La chasse aux canards est un des sports qui passionnent le plus ses
adeptes, malgré les bronchites et les rhumatismes qui en sont trop
souvent la suite. L'un des moyens adoptés pour cette chasse est le genre
d'affût connu sous le nom de hutte.
La hutte, ainsi que son nom l'indique, est un abri plus ou moins vaste,
plus ou moins confortable, dans lequel les chasseurs attendent
patiemment l'arrivée du gibier.
Il en est de tous les modèles, depuis le modeste gourbi en planches et
branchages jusqu'au pavillon de chasse en maçonnerie; mais le point
important consiste à dissimuler la butte sous des masques de roseaux, de
mousse, de terre, de manière à cacher toute apparence de la main de
l'homme aux canards, animaux très méfiants et que la nature a pourvus
d'une grande acuité des sens visuel et olfactif.
Notre première gravure représente une installation de ce genre existant
dans les étangs de Moret (Seine-et-Marne), étangs qui sont la propriété
de M. Thirion, et l'un des endroits les plus giboyeux des environs de
Paris.
A première vue, l'on ne distinguera guère, dans ce dessin, que de l'eau
et des glaçons au premier plan, des roseaux au second et enfin quelques
habitations au loin. Avec un peu d'attention, l'on verra cependant
quelques petite trouées dans les roseaux situés à gauche du grand saule:
ce sont les meurtrières de la hutte qui est dissimulée derrière; c'est
par ces embrasures que passeront les fusils à l'aide desquels on
mitraillera tout à l'heure les malheureux canards sauvages attirés par
la solitude apparente du lieu et la vue de leurs congénères domestiques,
traîtreusement disposés là en guise d'appeaux et retenus «à l'ancre» par
un caillou attaché à une ficelle dont l'autre extrémité est liée à leur
patte.
Sous une voûte de roseaux aperçue à la droite de la gravure se trouve
remisé un bateau plat, dont on peut voir l'avant, et qui sert à aller
ramasser les victimes. Cette voûte se prolonge d'une vingtaine de mètres
en terre ferme par une sorte de couloir qui s'infléchit sur la gauche,
de manière à aboutir à la porte de la hutte, comme l'indique notre
deuxième gravure dans laquelle on voit l'autre face de la cabane. A
droite, se trouve la cage dans laquelle on rentre le soir les canards
appelants, lorsqu'ils ont terminé leur besogne d'agents provocateurs
inconscients. Ces malheureuses bêtes ont d'ailleurs besoin d'être
sorties de temps en temps de l'eau: car, si étrange que la chose puisse
paraître, il arrive quelquefois qu'un canard maintenu sur l'eau sans
avoir la complète liberté de ses mouvements finit par s'imbiber;
c'est-à-dire que l'eau pénètre le matelas de plumes qui protège sa
poitrine contre le contact immédiat de l'eau et l'animal est exposé à
tous les inconvénients du froid. On s'aperçoit du reste du danger en
voyant que le canard n'a plus la même assiette sur l'eau; il enfonce de
beaucoup au-dessous de sa «flottaison» habituelle; il est alors grand
temps de le remettre à terre où on le voit s'empresser de lisser avec
son bec toutes les plumes de son ventre pour les débarrasser de l'eau
qui s'y est introduite et dont le contact semble lui être
particulièrement désagréable. Le fait est que voir un canard succomber
au froid est un spectacle rare!
La hache que l'on voit sur la gauche sert à briser la glace qui se forme
autour du bateau dont nous avons parlé.
Notre troisième gravure représente ce bateau dans sa «remise»; ce genre
d'embarcation n'a rien de remarquable en lui-même et rappelle de tout
point ceux qu'on désigne sous le nom de _toue_ dans les rébus. Il n'est
pas mené à l'aviron, mais simplement poussé de fond à l'aide d'une
longue perche terminée en forme de pelle à son extrémité, afin de ne pas
trop enfoncer dans les fonds vaseux de l'étang.
[Illustration: La remise du chasse-canards.]
La hutte, dont notre quatrième gravure nous représente l'intérieur, ne
peut mieux se comparer, comme forme, qu'à la cabine d'un de nos chalands
de Seine. Sa hauteur ne permet pas de s'y tenir debout sans fléchir la
taille ni baisser la tête. Les chasseurs s'y tiennent assis sur des
bancs rangés en abord. Rien ne leur défend d'ailleurs de tromper les
ennuis de l'attente, souvent longue, en se livrant aux douceurs de la
pipe et d'une partie de piquet, les pieds sur une chaufferette, et leur
chien auprès d'eux, attendant l'ordre d'aller chercher dans les roseaux
une pièce démontée qu'il serait trop difficile d'aller poursuivre avec
le bachot.
De temps en temps, l'on jette un regard à travers les petits judas
ménagés au fond de la hutte et prenant vue sur l'étang. Enfin, une bande
paraît au loin, dans le ciel gris; les appelants, à sa vue, se mettent à
pousser force _couan-couan_, et, souvent, la bande continue sans vouloir
rien voir ni entendre; mais, d'autres fois, elle infléchit son vol,
décrit deux ou trois cercles, et, brusquement, se laisse tomber dans
l'eau à plus ou moins bonne portée. Quand les canards sont à longue
distance, on attend qu'ils se rapprochent; mais, trop souvent, ils
restent à narguer les chasseurs, criant et s'ébrouant sous leurs yeux
pendant de longues minutes, pour s'envoler tout à coup, sans qu'il soit
possible de les saluer d'un seul coup de fusil.
[Illustration: Intérieur de la hutte.]
Mais il arrive heureusement aussi que les canards arrivent à bonne
portée; alors, retenant leur respiration, les chasseurs les mettent en
joue et, au signal donné à mi-voix, font feu tous ensemble;
généralement, on exécute une salve du second coup, au moment où les
canards s'envolent, offrant ainsi une cible plus large et plus
vulnérable. Dans de bonnes conditions, chaque coup doit faire plusieurs
victimes.
On sort alors de la hutte et l'on saute dans le bateau plat pour
ramasser les morts et les blessés; ces derniers sont quelquefois fort
difficiles à prendre, car ils nagent et plongent encore très bien, se
dérobant ainsi à la main qui croit les tenir. Il arrive même qu'emporté
par son ardeur, le chasseur fait un faux pas, et c'est lui qui prend un
bain à son tour. Mais ce sont menus incidents dont il est de bon goût de
rire, encore qu'il n'y ait rien là de bien risible. C'est dans cette
occasion qu'un bon chien, allant franchement à l'eau, rend de grands
services. Le meilleur pour cette chasse est encore un terre-neuve dressé
à rapporter.
On se livre à la chasse à la hutte dans la journée, depuis l'aube
jusqu'au crépuscule, et il faut véritablement une vocation bien
accentuée pour rester ainsi confiné tout le jour dans un étroit espace.
Notre dernière gravure est, en quelque sorte, le pendant de la première,
en donnant l'aspect général de l'installation vue de l'autre côté,
c'est-à-dire du côté de terre. On en retrouvera facilement les éléments
en repérant sur le grand saule du milieu.
*
* *
Cette année, par les froids rigoureux que nous avons subis, les étangs
de Moret ont été plus particulièrement visités par les canards sauvages
et le nombre des pièces abattues s'est élevé à plusieurs centaines.
[Illustration: Entrée de la hutte.]