FANTAISIE MILITAIRE PAR SHARP, DESSINS DE JOB

[Illustration.]

Dans une ample chemise de papier bulle à deux faveurs vertes

coquettement nouées, le travail d'hiver du capitaine d'habillement

Bourgeron portait le double titre suivant, tracé en large ronde de la

main habile d'un scribe:

1° _Des inconvénients du port de la barbe, au point de vue de l'usure

prématurée des écussons de capote._

2° _Des inconvénients du mode d'attache de la jugulaire réglementaire au

point de vue de la strangulation possible de l'homme s'élançant à

l'assaut de la position, par un grand vent._

Et ce n'était point, messieurs, le classique _brouta_ bâclé par un

sous-lieutenant pour s'affranchir de la corvée et reprendre la fête;

compilation gauche des revues militaires à la mode et des cours de

l'École de guerre. Non pas! C'était l'oeuvre bien personnelle de

Bourgeron lui-même, lentement mûrie dans l'atmosphère favorable du

magasin d'habillement embaumée de pirètre, parmi les casiers de draps,

de capotes, de képis emboîtés en couronnes, de bidons, de gibernes, de

cartouchières, etc.

[Illustration.]

Le style avait cette fermeté dégagée de toutes parenthèses qui

caractérise les oeuvres de conviction. Jugez-en par ces passages:

«Que l'on entre donc franchement dans la voie des réformes utiles et que

l'on place un écusson à 0m04 au-dessus du milieu de la martingale de

capote et deux autres écussons sur les deux plastrons du vêtement, à

0m06 au-dessus de la ceinture.

«Mais pourquoi, me direz-vous, deux écussons par devant?--Parce que l'on

boutonne à droite pendant la première quinzaine et à gauche pendant la

seconde.»

Et il répondait ainsi d'avance à toutes les objections par des arguments

irréfutables.

Enfin, l'inventeur couronnait son exposé de réformes en baptisant sa

découverte d'une appellation logique agrémentée d'adverbes latins, ce

qui lui conférait un caractère à la fois scientifique et littéraire:

c'était le _triple ante-post-écusson du capitaine Bourgeron_, dont il

offrait généreusement la conception à son pays.

Au ministre maintenant de comprendre qu'une distinction honorifique

serait la faible récompense de ses services et de son désintéressement

de soldat!

Sur la question de la jugulaire, Bourgeron n'était pas moins

catégorique:

«La jugulaire réglementaire, disait-il, de trop faible largeur, peut

stranguler l'homme lorsque, par un grand vent contraire, il s'élance à

l'assaut de la position ennemie. D'autre part, elle exerce une tension

excessive sur le _bourdaloue_ au grand détriment de la coiffure et par

suite au grand dam des deniers de l'État.

«Il conviendrait de remplacer cette jugulaire par une large jarretière

tricolore élastique qui, en dehors du besoin, s'enroulerait en macaron

au sommet de la coiffure et concourrait ainsi à la rendre plus belle,

plus imposante.»

Quelques semaines avant l'inspection, le colonel mit au rapport une note

ainsi conçue:

«Le colonel est heureux d'adresser au capitaine d'habillement ses

félicitations pour son remarquable travail d'inspection. Ce travail est

déposé à la bibliothèque du régiment et messieurs les officiers sont

invités à le lire attentivement.

«Dans sa double invention, la _jugulaire-jarretière-macaron_ et le

_triple-ante-post-écusson_, le capitaine Bourgeron ne se contente pas

d'envisager le seul point de vue de l'habillement; il étudie, en outre,

la question du combat et prouve ainsi qu'il joint aux modestes et

sérieuses qualités d'officier de bureau le coup d'oeil de l'officier de

guerre.»

Bourgeron, acclamé à la pension, dut offrir «le champagne». Bourgeron

était bien, bien heureux!...

[Illustration.]

Le général inspecteur Tardemol débarqua un matin à l'hôtel du _Soleil

d'Or_ accompagné de son aide-de-camp, le capitaine Modeste Des

Aiguilles, fraîchement sorti de l'École de guerre. Ce couple formait le

contraste le plus curieux, réunissant les deux extrêmes du vieux jeu, de

la légendaire culotte de peau, d'une part, et du triple extrait de

science militaire moderne de l'autre.

Le général Tardemol, ventru, congestionné, de bonne humeur après ses

repas, aimait à passer à cheval, au pas, devant de belles troupes bien

cirées, luisantes au soleil. Il aimait à parcourir paternellement le

casernement et les cuisines, goûtant la soupe franchement, non pas d'un

bout de lèvre dédaigneux, mais à pleine cuillerée. En revanche, il ne

s'attardait pas volontiers aux registres de mobilisation; et pas

davantage ne poussait-il des colles astucieuses sur les conséquences

tactiques de la nouvelle poudre sans fumée.

Des Aiguilles, au contraire, avait le front chauve et l'oeil myope du

stratège fin de siècle. Son long corps sec était un beau modèle

d'entraînement ou l'abdomen formait un creux, tandis que les cuisses se

perdaient dans une large culotte Saumur qui semblait positivement vide.

C'était un de ces sujets que se disputent les états-majors, auxquels on

peut, à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, poser des

questions comme celle-ci:

--Combien de mètres de _bickford_ y a-t-il dans le coffret d'arrière du

deuxième caisson à dynamite d'un parc du Génie d'Armée?

Et Des Aiguilles eût répondu tout de suite:

--Douze mètres cinquante!

L'Inspection commença tout doucement, au train-train bon enfant de la

méthode Tardemol. Vers le troisième jour, après déjeuner, le général,

tout en retirant ses bottes pour faire un peu de sieste, dit

familièrement à son aide de camp:

--Tenez, Des Aiguilles, voyez donc ces travaux «d'hiver.» Votre affaire,

ça! officier savant, travailleur?--mettez quelques notes, hein?

En une nuit, une seule, Des Aiguilles absorba le mémoire de Bourgeron

d'abord; puis, le ballot imposant des élucubrations similaires de tous

les officiers du 201e de ligne. Et le lendemain, toutes ces oeuvres

retournaient chez le colonel raturées sans pitié à l'encre rouge,

annotées, critiquées, dépiotées, réduites à rien.

«Le général a le regret de ne pouvoir soumettre au ministre la double

invention du capitaine Bourgeron qui présente plusieurs graves

inconvénients.

«1° La _jugulaire-jarretière-macaron_ servirait de point de mire à

l'ennemi par ses couleurs éclatantes et exercerait sur la tête de

l'homme une pression dangereuse, surtout pendant les grandes chaleurs.

«2° Le chef serait obligé de baisser les yeux pour apercevoir les

_Triple-ante-post-écussons_ et prendrait ainsi une attitude

anti-réglementaire et peu martiale.

«3° Le _Triple-ante-post-écusson du rein_ serait masqué à la vue du chef

par le talon droit dans la position du tireur à genou.

«4° Enfin, aucun des _Triple-ante-post-écussons_ de l'homme ne pourrait

être aperçu lorsqu'il se présenterait de flanc.»

Bourgeron souffrait!...

[Illustration.]

Pourtant, le dernier jour d'inspection arriva, avec le dîner de clôture

traditionnel. Bourgeron était au nombre des invités, en sa qualité de

chef de service.

Entre le général et ses hôtes une aimable cordialité s'établit dès le

potage, favorisée par les crus généreux et le menu fort alléchant du

_Soleil d'or_, vieille hôtellerie fameuse dans la région pour ses

traditions gargantuesques. Le général parla de son jeune temps, de ses

campagnes, de ses amours enlevées à la baïonnette... toute une

bousculade de souvenirs où se mêlaient les cadavres des guérillas

mexicaines avec les neiges de Sébastopol et les yeux de jais des

Milanaises en délire, s'offrant aux culottes rouges dans une pluie de

fleurs...

Chacun parla d'ailleurs à son tour, car le père Tardemol savait recevoir

et diriger l'attention sur tous les convives successivement, comme il

convient, proportionnellement au grade.

Seul, Bourgeron restait sombre, abîmé dans son idée fixe.

On passa prendre le café dans un salon annexe. Des groupes se formèrent.

Le colonel et le général causaient un peu à l'écart, adossés à la

cheminée. Tardemol hochait la tête pendant que le colonel, à voix basse,

avec une vivacité corrigée de respect, exposait sans doute des mécomptes

d'avancement.

Le colonel s'éloigna un instant pour déposer sa tasse à café sur un

guéridon; et ce fut à ce moment précis, l'espace de quelques secondes à

peine, que Bourgeron ruina son avenir et celui de son colonel.

D'un pas chancelant, il s'approche du général, et d'une voix rendue

rauque par l'émotion:

--Mon général, quoi qu'il en soit, j'estime que le

_triple-ante-post-écusson_ et la _jugulaire-jarretière-macaron_ sont des

réformes qui s'imposent!...

Le général fit un soubresaut comme un homme brusquement arraché au

sommeil et lança un tel regard de surprise au malheureux capitaine, que

celui-ci, rouge de honte, se retira sans ajouter une parole.

Cependant le colonel se rapprochait souriant.

--Dites-moi, colonel, quel est cet officier là-bas?

--C'est le capitaine Bourgeron, mon général, le capitaine d'habillement.

--Ah! Et... vous êtes content de cet officier?

--Très content, mon général.

--Oui. Il n'a pas... de fâcheuses habitudes?

[Illustration.]

--Nullement, mon général; c'est un officier de moeurs parfaites et tout

dévoué à son métier.

--Bien. Je vous remercie, colonel.

On se sépara sur des saluts réglementaires.

Dans les rues désertes et silencieuses, le bruit des sabres se fit

entendre un moment, et les pâles réverbères allumèrent dans l'ombre les

ors des uniformes.

Des Aiguilles assistait familièrement d'habitude au petit coucher de son

patron, tout en causant service:

--Je m'étais trompé, mon cher Des Aiguilles, sur le compte de ce

colonel. Je l'avais trop bien jugé. Il a au nombre de ses officiers un

capitaine qui s'enivre, et il ne s'en doute même pas. Ce capitaine est

venu tout à l'heure me dire des paroles incohérentes, où il était

question d'_ante-Christ_, de _triple-poste_, que sais-je?

--Ah! parfaitement, mon général. L'idée n'était pas mauvaise assurément;

mais j'ai signalé de grosses lacunes, et...

--Hein! quoi?... Vous me paraissez fatigué aussi, capitaine. Allons,

bonne nuit.

Le général s'endormit en se promettant de dire le lendemain à son

aide-de-camp de commander dorénavant les vins un peu moins largement.

Bourgeron et son colonel sont encore dans l'armée. Ils attendent tous

deux leur retraite. Le colonel ne passera pas général, car il a dans ses

notes: «Ne connaît pas ses officiers.»

Bourgeron ne sera jamais décoré, car ses notes contiennent cette

appréciation: «_Se livre à la boisson et s'enivre jusques à la table de

ses supérieurs!_»

Sharp.

[Illustration.]

[Illustration: EN RUSSIE.--Une cuisine en plein air à Moscou.]

LES FÊTES DE L'HIVER A PARIS.--Préparatifs d'une soirée de «têtes».

[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]

La semaine parlementaire.--La Chambre poursuit l'examen des diverses

lois présentées, soit par le gouvernement, soit par les députés, dans

l'intérêt de la classe ouvrière.

Parmi ces lois figurait celle qui concerne les caisses de retraite, de

secours et de prévoyance, fondées au profit des employés et ouvriers. On

sait qu'en diverses circonstances les sommes qui ont été versées dans ce

but ont été englobées, à la suite de déconfitures, dans l'actif de la

faillite, en sorte que les intéressés étaient fréquemment frustrés dans

les espérances d'avenir qu'ils avaient pu légitimement concevoir. La loi

actuelle, que la Chambre a adoptée, confère aux caisses ouvrières, en

cas de déconfiture des sociétés industrielles, des maisons de commerce

ou des usines, le caractère de créancier privilégié.

Est venue ensuite la discussion d'une loi très importante, celle qui

concerne la compétence des juges de paix. Cette loi, déposée par M.

Labussière, cherche à répondre au voeu si souvent formulé: la justice

expéditive et à bon marché. L'auteur pense que ce voeu peut être en

partie réalisé si l'on attribue à la justice de paix la connaissance

d'un grand nombre d'affaires qui sont, dans l'état actuel de la

législation, de la compétence des tribunaux d'arrondissement. Cette loi,

qui forme tout un ensemble, ne vise pas seulement la compétence des

juges de paix, elle règle les conditions de nomination, le traitement de

ces magistrats et l'organisation des tribunaux où ils siègent.

Entre temps, M. Francis Laur a tenté de lancer une nouvelle

interpellation. Celle-ci avait pour but de demander au ministre de la

justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les

escroqueries commises au moyen de prospectus promettant des bénéfices

invraisemblables.» Il s'agissait, en l'espèce, du banquier Berneau, dit

Macé, lequel s'est enfui laissant un passif qu'on évalue à une vingtaine

de millions. Macé avait réuni des capitaux dont on peut calculer

l'importance d'après le déficit qu'il laisse derrière lui, et cela en

promettant à ses clients 120% de bénéfice. Mais le plus curieux, c'est

qu'il a réussi pendant plusieurs années à faire face à ses engagements,

et qu'en partant il a laissé soit dans son coffre-fort, soit dans les

caisses du Crédit Lyonnais, en bon argent liquide ou en excellentes

valeurs, une somme supérieure à un million et demi de francs, en la

mettant à la disposition de ses créanciers.

Les élections du 15 février.--Deux élections sénatoriales ont eu lieu

dimanche dernier.

Dans l'Indre, M. Benazet, député bonapartiste, a été élu par 312 voix

contre 296 à M. Brunet, maire d'Issoudun, républicain.

Dans l'Isère, M. Durand-Savoyat, républicain modéré, a été élu par 666

voix contre 518 à M. Bovier-Lapierre, républicain radical.

Les élections municipales qui ont eu lieu dans trois quartiers de Paris,

Montparnasse, la Goutte-d'Or et Pont-de-Flandre, n'ont pas donné de

résultats, aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue des

voix.

La statue de Marat.--Après la question Robespierre, nous avons failli

avoir la question Marat. Nous ne pensions pas tomber si juste, quand

nous disions que les personnages de la Révolution semblaient appelés à

jouer un rôle actif dans notre politique moderne.

Dans son interpellation sur la question municipale, M. Fresneau avait

affirmé qu'il existait au parc de Montsouris une statue représentant

Marat, en sorte que l'ancien pourvoyeur de la guillotine était honoré à

l'égal des hommes qui ont rendu les plus grands services au pays. Le

fait a été reconnu exact: il s'agit d'un buste exécuté par le sculpteur

Baffier, buste qui n'est pas sans mérite, et qui fut acheté par la ville

en 1883, sur un vote du Conseil municipal, puis utilisé en 1886 pour

l'ornementation du parc de Montsouris.

Mais c'est à peine si on a eu le temps de constater la présence dans

cette promenade publique d'un monument inconnu de la plupart des

Parisiens et jusque de l'administration elle-même: car, à la suite de la

révélation faite par M. Fresneau, le buste a été enlevé et transporté

dans un des magasins de la Ville, à Auteuil.

Interrogé à ce sujet par le ministre de l'intérieur, le préfet de la

Seine a répondu qu'un monument ne pouvait être conservé sur une voie

publique qu'en vertu d'un décret présidentiel. Dans l'espèce, ce décret

n'ayant jamais été ni sollicité ni rendu, on a dû, pour rentrer dans la

légalité, enlever la statue.

Cet incident n'a pas donné lieu à un débat parlementaire, comme on

l'avait cru d'abord, mais le Conseil municipal reprend ses séances lundi

prochain, et il serait bien extraordinaire qu'il ne soulevât pas la

question Marat, afin de donner une nouvelle consécration à la théorie du

«bloc», qui a si bien réussi à M. Clémenceau.

Italie: la déclaration du nouveau ministère.--Comme nous l'avions prévu,

et comme il était facile de le prévoir, la déclaration que M. di Rudini

a lue au parlement indique, sinon un changement de politique à l'égard

de la France, du moins une modification sensible dans la manière dont

cette politique s'affirmera à l'avenir dans les relations du

gouvernement italien avec le nôtre. C'est beaucoup, car les procédés de

l'ancien président du conseil étaient faits souvent pour exaspérer

ceux-là même, qui, dans notre pays, étaient le mieux disposés à vivre en

bons termes avec nos voisins. Sur ce point spécial, celui qui nous

intéresse par-dessus tout, le langage de M. di Rudini a été plus net

encore qu'on ne l'espérait. La déclaration ministérielle affirme la

politique de paix qui est dans les voeux de toutes les nations et

ajoute: «C'est autour de cette idée de désir et de besoin de paix, que

se sont réunies les puissances voulant se procurer une sécurité absolue

et à l'Europe une tranquillité durable. Nous maintiendrons à nos

alliances une fidélité solide et pure. Nous montrerons à tous, par notre

conduite, que nous n'avons pas d'intentions agressives. Des doutes, des

soupçons et des défiances ayant été soulevés à tort sur nos rapports

avec la France, nous nous efforcerons d'éliminer toute fausse

interprétation. Nous sommes convaincus que nous inspirerons, par une

conduite mesurée, une sereine confiance que nous croyons mériter.»

Ainsi donc, le maintien de la triple alliance est nettement affirmé,

mais en même temps le nouveau président du Conseil italien déclare

catégoriquement qu'il s'appliquera à faire disparaître les malentendus

qui ont failli compromettre à plusieurs reprises nos rapports avec

l'Italie, malentendus que son prédécesseur semblait prendre à tâche

d'entretenir. C'est tout ce que la France peut raisonnablement demander,

et si le nouveau ministère se conforme à ce programme, nous pouvons

compter sur une amélioration sensible des relations entre les deux pays.

L'Italie, d'ailleurs, n'a qu'à y gagner. De l'aveu même du ministère,

elle traverse une crise économique aiguë et elle ressent, plus que toute

autre puissance, ce besoin de paix dont parle M. di Rudini.

Irlande: la question Parnell.--Le sort en est jeté; l'accord que l'on

croyait encore possible le semaine dernière entre les représentants de

la cause irlandaise est définitivement rompu. Les longues négociations

qui ont eu lieu à Boulogne entre Parnell et ses amis O'Brien et Dillon

ont abouti à un échec complet. Que s'est-il passé? On ne le sait pas

exactement, car le secret absolu a été gardé par les intéressés et on ne

connaît les pourparlers que par les résultats, qui sont tristes pour les

amis de l'Irlande.

M. Parnell, dans une lettre publique qu'il a adressée à M. O'Brien,

déclare «que tous les efforts faits pour arriver à un règlement

pacifique des malheureuses dissensions du parti ont avorté», et ajoute:

«Je ne puis abdiquer, sans danger pour la cause, les responsabilités qui

m'ont été imposées et que j'ai acceptées, du fait de notre peuple et de

notre race».

D'autre part, M. Dillon a signé un manifeste dans lequel il dit: «Nous

sommes forcés, à notre grand regret, de déclarer que, ayant fait de

notre mieux pour la paix, nous n'avons pas atteint le but que nous

poursuivions. Et cette misérable lutte en Irlande va donc se poursuivre!

Sur ce, Parnell s'est rendu en Irlande où il va mettre en oeuvre ses

puissantes facultés et son activité infatigable pour reconquérir la

popularité dont il jouissait, avant ces fâcheux incidents.

Quant à Dillon et O'Brien, donnant encore une preuve de leur

patriotisme, prêt à toutes les abnégations, ils se sont embarqués

bravement pour Folkestone, après avoir lancé leur manifeste, et là ils

ont été arrêtés, en vertu de la condamnation à l'emprisonnement

prononcée contre eux l'année dernière.

Allemagne: l'empereur artiste.--Depuis que Guillaume II est monté sur le

trône, il a causé au monde plus d'une surprise. On s'attendait à ne

trouver en lui qu'un chef d'armée, impatient de faire parade de ses

connaissances militaires, une sorte de caporal couronné, prêt à se

lancer sans réflexion dans toutes les aventures: on a vu au contraire

que s'il ne négligeait rien pour maintenir la puissance que son empire a

acquise par les armes, il n'entendait rester en rien étranger aux

travaux de la civilisation et de la paix. Tour à tour diplomate,

organisateur, socialiste, pédagogue même, il apporte dans toutes les

choses qui concernent l'administration de l'État le concours de son

action propre et l'appui de ses vues personnelles.

Nous ne le connaissions pas comme amateur passionné des arts: il vient

de se révéler comme tel. Certes, on savait déjà qu'il avait une certaine

habileté à manier le pinceau, et qu'il avait produit quelques tableaux

d'un certain mérite, représentant des sujets maritimes ou militaires.

Mais, jusqu'ici, ces manifestations artistiques étaient demeurées tout

intimes; celle à laquelle il vient de se livrer en s'associant

publiquement au deuil que cause à la France la perte de Meissonier

obtient et mérite plus de retentissement. L'empereur d'Allemagne a tenu

à faire transmettre à l'Institut, par voie diplomatique, l'expression

des regrets que lui a causés la mort «d'un homme qui fut une des grandes

gloires de la France et du monde entier.»

Il y a là un hommage dont la sincérité est faite pour nous flatter dans

notre orgueil national, venant d'un ennemi qui pour la première fois

s'adresse directement à nous, et cela pour s'incliner devant une de nos

gloires. Mais n'y a-t-il pas aussi une leçon dans ce fait que l'empereur

d'Allemagne proclame implicitement que l'art n'a pas de frontières en

célébrant l'auteur de la bataille d'Iéna, alors qu'en France on hésite à

livrer franchement l'oeuvre de Wagner au jugement du public?

N'est-ce pas dire aussi que les artistes français recevront le meilleur

accueil s'ils répondent à l'invitation qui leur a été faite de prendre

part à l'Exposition des Beaux-Arts qui se prépare à Berlin?

Dans ce cas, il y aurait double habileté, et l'empereur diplomate irait

à l'égal de l'empereur artiste, étonnant de plus en plus l'Europe, peu

préparée, par ce qu'elle croyait savoir de lui, à le suivre dans ces

transformations successives.

Au Dahomey.--D'après les nouvelles que le _Temps_ a reçues de la côte du

Dahomey, par le steamer _Gallia_, de la Compagnie Cyprien Fabre, le père

Dorgère s'est rendu à Abomey pour aller rendre visite au roi Behanzin,

avant de s'embarquer pour la France, ou il doit venir prendre un repos

bien gagné. Cette visite était, en quelque sorte, obligatoire, car elle

était destinée à remplacer celle que notre administrateur, M. Ballot,

devait faire lui-même au roi.

Les Dahoméens ont, paraît-il, une attitude très correcte vis-à-vis des

autorité françaises, mais ils ne se comportent pas de la même façon avec

les Français établis dans le pays, auxquels ils cherchent à nuire de

toutes manières. Dernièrement ils ont demandé à tous les comptoirs de la

côte d'envoyer un représentant pour assister aux sacrifices humains

d'Abomey. Behanzin a fait torturer et décapiter les trente chefs qui

s'étaient fait battre par nos troupes et il prétendait obliger nos

nationaux à sanctionner par leur présence cette exécution.

Ajoutons que les Dahoméens continuent à recevoir des armes

perfectionnées. Il leur a été expédié de Logos 7,000 fusils à tir

rapide, dont 800 remingtons.

Les pirates du Tonkin.--Le dernier courrier d'Extrême-Orient a rapporté

du Tonkin des nouvelles qui, sans être aussi inquiétantes qu'on l'a cru

d'abord, montrent cependant que les autorités militaires doivent se

tenir toujours en éveil.

On a signalé la concentration de bandes nombreuses au nord-ouest de

Hong-Hoa, dans la vallée du Song-Ma, sous la diction du doc Ngu, le chef

rebelle qui nous a infligé déjà tant de pertes.

Dans le Yen-Té, nous avons du envoyer une colonne de 600 hommes, avec du

canon, devant Hun-Thuong, où se sont réfugiées les grosses bandes de la

région. L'attaque n'a pas réussi et l'on a dû se retirer avec 33 hommes

mis hors de combat, parmi lesquels le lieutenant Blaise, un officier des

plus distingués, sur lequel on fondait les plus grandes espérances. On

prépare une colonne bien plus forte pour faire l'investissement régulier

de la position.

Enfin l'expédition dirigée par le général Godin contre les bandes du

Tin-Dao a été reprise dans les derniers jours de décembre. On se

trouvait là en face de véritables rebelles obéissant à un mot d'ordre,

et leur résistance a été telle que, depuis Ba-Dinh, on n'en avait pas

rencontré de pareille.

Ces nouvelles ont causé une certaine émotion et donné lieu à un retour

offensif de la part de ceux qui n'ont cessé de combattre la politique

coloniale suivie par notre gouvernement dans ces derniers années.

Nécrologie.--Le docteur Clech, député et conseiller général du

Finistère.

Le général Sherman, qui s'est illustre dans la guerre de sécession.

Le baron de Loeventhal, qui fut longtemps attaché militaire à

l'ambassade austro-hongroise à Paris.

L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891 · 第 11 / 31 题