JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Je suis venue passer chez Chevillard mon après-midi de dimanche et dire

adieu, pour six mois, aux symphonies des vieux maîtres. (Il y en a de

jeunes aussi, mais j'aime mieux les vieux.) Dans huit jours, ce sera

Pâques; et Pâques, c'est, à Paris, la fin des belles musiques de

l'hiver;--le moment de l'année où les grands orchestres plient bagage et

où se disperse, à leur suite, la troupe fidèle des adorateurs de Mozart,

de Bach, de Beethoven, de Schumann et de Franck. J'ai vécu au milieu

d'eux de très doux après-midi, depuis octobre; ces concerts dominicaux

me faisaient aimer la «mauvaise saison» et, tout à l'heure, en regardant

autour de moi cette foule d'hommes et de femmes, entassés aux petites

places où l'on a si chaud, ou debout dans l'allée du promenoir, tous

silencieux, en des attitudes recueillies ou les yeux baissés sur les

pages d'une partition, je me rappelais la réflexion d'un vieux Parisien

mélomane qui fut autrefois mon guide à travers les concerts de Paris et

qui s'amusait, un dimanche, de me voir admirer la belle tenue de ces

auditoires populaires. Nous sortions de chez Colonne, où l'on avait joué

la _Symphonie écossaise_ et les _Béatitudes;_ il me prit le bras et me

dit:

--Vous êtes surprise, hein? Vous ne pensiez pas qu'en cette ville-ci on

pût voir une foule s'écraser, frémir de joie et battre des mains à

d'autres spectacles que ceux de Buffalo-Bill, du Palais-Royal et de

l'Olympia. C'est que nous avons, en effet, dans le monde, une très

mauvaise réputation. Nous passons pour le plus frivole des peuples, à

force de nous montrer accueillants à la frivolité des autres; et, parce

que Paris est le refuge béni des fêtards de l'univers, on croit que «la

fête» est la seule chose qui importe aux Parisiens.

» On nous accuse d'être immoraux parce qu'il y a chez nous une

demi-douzaine de romanciers pornographes qui approvisionnent l'étranger

de petits livres que nous ne lisons pas; et l'obstination de nos auteurs

dramatiques à diffamer (si spirituellement!) les moeurs d'une société où

je vous assure qu'on ne vit pas plus malhonnêtement qu'ailleurs, nous

attire le reproche d'être une capitale où la vertu fait rire.

» Cela est très injuste, et l'on voit bien que ceux qui médisent de nous

n'ont jamais passé leurs après-midi du dimanche dans ces endroits-ci...

Regardez autour de vous; il y a de tout un peu, parmi ces clientèles de

concerts parisiens: des élégances, des médiocrités, des misères; des

bonheurs qui se recueillent; des tristesses qui se consolent; des

neurasthénies qui se reposent; pas une curiosité bête, ou mauvaise... On

a dit que la pêche à la ligne était un sport de braves gens et qu'un

homme assis dans l'herbe, occupé pendant des heures à regarder passer

les nuages, à «tremper du fil dans l'eau», ne pouvait pas être un

méchant homme. Il me semble qu'il ne saurait, de même, y avoir autour

d'une belle symphonie que d'honnêtes âmes assemblées: âmes de rêveurs,

âmes d'amoureux, âmes de poètes...»

Il est vrai que Paris est rempli de ces âmes-là; et que nulle part

ailleurs je n'ai vu tant aimer les beaux vers, célébrer avec plus

d'esprit la grâce des femmes, entourer d'une plus admirative curiosité

la naissance d'une grande oeuvre d'art, acclamer plus éperdument le

Panache... Et ce ne sont point des snobs, en vérité, ces milliers de

spectateurs qui saluaient d'ovations folles, au Grand Palais, mardi

dernier, les chevaux, les uniformes et les sabres de Saumur; c'étaient

de braves gens en qui ne veut pas mourir le poétique amour des jolis

spectacles de guerre, et qu'un carrousel bien mené rend fous de joie.

J'avais goûté naguère, à Fontainebleau, la beauté de ces exercices; mais

il me semble que l'artilleur, le sapeur de Fontainebleau, n'apportent

point aux choses de l'équitation les qualités charmantes que le cavalier

de Saumur y déploie. Ils me donnaient, à Fontainebleau, l'impression de

jeunes savants agiles, que le manège amuse; ceux-ci sont des maîtres,

aux mains de qui le cheval n'est point un jeu, mais l'instrument même et

la raison d'être de leur état. Le joli spectacle! Sous les guirlandes de

fleurs lumineuses dont resplendissaient les coupoles du Grand Palais,

nous les regardions courir, s'entremêler, se poursuivre, se joindre et

se disloquer en un vertige de vitesse, où chevaux et cavaliers

composaient pour la joie de nos yeux de si ravissantes harmonies de

mouvement, de dessin, de couleur et de gestes... Je n'eusse souhaité

qu'un peu plus de somptuosité dans l'arrangement de ce décor; des

uniformes plus «amusants», une pointe de fantaisie dans la chamarrure;

mais je crois bien qu'il faut renoncer à cela. Ces coquetteries

d'accoutrement qui paraient si joliment le soldat d'autrefois sont

aujourd'hui démodées; l'uniforme, un peu partout, se simplifie,

s'assombrit, se dépouille des fioritures qui étaient la grâce, et aussi

la fierté, du beau militaire des temps passés. On veut une armée de mine

sévère, débarrassée des accessoires de luxe où se complaisait le

chauvinisme de nos anciens. (Ne parle-t-on pas de supprimer, comme

«inutiles», les musiques des régiments?)

Sur de vieilles images françaises, longtemps conservées dans ma famille,

j'ai pourtant vu d'admirables choses: des sapeurs barbus, à bonnets

fourrés, armés de haches monstrueuses et que sanglaient, du col aux

genoux, des tabliers de peau blanche, raides comme des cuirasses;

d'extraordinaires géants à plumets,--tambours-majors dont les cannes

dorées dessinaient, paraît-il, dans l'espace, des arabesques folles; des

cantinières en pantalons rouges, la jupe à plis serrée sous le corsage à

boutons d'or, et dont le chignon s'enroulait sous un panache aux

couleurs éclatantes. Cet hiver même, j'ai vu ressusciter, en musique,

sur la scène des Variétés, les cent-gardes à tuniques bleu-ciel, et les

dragons de l'impératrice à plastrons blancs!

Tout cela était très compliqué, je le veux bien, mais charmant. Cela ne

faisait point aimer la guerre, cependant il est possible que ce luxe en

masquât un peu les tristesses, excitât la jeunesse à s'y préparer plus

gaiement,--y ajoutât une poésie...

Poètes! A Paris, les cuisiniers mêmes le sont. Je suis allée flâner tout

à l'heure aux Tuileries, sous la longue tente pavoisée de drapeaux où

s'étalent, sur des tables nappées de blanc, les «chefs-d'oeuvre» de

l'Exposition culinaire. Un monde fou... Des groupes joyeux qui

s'entassent autour des viandes, des poissons, des fruits, des monuments

en graisse de veau, des confiseries multicolores; et, çà et là, des

messieurs en redingote noire, un insigne d'argent à la boutonnière, qui

compulsent un catalogue, prennent des notes, semblent se chuchoter à

l'oreille des choses graves... Ce sont les jurés. Je regarde ce qu'ils

regardent, et j'en suis effarée.

C'est une tour Eiffel en nougat; une locomotive, un moulin à vent faits

de pâte d'amande et de biscuit; la maquette d'un «projet de maison de

retraite» pour vieux cuisiniers, construite en croûte de pâté et dont

les murs fléchissent sous le poids des «vingt-cinq kilos» de volaille

qui en bourrent l'intérieur; ce sont des architectures de langoustes et

de ballottines de faisans, disposées en «bassin de Neptune» et en

«fontaine des Innocents»!

Ces poètes ont parfois de l'esprit. Je note en passant un damier fait de

carrés de truffes et de foie gras, un billard en biscuit dont le drap

vert est une coulée de pistache, où des billes de sucre sont posées; un

éventail dont les branches «d'écaillé» sont formées de bâtonnets de

gelée blonde, au bout desquels se superposent, en demi-cercles, six

limandes...

J'aime moins les vrais plats, les oeuvres sérieuses où s'affirme un

effort de cuisine savante: l'omelette _Sophie_, «fourrée d'une mousse de

jambon, décorée de truffes et d'estragon, nappée d'une gelée au madère»

et qui gît là, refroidie, défigurée par un coloriage malsain; la truite

emprisonnée dans une gaine de mayonnaise durcie, où l'on a sculpté des

fleurs; la bécasse dont les ailes éployées semblent vouloir emporter

dans l'air un ventre plein de farce; les «garnitures» où le fruit a la

forme d'un légume, où le légume a la forme d'un fruit, où nulle chose

n'a l'apparence loyale de la chose qu'elle est. Surtout le tatouage des

viandes et la gravure sur poisson m'attristent.

On frémit à l'idée de porter à ses lèvres des objets si laborieusement

manipulés, à la préparation desquels se sont attardés et obstinés tant

de doigts inconnus. Et l'on sent une impatience de rentrer chez soi, d'y

déjeuner de deux vrais oeufs, d'une côtelette authentique et d'une

orange qui soit, sans contestation possible, une orange.

J'ai lu quelque part que Léon Gozlan ayant un jour mené un ami dans un

des cabarets les plus célèbres de Paris, crut convenable d'y commander

un plat rare: un gibier dont la préparation était une des «spécialités »

de la maison. L'oiseau truffé, lardé, pimenté, farci, est apporté. Deux

maîtres d'hôtel s'en emparent. On allume un réchaud; des combinaisons de

sauces et de jus s'élaborent; quatre mains actives s'agitent autour de

l'objet; on découpe, on écrase, on épluche, et Gozlan, à ce spectacle,

se sent petit à petit pris de nausée.

C'est fait. L'oiseau est sur la table et les maîtres d'hôtel considèrent

leur ouvrage avec satisfaction. Gozlan lève vers eux un oeil triste.

--Ce plat me semble succulent, dit-il, mais voulez-vous me rendre un

grand service?...

--Lequel, monsieur?

--Ce serait de le manger.

L'Illustration, No. 3242, 15 Avril 1905 · 第 5 / 26 题