore possible le semaine dernière entre les représentants de
la cause irlandaise est définitivement rompu. Les longues négociations
qui ont eu lieu à Boulogne entre Parnell et ses amis O'Brien et Dillon
ont abouti à un échec complet. Que s'est-il passé? On ne le sait pas
exactement, car le secret absolu a été gardé par les intéressés et on ne
connaît les pourparlers que par les résultats, qui sont tristes pour les
amis de l'Irlande.
M. Parnell, dans une lettre publique qu'il a adressée à M. O'Brien,
déclare «que tous les efforts faits pour arriver à un règlement
pacifique des malheureuses dissensions du parti ont avorté», et ajoute:
«Je ne puis abdiquer, sans danger pour la cause, les responsabilités qui
m'ont été imposées et que j'ai acceptées, du fait de notre peuple et de
notre race».
D'autre part, M. Dillon a signé un manifeste dans lequel il dit: «Nous
sommes forcés, à notre grand regret, de déclarer que, ayant fait de
notre mieux pour la paix, nous n'avons pas atteint le but que nous
poursuivions. Et cette misérable lutte en Irlande va donc se poursuivre!
Sur ce, Parnell s'est rendu en Irlande où il va mettre en oeuvre ses
puissantes facultés et son activité infatigable pour reconquérir la
popularité dont il jouissait, avant ces fâcheux incidents.
Quant à Dillon et O'Brien, donnant encore une preuve de leur
patriotisme, prêt à toutes les abnégations, ils se sont embarqués
bravement pour Folkestone, après avoir lancé leur manifeste, et là ils
ont été arrêtés, en vertu de la condamnation à l'emprisonnement
prononcée contre eux l'année dernière.
Allemagne: l'empereur artiste.--Depuis que Guillaume II est monté sur le
trône, il a causé au monde plus d'une surprise. On s'attendait à ne
trouver en lui qu'un chef d'armée, impatient de faire parade de ses
connaissances militaires, une sorte de caporal couronné, prêt à se
lancer sans réflexion dans toutes les aventures: on a vu au contraire
que s'il ne négligeait rien pour maintenir la puissance que son empire a
acquise par les armes, il n'entendait rester en rien étranger aux
travaux de la civilisation et de la paix. Tour à tour diplomate,
organisateur, socialiste, pédagogue même, il apporte dans toutes les
choses qui concernent l'administration de l'État le concours de son
action propre et l'appui de ses vues personnelles.
Nous ne le connaissions pas comme amateur passionné des arts: il vient
de se révéler comme tel. Certes, on savait déjà qu'il avait une certaine
habileté à manier le pinceau, et qu'il avait produit quelques tableaux
d'un certain mérite, représentant des sujets maritimes ou militaires.
Mais, jusqu'ici, ces manifestations artistiques étaient demeurées tout
intimes; celle à laquelle il vient de se livrer en s'associant
publiquement au deuil que cause à la France la perte de Meissonier
obtient et mérite plus de retentissement. L'empereur d'Allemagne a tenu
à faire transmettre à l'Institut, par voie diplomatique, l'expression
des regrets que lui a causés la mort «d'un homme qui fut une des grandes
gloires de la France et du monde entier.»
Il y a là un hommage dont la sincérité est faite pour nous flatter dans
notre orgueil national, venant d'un ennemi qui pour la première fois
s'adresse directement à nous, et cela pour s'incliner devant une de nos
gloires. Mais n'y a-t-il pas aussi une leçon dans ce fait que l'empereur
d'Allemagne proclame implicitement que l'art n'a pas de frontières en
célébrant l'auteur de la bataille d'Iéna, alors qu'en France on hésite à
livrer franchement l'oeuvre de Wagner au jugement du public?
N'est-ce pas dire aussi que les artistes français recevront le meilleur
accueil s'ils répondent à l'invitation qui leur a été faite de prendre
part à l'Exposition des Beaux-Arts qui se prépare à Berlin?
Dans ce cas, il y aurait double habileté, et l'empereur diplomate irait
à l'égal de l'empereur artiste, étonnant de plus en plus l'Europe, peu
préparée, par ce qu'elle croyait savoir de lui, à le suivre dans ces
transformations successives.
Au Dahomey.--D'après les nouvelles que le _Temps_ a reçues de la côte du
Dahomey, par le steamer _Gallia_, de la Compagnie Cyprien Fabre, le père
Dorgère s'est rendu à Abomey pour aller rendre visite au roi Behanzin,
avant de s'embarquer pour la France, ou il doit venir prendre un repos
bien gagné. Cette visite était, en quelque sorte, obligatoire, car elle
était destinée à remplacer celle que notre administrateur, M. Ballot,
devait faire lui-même au roi.
Les Dahoméens ont, paraît-il, une attitude très correcte vis-à-vis des
autorité françaises, mais ils ne se comportent pas de la même façon avec
les Français établis dans le pays, auxquels ils cherchent à nuire de
toutes manières. Dernièrement ils ont demandé à tous les comptoirs de la
côte d'envoyer un représentant pour assister aux sacrifices humains
d'Abomey. Behanzin a fait torturer et décapiter les trente chefs qui
s'étaient fait battre par nos troupes et il prétendait obliger nos
nationaux à sanctionner par leur présence cette exécution.
Ajoutons que les Dahoméens continuent à recevoir des armes
perfectionnées. Il leur a été expédié de Logos 7,000 fusils à tir
rapide, dont 800 remingtons.
Les pirates du Tonkin.--Le dernier courrier d'Extrême-Orient a rapporté
du Tonkin des nouvelles qui, sans être aussi inquiétantes qu'on l'a cru
d'abord, montrent cependant que les autorités militaires doivent se
tenir toujours en éveil.
On a signalé la concentration de bandes nombreuses au nord-ouest de
Hong-Hoa, dans la vallée du Song-Ma, sous la diction du doc Ngu, le chef
rebelle qui nous a infligé déjà tant de pertes.
Dans le Yen-Té, nous avons du envoyer une colonne de 600 hommes, avec du
canon, devant Hun-Thuong, où se sont réfugiées les grosses bandes de la
région. L'attaque n'a pas réussi et l'on a dû se retirer avec 33 hommes
mis hors de combat, parmi lesquels le lieutenant Blaise, un officier des
plus distingués, sur lequel on fondait les plus grandes espérances. On
prépare une colonne bien plus forte pour faire l'investissement régulier
de la position.
Enfin l'expédition dirigée par le général Godin contre les bandes du
Tin-Dao a été reprise dans les derniers jours de décembre. On se
trouvait là en face de véritables rebelles obéissant à un mot d'ordre,
et leur résistance a été telle que, depuis Ba-Dinh, on n'en avait pas
rencontré de pareille.
Ces nouvelles ont causé une certaine émotion et donné lieu à un retour
offensif de la part de ceux qui n'ont cessé de combattre la politique
coloniale suivie par notre gouvernement dans ces derniers années.
Nécrologie.--Le docteur Clech, député et conseiller général du
Finistère.
Le général Sherman, qui s'est illustre dans la guerre de sécession.
Le baron de Loeventhal, qui fut longtemps attaché militaire à
l'ambassade austro-hongroise à Paris.