SUISSE

La Confédération suisse est formée par l'union des peuples des 22

cantons de la Suisse, savoir: Appenzell (les deux Rhodes), Argovie, Bâle

(ville et campagne), Berne, Fribourg, Saint-Gall, Genève, Glaris,

Grisons, Lucerne, Neuchâtel, Schaffhouse, Schwyz, Soleure, Tessin,

Thurgovie, Unterwalden (haut et bas), Uri, Valais, Vaud, Zug et Zurich.

En 1291, trois cantons seuls faisaient partie de la ligue fédérale; il y

eut ensuite, en 1353, la Confédération des huit cantons, puis, en 1513,

la Confédération des treize cantons, et enfin, après l'acte de médiation

imposé à la Suisse par Bonaparte, le 19 février 1803, six cantons

nouveaux firent partie de la ligue. Après la chute de Napoléon, l'acte

de médiation fit place au pacte fédéral, qui s'étendit à trois nouveaux

cantons, en tout vingt-deux cantons.

Au pacte fédéral succéda la Constitution du 12 septembre 1848, dont les

bases étaient empruntées au système fédératif des États-Unis de

l'Amérique du Nord, et qui fonctionna pendant une quinzaine d'années

sans qu'on songeât à la réviser. En 1869, l'Assemblée fédérative

commença la discussion d'un projet conçu dans un esprit très

centralisateur. Cette discussion continua pendant le cours des sessions

de 1871 et 1872, et aboutit, le 5 mai 1872, au vote d'une nouvelle

Constitution qui, soumise à l'acceptation des citoyens suisses et des

cantons, fut rejetée, le 29 mai, par la majorité des uns et des autres.

Les Chambres, qui jugeaient une révision absolument nécessaire,

rouvrirent la discussion en 1873 et 1874; une nouvelle Constitution fut

votée le 31 mars 1874 par l'Assemblée fédérale, et soumise le 29 mai

suivant au vote populaire. Elle fut acceptée par 340,199 voix contre

198,013.

La Constitution du 29 mai 1874 n'a reçu depuis lors qu'une seule

modification. Son article 65 abolissait la peine de mort; à la suite de

crimes nombreux commis dans l'ouest de la Suisse, un courant d'opinion

se forma contre cette disposition constitutionnelle, qui fut abrogée par

la votation populaire, le 18 mai 1879.

Le pouvoir législatif est partagé entre l'Assemblée fédérale et le

peuple. L'Assemblée fédérale a le droit d'initiative en toute matière.

Elle est composée de deux chambres: le Conseil national, dont les

membres sont élus par le suffrage universel dans toute la confédération;

le Conseil des États, dont les membres sont députés par les cantons,

soit par l'intermédiaire du parlement cantonal, soit directement par les

électeurs cantonaux.

Le peuple suisse a aussi le droit d'initiative, savoir directement et

sous certaines conditions en matière constitutionnelle; par voie de

correspondance avec l'Assemblée fédérale et par l'intermédiaire des

autorités cantonales en toute matière. Il doit nécessairement approuver

toute modification à la constitution. Enfin, il a le droit, mais sous

certaines conditions, de demander le référendum sur les lois et décrets,

ayant un caractère d'intérêt général, votés par l'Assemblée fédérale,

lesquels, dans ce cas, doivent être soumis à son approbation.

Le pouvoir exécutif appartient au conseil fédéral élu par l'Assemblée

fédérale: l'un des membres du conseil, spécialement élu par l'Assemblée,

porte le titre de président de la confédération.

Un tribunal fédéral, dont les membres sont élus par l'Assemblée

fédérale, est chargé de statuer dans certains cas particuliers prévus

par la constitution.

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Le conseil des États se compose de 44 députés des cantons: chaque canton

nomme deux députés quel que soit le nombre de ses habitants; dans les

cantons partagés, chaque demi-canton en élit un.

Les députés au Conseil des États sont indemnisés par les cantons qu'ils

représentent. Le Conseil vérifie le pouvoir de ses membres, et nomme

dans son sein, à la majorité absolue, un président, un vice-président et

deux scrutateurs.

Le Conseil national est élu par le peuple sur la base d'un député par

20,000 habitants. Les circonscriptions électorales sont fixées par la

loi fédérale. Chaque canton est divisé en un ou plusieurs collèges; mais

chaque canton ou demi-canton nomme au moins un député, quelle que soit

sa population. Actuellement le Conseil national compte 147 députés. Ils

sont élus pour trois ans, et le renouvellement intégral a lieu le

dernier dimanche d'octobre de la période triennale. Le président du

Conseil national doit être changé après chaque session ordinaire.

Les députés au conseil national reçoivent une indemnité de présence de

20 francs par jour, plus les indemnités de voyage (0 fr. 20 par

kilomètre).

Les deux Chambres légifèrent sur les lois de toute nature qui relèvent

de la souveraineté fédérale, sans empiéter sur le domaine réservé aux

cantons. Chaque canton a ses lois particulières, sa constitution, etc.

Elles procèdent à l'élection du pouvoir exécutif et du pouvoir

judiciaire pour le tribunal fédéral, mais non pas pour les tribunaux

cantonaux. Elles ratifient les alliances et les traités faits avec

l'étranger, décident du droit de guerre et statuent sur les conséquences

qui en résultent. Elles veillent à la garantie des constitutions

cantonales et exercent une haute surveillance sur les cantons pour faire

respecter les prescriptions fédérales.

Elles votent le budget fédéral.

Elles prononcent sur les recours des citoyens contre les décisions

cantonales, les conflits de compétence, le droit de grâce et d'amnistie.

Les deux Chambres exercent non seulement le pouvoir législatif, mais

aussi le pouvoir constituant, puisqu'elles peuvent procéder à la

révision de la Constitution fédérale, sous réserve du vote populaire.

Chaque Chambre délibère séparément, sauf pour les élections du conseil

fédéral et du tribunal fédéral, pour les recours en grâce et les

conflits de compétence. Elles forment alors l'Assemblée fédérale.

Jusqu'en 1874, les deux Chambres exerçaient le pouvoir législatif d'une

manière absolue; mais la constitution nouvelle a introduit le

_Référendum._

Trente mille citoyens peuvent demander qu'une loi soit soumise à la

votation populaire. La constitution fixe à quatre-vingt-dix jours à

partir de la publication de la loi ou de l'arrêté le délai pendant

lequel le référendum peut être demandé. Si ce sont les citoyens qui le

demandent, ils doivent apposer personnellement leur signature sur des

listes, et le droit de vote des signataires doit être attesté par

l'autorité communale du lieu où ils exercent leurs droits politiques. Si

le nombre de 30,000 signatures est atteint, ou si 8 cantons la

réclament, la votation populaire a lieu au plus tôt quatre semaines

après la publication et la distribution de la loi.

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Le conseil fédéral, composé de sept membres, est nommé pour trois ans

après chaque renouvellement du conseil national. On ne peut prendre plus

d'un membre dans le même canton. Ils sont rééligibles; ils ne peuvent

remplir d'autres fonctions, ou avoir une profession quelconque.

Le président de la confédération est pris dans le sein du conseil

fédéral; il est nommé pour un an par l'Assemblée fédérale, et n'est pas

immédiatement rééligible. Le président est l'égal de ses collègues et

n'a que la charge de les présider et de répartir la besogne entre les

divers départements.

Le président touche 13,500 francs, et les autres membres en touchent

12,000.

Il y a sept départements: la politique, dont le chef était en 1890 M.

Numa Droz, de Neuchâtel; l'intérieur, qui a à sa tête M. Schenk, de

Berne; la justice et police avec M. Ruchonnet, de Vaud; les affaires

militaires, avec M. Hammer de Soleure: l'industrie et l'agriculture, M.

Deucher, de Thurgovie; les postes et chemins de fer, M. Welti,

d'Argovie, président de la confédération. Les conseillers se

répartissent les départements ministériels.

Quant au tribunal fédéral, il est composé de neuf membres nommés pour

six ans par l'assemblée fédérale qui désigne aussi le président et le

vice-président. C'est une sorte de cour de cassation. Chaque membre

reçoit un traitement de 10,000 francs; le président touche 11,000

francs.

L'Assemblée générale élit également, mais pour trois ans seulement, un

chancelier fédéral chargé du secrétariat de l'assemblée fédérale et du

conseil fédéral.

Comme, en Suisse, trois langues officielles sont admises, le français,

l'allemand et l'italien, les rapports lus aux Chambres le sont dans les

deux premières langues par deux rapporteurs appartenant à la Suisse

française et allemande. Il n'y a pas de rapporteur italien, les huit

députés du Tessin parlant tous allemand ou français.

Le Conseil national est nommé par le suffrage universel. Est électeur

tout citoyen suisse ayant vingt ans accomplis.

Les élections sont directes; elles ont lieu dans les 49 collèges ou

arrondissements fédéraux, au scrutin de liste ou au scrutin individuel,

suivant le nombre des députés à élire. Le vote a lieu par écrit au

scrutin secret. La majorité absolue des électeurs votants est nécessaire

pour être élu: les bulletins blancs ne sont point comptés.

Sont éligibles tous citoyens suisses laïques et ayant droit de voter.

Quant au Conseil des États, les 44 députés qui le composent sont nommés

par les cantons, le mode d'élection, la durée du mandat, le taux

d'indemnité étant réglés, d'une façon tout à fait indépendante, par

chaque canton. Les uns élisent leurs députés par l'intermédiaire de leur

parlement cantonal; dans d'autres, les députés sont directement élus par

le peuple, soit par mains levées (dans les landsgemeinden ou assemblées

populaires), soit au scrutin. La durée du mandat varie entre un et trois

ans.

Au Conseil national les radicaux sont en majorité; il y a ensuite

quelques conservateurs protestants et catholiques, puis deux ou trois

socialistes. En somme, tous les députés sont républicains; mais, tandis

qu'au Conseil des États la majorité conservatrice est de 4 à 5 voix, au

conseil national la majorité radicale est d'environ 50 voix.

Parmi les hommes remarquables qui ont marqué dans ces derniers temps au

Conseil fédéral, il faut citer M. Charles Schenk, de Berne. Né en 1823,

ancien pasteur, il a été président de la confédération en 1865, 1871,

1874, 1878, etc. Il appartient au parti radical et s'est occupé de la

question de l'instruction publique. Il est l'auteur de la loi sur le

paupérisme dans l'ancienne partie du canton de Berne. C'est un homme

aimable.

M. Numa Droz (Neufchâtel) a été également président de la confédération

à plusieurs reprises, la première fois en 1881, la dernière en 1888.

Quoiqu'il soit encore jeune, sa vie a été bien remplie. Il se voua

d'abord à l'horlogerie, en occupant ses loisirs à l'étude. Il devint

instituteur, puis, après avoir rempli des fonctions communales, entra au

grand conseil, puis au conseil d'État de Neuchâtel; il passa de là au

conseil national et fut enfin élu conseiller fédéral. Il appartient au

parti radical. C'est un homme très simple et très sympathique, un

travailleur infatigable, en même temps qu'un orateur distingué. C'est

lui qui a présidé le congrès pour la protection de la propriété

littéraire et artistique. C'est encore lui qui, dans l'affaire

Wohlgemuth, répondit à M. de Bismarck avec tant de dignité et de

fermeté.

M. Louis Ruchonnet (Vaud) était le président de la Confédération suisse

pour 1890. Il l'avait déjà été en 1883. Comme M. Numa Droz, avant d'être

envoyé au conseil national puis au conseil fédéral, il avait rempli

plusieurs fonctions cantonales. C'est un jurisconsulte éminent et un

orateur de grand talent. Il s'est beaucoup occupé de la loi fédérale sur

les poursuites pour dettes et les faillites, loi votée par le peuple

suisse, le 23 novembre 1889. Il appartient également au parti radical.

M. Bernard Hammer (Soleure) est conservateur. Il a aujourd'hui

soixante-six ans, et fut ministre de la Confédération à Berlin. Il était

très compétent en matières financières, et se montrait toujours d'un

caractère aimable. Depuis le 1er janvier 1891 il a été remplacé par un

radical, M. V. Frei, de Bâle-Campagne, ancien ministre de la

Confédération à Washington.

M. Émile Welti est un homme énergique et passionné; on le compare

souvent à M. de Bismarck. Il a été président de la Confédération en

1869, et, depuis, s'est beaucoup occupé de la question des chemins de

fer, dans laquelle il a d'ailleurs échoué.

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Au Conseil des États, un homme surtout méritait de fixer l'attention:

c'est le docteur Albert Gobat (Berne), avocat. Il s'est beaucoup occupé

de la question du latin et a fini par faire triompher ses idées, ou du

moins une partie de ses idées, en faisant réduire le nombre des années

consacrées à l'étude des langues mortes dans les gymnases bernois. C'est

un travailleur et un énergique, mais il a le ton très tranchant. Aux

dernières élections, M. Gobat a passé du Conseil des États au Conseil

national.

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Le Conseil national compte un grand nombre de membres distingués et des

orateurs de mérite, il y a beaucoup d'avocats et, parmi ces derniers, M.

Rodolphe Brunner (Berne), radical; M. Edouard Marti, directeur du chemin

de fer J. B. G., et qui, d'une façon très habile, a mené à bonne fin

cette entreprise; M. Pierre Jolissaint est aussi un des directeurs du

chemin de fer Jura-Berne; M. Ruffy (Vaud), chef du parti radical

vaudois; M. Fower (Zurich), avocat d'un très grand talent; M. Robert

Comtesse, (Neuchâtel), conseiller d'État neuchâtelois, s'occupe

principalement de questions sociales.

Parmi les radicaux il faut citer encore le colonel Edouard Muller,

président de la ville de Berne, s'occupant surtout des questions

militaires; M. Joseph Stockmar, conseiller d'État bernois, esprit très

caustique et très mordant; M. Favon, publiciste et orateur émérite,

ancien président du Conseil national, et l'un des chefs du parti radical

genevois.

Parmi les conservateurs on remarque M. Decurtins, socialiste-catholique;

M. Ador, président du conseil d'État genevois, financier très capable.

Parmi les ultramontains mentionnons M. Pedrazzini, le chef du

catholicisme tessinois, esprit vif et jésuitique; il ne fait plus partie

du conseil national depuis 1890; M. Python, conseiller d'État

fribourgeois, et créateur de l'université catholique.

M. Curti, rédacteur en chef de la Zurcher-Post, est aussi le chef du

parti socialiste au conseil national et de plus excellent orateur.

Enfin M. Yoos (Schaffhouse) est inclassable; c'est un original, un

interrupteur; on l'a appelé l'_homme-motion_, et en effet il n'y a guère

de séance où il ne dépose les motions les plus fantaisistes. D'ailleurs

il ne réussit jamais à rallier ses collègues à ses vues.

Les deux Chambres suisses siègent à Berne dans des grands bâtiments sans

caractères aucun. On dirait que les architectes se sont dit qu'en

présence de l'incomparable nature qui entoure la capitale de la

Confédération, il était inutile d'orner des vestibules et de peindre des

hémicycles. Et, de fait, ils ont eu raison; il n'y a pas de statues, pas

de fresques, qui puissent lutter avec la vue de la Jungfrau et les

députés suisses n'ont qu'à se mettre à la fenêtre pour voir les

immortelles beautés qui leur font facilement comprendre l'insanité des

luttes politiques et l'inanité des discours.

P. Artout.

L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891 · 第 7 / 31 题