Après quelques secondes de silence, le petit missionnaire re

BIBLIOTHÈQUE RELIÉE PLON

--63--

LA

VALLÉE DU SILENCE

(The Valley of silent Men)

PAR

JAMES-OLIVER CURWOOD

TEXTE FRANÇAIS DE

LOUIS POSTIF

PARIS

LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT

IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

Copyright 1928 by Les Éditions G. Crès et Cie

Droits de reproduction et de traduction réservée pour tous pays, y

compris l’U. R. S. S.

LA VALLÉE DU SILENCE

PROLOGUE

Avant que les minces rubans d’acier du chemin de fer eussent frayé leur

route à travers les solitudes, le port d’Athabasca était le seuil

pittoresque sur lequel devait poser le pied quiconque entrait dans le

mystère de l’aventure du Grand Nord Blanc. On l’appelle encore

_Iskwatam_, la «porte», porte qui s’ouvre vers les sources de

l’Athabasca, l’Esclave et le Mackenzie. Il est très difficile de trouver

Iskwatam sur la carte. Il y figure cependant. On ne pourrait l’oublier,

car son histoire marque dans la vie des hommes une période de plus de

cent quarante ans de romans tragiques et d’aventures.

Il est situé sur la vieille piste, à environ cent cinquante milles au

nord d’Edmonton. La voie ferrée l’a rapprochée de ce centre de

civilisation; mais, derrière lui, les terres sauvages hurlent encore

comme elles ont hurlé pendant mille ans et les eaux du continent roulent

vers le nord pour se jeter dans l’océan Arctique. Il est possible que

les beaux rêves des spéculateurs en terrains deviennent des réalités,

car les plus avides de tous les aventuriers du monde, les assoiffés

d’or, y sont venus, avec machines à écrire et sténographes, par le

chemin de fer trépidant aux luxueux wagons-lits; ils y sont venus

pratiquer l’art de la réclame imprimée et la loi de l’Or, vendant les

parcelles de terre à des acquéreurs pleins d’espoir qui habitent à

plusieurs milliers de milles de là. «Refaites les autres comme ils vous

referaient», telle est leur devise.

Avec la voie ferrée se sont introduites les légitimes affaires du troc

et du commerce comprenant les trésors de ce Nord immense qui va des

grands rapides de l’Athabasca jusqu’aux côtes de la mer Polaire. Mais

plus belle encore que les rêves de fortunes réalisés en quelques

semaines, règne, au fond des forêts, la croyance superstitieuse voulant

que les esprits des malheureux qui ont péri dans les solitudes fuient à

mesure que l’acier et la vapeur s’avancent. Les spectres de Pierre et de

Jacqueline se seraient péniblement levés de leur tombeaux à _Athabasca

Landing_[1] à la recherche d’une terre paisible encore plus au Nord.

[1] Autrement dit «Débarcadère de l’Athabasca».

Ainsi les mains de Pierre et de Jacqueline, d’Henri et de Marie, de

Jacques et de sa femme, ces mains brunies qui ont œuvré dans la contrée

sauvage, gouvernent encore cette contrée au nord, à plusieurs milliers

de milles d’Athabasca Landing, tandis qu’au sud les machines soufflantes

traînent sur terre les marchandises qui, voilà quelques mois seulement,

arrivaient par bateaux.

C’est sur le seuil d’Athabasca que les yeux sombres de Pierre et de

Jacqueline, d’Henri et de Marie, de Jacques et de sa femme plongent dans

les yeux bleus et gris, et humides parfois, d’une civilisation

dévastatrice. C’est là aussi que le cri strident d’une locomotive folle

de vitesse vient troubler les chansons séculaires du fleuve; la fumée du

charbon, flotte au-dessus de la forêt; le phonographe grésille une

réponse au violon; et Pierre et Henri et Jacques ne se sentent plus les

maîtres du monde quand ils arrivent des contrées lointaines avec leurs

précieuses cargaisons de fourrures. Ils ne racontent plus, d’un air

important et à voix vibrante, leurs aventures; ils ne chantent plus

leurs chansons sauvages avec le même entrain qu’autrefois, car

maintenant il y a des rues à Athabasca Landing, des hôtels, des écoles,

des lois et des règlements d’un nouveau genre, insupportables aux vieux

voyageurs intrépides.

Oui, hier encore, le chemin de fer n’y était pas: un vaste monde désert

s’étendait entre le Landing et la limite supérieure de la civilisation.

Lorsque, pour la première fois, on raconta qu’une chose à vapeur perçait

son chemin pas à pas à travers la forêt et le marécage infranchissables,

cette nouvelle se transmit en amont et en aval des cours d’eaux sur une

étendue de deux mille milles, comme une farce prodigieuse, une drôlerie

stupéfiante, la fantaisie la plus cocasse que Pierre et Henri eussent

jamais entendue. Au reste, quand Jacques voulait alors signifier à

Pierre qu’il n’ajoutait pas foi à une de ses affirmations, il avait

coutume d’employer ce dicton:

--Cela arrivera, M’sieu, quand la chose à vapeur viendra au Landing,

quand les vaches paîtront avec l’élan, quand on récoltera le pain sur

ces marais, là-bas.

Et la chose à vapeur fit son apparition, et les vaches broutèrent où

avaient pâturé les élans, et l’on cultiva le blé au bord des grands

marécages. C’est ainsi que la civilisation pénétra dans l’Athabasca

Landing.

Le domaine des riverains s’étendait à deux milles au-delà du Port; et le

Landing, qui possédait seulement deux cent vingt-sept âmes avant

l’installation du chemin de fer, devint la chambre de compensation,

c’est-à-dire le centre d’échanges, de toute la contrée sauvage. Là

venaient du Sud les marchandises que réclamait le Nord; sur les rives

plates du Landing on construisait de grandes péniches qui devaient

transporter les marchandises au bout de la terre. De ce port partait

pour de longues aventures la plus importante des flottes fluviales, et

l’année suivante revenaient de petites péniches et de grandes pirogues

chargées de fourrures.

C’est ainsi que, durant près d’un siècle et demi, de grands navires,

filant à toute vitesse avec leurs équipages bruyants, descendaient le

fleuve vers l’océan Arctique, tandis que de légères embarcations,

emmenant des équipages non moins tapageurs, remontaient vers la

civilisation le cours du fleuve Athabasca. Le cours supérieur de ce

fleuve géant se perd dans les montagnes de la Colombie britannique, et

l’on sait que les explorateurs Baptiste et Mac Leod moururent en voulant

essayer de découvrir sa source. Après avoir passé le Landing, il s’en va

lentement et majestueusement tout droit vers la mer Polaire. C’est sur

l’Athabasca que s’engagent les flottes fluviales. Pour Pierre, Henri et

Jacques, jusqu’à l’autre monde.

Où finit l’Athabasca commence l’Esclave qui se jette dans le grand lac

de l’Esclave et, de la bande étroite de ce lac, le Mackenzie poursuit sa

route jusqu’à la mer sur une distance de plus de mille kilomètres.

Sur cette longue piste d’eau, on voit et on entend beaucoup de choses.

C’est la vie. C’est l’aventure. C’est le mystère, le romanesque et le

hasard. Ces histoires sont si nombreuses qu’elles ne pourraient être

contenues dans une bibliothèque. Elles sont écrites sur le visage des

hommes et des femmes. Elles sont enfouies dans des tombes si vieilles

que les arbres de la forêt ont poussé dessus. Épopées tragiques, contes

d’amour, drames de la lutte pour la vie. Et plus on avance vers le nord,

plus variées sont ces histoires.

Car le monde est inconstant, les climats aussi, et de même les races des

hommes. Au Landing, au mois de juillet, il y a dix-sept heures de jour;

à Fort-Chippewyan, on en compte dix-huit; à Fort-Résolution,

Fort-Simpson et Fort-Providence, dix-neuf; au Grand-Ours, vingt et une

et à Fort-Mac-Pherson, tout près de la mer Polaire, de vingt et une à

vingt-trois. Et en décembre, il y a autant d’heures d’obscurité.

Avec la lumière et les ténèbres, les hommes, les femmes et la vie

changent. Mais Pierre, Henri et Jacques s’habituent à ces changements;

ils restent toujours les mêmes, chantant leurs anciennes romances,

gardant au fond d’eux-mêmes les mêmes amours, caressant les mêmes rêves

et adorant les mêmes dieux. Ils affrontent des milliers de périls et

leurs yeux brillent toujours d’amour pour l’aventure.

Le tonnerre des cataractes et les grondements de l’orage ne les

effrayent pas. Ils ne craignent pas la mort. Ils la saisissent à bras le

corps, luttent joyeusement avec elle et sont fiers de l’avoir vaincue.

Leur sang rouge est riche; leur cœur est grand. Leur âme s’exalte vers

le ciel. Cependant ils sont naïfs comme des enfants, et n’ont peur que

des mêmes choses que redoutent les enfants. Dans leurs veines coule

souvent un sang royal, car beaucoup de princes, de fils de princes et de

nobles Français furent les premiers gentilshommes aventuriers qui

vinrent avec des manchettes aux poignets et la rapière au côté, il y a

de cela deux cent cinquante ans, pour chercher des fourrures qui

valaient plusieurs fois leur pesant d’or. C’est de ceux-là que

descendent la plupart des Pierre, Henri et Jacques avec leurs Marie,

Jeanne et Jacqueline.

Leurs voix répètent beaucoup d’histoires. Parfois, elles les chuchotent

doucement comme des brises; car il y a des faits sinistres et étranges

qui doivent être prononcés à voix basse.

Ces histoires ne noircissent pas les pages de livres. Les arbres les

écoutent auprès des feux des camps, à la veillée. Les amoureux les

racontent quand brille le soleil. Quelques-unes sont chantées. D’autres,

glorieuses épopées du Wild, ont été transmises d’une génération à

l’autre. Et chaque année on entend de nouvelles histoires de bouche en

bouche, d’une case à l’autre, des confins méridionaux du Mackenzie

jusqu’à l’extrême bord du monde au port d’Athabasca. Car les Trois

Fleuves engendrent toujours du romanesque, de la tragédie et de

l’aventure.

On se souviendra toujours de l’histoire de Follette et de Ladouceur, qui

firent le pari insensé de nager à la Chute de la Mort, au péril de leur

vie, pour l’amour d’une jeune fille qui les attendait au bas. Jamais on

n’oubliera non plus Campbell O’Doone, le géant à la tête rouge du

Fort-Résolution, qui lutta contre toute une brigade pour fuir avec la

fille d’un capitaine de petit bateau.

Et la brigade aimait O’Doone, bien que battue par lui, car ces vigoureux

hommes du Nord estiment le courage et l’audace.

L’épopée du bateau perdu--certains disaient l’avoir vu disparaître sous

leurs yeux, puis flotter un instant à la surface et s’envoler à toute

vitesse dans les cieux--fut racontée maintes et maintes fois par des

gars au visage rude, et dont la prunelle couve dans sa profondeur la

flamme d’une superstition qui ne veut pas s’éteindre. Ces mêmes hommes

frissonnent en répétant, sans se lasser, l’étrange et increvable légende

de Hartshope, l’Anglais aristocrate qui débarqua, le monocle à l’œil,

avec un luxe inouï de bagages, prit part à une guerre de tribus, devint

le chef de la tribu des _Côtes-de-Chiens_ et épousa une petite beauté

indienne, aux yeux sombres et aux cheveux lisses.

Mais les plus intéressantes et les plus effarantes des histoires qu’on

raconte là-bas sont celles du long bras de la Loi--ce bras qui s’étend à

deux milliers de milles du port d’Athabasca jusqu’à la mer Polaire, le

bras de la police montée du Nord-Ouest.

Parmi ces histoires, c’est celle de Kent que nous allons faire revivre,

de Jim Kent et de Marette, cette merveilleuse petite déesse de la Vallée

du Silence, cette charmeuse dont les veines charriaient le sang d’hommes

combatifs et d’anciennes reines.

Cette histoire se passait avant l’apparition du chemin de fer.

CHAPITRE PREMIER

L’INCROYABLE AVEU

Il ne restait plus l’ombre d’un doute dans la pensée de James Grenfell

Kent: il savait qu’il était perdu. Son ami, le médecin Cardigan, en qui

il avait toute confiance, lui avait dit que le temps qui lui restait à

vivre pouvait être mesuré en heures, ou en minutes, ou même en secondes.

Son cas était peu banal, ne lui laissant qu’une chance sur cinquante de

vivre deux ou trois jours, mais sûrement pas davantage. La science

chirurgicale et médicale se prononçait ainsi d’après des cas similaires.

Pourtant Kent n’avait pas la sensation d’une mort prochaine. Sa vue et

ses idées étaient claires. Il ne souffrait pas. Sauf à de rares

instants, sa température demeurait normale. Sa voix était

particulièrement naturelle et calme.

Tout d’abord il avait souri d’incrédulité lorsque Cardigan lui dévoila

la vérité. Deux semaines auparavant un métis ivre lui avait envoyé une

balle qui l’avait atteint à l’arc de l’aorte. Cardigan diagnostiquait un

anévrisme. Kent ignorait aussi bien ce que signifiaient les termes

«aorte» et «anévrisme» que ceux de «péricarde» ou d’«artère

stylo-mastoïdienne», mais dans sa passion de tout connaître par le

détail, passion qui du reste avait fait sa réputation de meilleur

chasseur d’hommes de tout le service du Nord, il avait insisté pour que

son ami le chirurgien lui expliquât son cas. Il apprit alors que l’aorte

est le principal vaisseau sortant du cœur. La balle, en l’éraflant, en

avait affaibli la paroi extérieure au point qu’elle formait poche tout

comme une chambre à air d’automobile qui tend à sortir de l’enveloppe

endommagée.

--Et quand le sac crèvera, vous vous en irez comme cela! lui avait dit

Cardigan en faisant claquer son pouce et son index pour mieux exprimer

le fait brutal.

Après une telle explication, croire la vérité était uniquement affaire

de bon sens. Certain qu’il allait mourir, Kent se décida à agir. Il

révéla ce qu’il avait à dire.

Il avait toujours envisagé la vie plus ou moins comme une

plaisanterie--une très sérieuse plaisanterie, mais tout de même une

plaisanterie, une farce capricieuse jouée par le Grand Arbitre aux

dépens de l’humanité entière: et le dernier compte de sa propre vie qui

se réglait solennellement et tragiquement, était la plus grande de

toutes les plaisanteries. Les gens qui se trouvaient autour de lui

l’écoutaient avec horreur ou incrédulité, les yeux fixes, les lèvres

pincées.

Kent leur parlait sans se départir de son calme; devant la mort sa voix

conservait son même timbre. Le fait d’avoir à renoncer à l’habitude de

respirer ne l’avait épouvanté à aucun moment de ses trente-six années de

vie. Il avait passé dans les contrées ingrates un nombre suffisant de

ces années pour contracter une sage philosophie et acquérir une parfaite

connaissance de lui-même dont il ne faisait point montre. Il croyait que

la vie était la chose la moins chère sur la surface de la terre. Toutes

les autres choses de prix étaient limitées; elles pouvaient être

mesurées, inventoriées, cataloguées; mais non point la vie. «En un temps

donné, avait-il coutume de dire, une simple paire d’humains peut

repeupler tout le globe.» La vie étant donc ce qu’il y a de moins cher

au monde, on doit, en bonne logique, la considérer comme de très peu de

valeur et s’en détacher facilement quand cela devient nécessaire.

Kent n’avait pas toujours raisonné ainsi. Aucun homme n’aima la vie plus

que lui; il fut un amoureux du soleil et des étoiles, un adorateur de la

forêt et de la montagne. Il avait ardemment combattu pour vivre; et

cependant il était prêt à partir sans trop de regret puisque le sort

l’exigeait.

Par les paroles qu’il venait de dire à ses compagnons, il s’était révélé

comme un véritable démon. Pourtant à le voir, appuyé sur ses coussins,

il n’en paraissait rien. Son mal ne l’avait pas amaigri. Le bronze de sa

figure aux traits minces et anguleux avait un peu disparu, mais non les

traces du vent, du soleil et des feux de campement. On ne lui aurait pas

donné trente-six ans, malgré la mèche grise qui rayait ses cheveux

blonds sur une tempe, mèche qu’il avait héritée de sa mère défunte.

Comment avait-il pu commettre le crime qu’il avouait et qui dépassait

les limites du pardon et de la sympathie des hommes?

De sa chaise longue, il apercevait par la fenêtre les flots étincelants

du fleuve Athabasca qui se dirigeait lentement vers l’océan Arctique. Le

soleil brillait. Il vit les masses froides et serrées des forêts de

cèdres et de sapins, les ondulations des sommets moutonnants du Désert

Blanc; et il respira les doux effluves qu’amenait, par la fenêtre, le

vent des forêts, de ces forêts qu’il avait tant aimées.

«Elles ont été mes meilleures amies, avait-il dit à Cardigan; et quand

cette gentille petite chose que vous promettez arrivera, je veux, mon

vieux, m’en aller avec les yeux sur elles.»

C’est pourquoi on avait étendu sa chaise-longue près de la fenêtre.

Cardigan, assis près de lui, s’était montré plus incrédule que les

autres. Kedsty, l’inspecteur de la police montée royale du Nord-Ouest,

commandant la Division N pendant un congé illimité du chef, était encore

plus pâle que la jeune fille, qui, d’un doigt nerveux, consignait les

paroles de Kent et les interruptions de l’assistance. Le sergent-major

O’Connor demeurait abasourdi; et le petit missionnaire catholique, à la

figure lisse, dont Kent avait réclamé la présence comme témoin, écoutait

silencieusement, ses doigts minces étroitement serrés; la tragédie qu’il

entendait était bien la plus étrange parmi toutes celles que Wild lui

avait fait connaître.

Tous ces gens avaient été les amis de Kent, ses amis intimes, à

l’exception de la jeune fille que l’inspecteur avait priée de venir pour

la circonstance. Avec le petit missionnaire, Kent avait passé maintes

nuits à échanger de mutuelles confidences sur les étranges et

mystérieuses aventures des forêts profondes et du grand Nord au des

forêts.

L’amitié d’O’Connor était un sentiment fraternel, né et entretenu sur

les pistes parcourues ensemble. C’était Kent et O’Connor qui avaient

ramené de l’embouchure du Mackenzie les deux meurtriers esquimaux;

l’affaire leur avait pris quatorze mois. Kent aimait O’Connor avec sa

trogne et sa tignasse rouges et son grand cœur. Pour Kent, la chose la

plus tragique était de briser maintenant ce lien sacré.

Il éprouvait aussi, sans la trahir, une émotion intense devant

l’attitude de l’inspecteur Kedsty. Ce Kedsty avait soixante ans, des

cheveux gris, l’air froid, des yeux presque incolores au fond desquels

on aurait vainement cherché une lueur de pardon ou de crainte. Il

possédait un imperturbable sang-froid; et il fallait bien un tel

homme--un homme de fer--pour diriger conformément à la loi la Division

N; car cette Division couvrait une surface de 620 milles carrés du

désert nord-américain, s’étendant à plus de deux mille milles vers le

nord et au delà du 57e parallèle, pénétrant, dans la limite extrême, à

plus de trois degrés à l’intérieur du Cercle Arctique. Exercer la police

sur cette étendue, veut dire faire respecter la loi dans un pays

quatorze fois plus vaste que l’État d’Ohio. Kedsty était l’homme qui

avait accompli cet effort; un seul autre, avant lui, y avait réussi.

Or, parmi les cinq personnes qui entouraient Kent, l’inspecteur Kedsty

se montrait le plus tourmenté. Sa figure était devenue gris cendre, et

on aurait pu discerner plusieurs fois dans sa voix des notes brisées.

Lui, qui ne transpirait jamais, dut s’éponger le front. Il n’était plus

le légendaire _minisak_, le «rocher», comme on l’avait baptisé, le plus

craint des inquisiteurs dans le service. Kent aperçut qu’il luttait pour

essayer de se ressaisir.

--Naturellement, tu sais ce que cela signifie d’après le règlement,

dit-il d’une voix dure et basse. Ça veut dire...

--Déshonneur, répliqua Kent. Je sais. Cela signifie une tache sur

l’écusson si brillant de la Division N. Mais on ne peut rien y changer.

J’ai tué Barkley. L’homme que vous tenez dans le corps de garde pour le

pendre «jusqu’à ce que mort s’ensuive», est innocent. Oui, je comprends,

ce n’est guère honorable de savoir qu’un sergent de la police montée de

Sa Majesté est un vulgaire assassin. Mais...

--Pas un meurtrier ordinaire, interrompit Kedsty. Ton crime était

prémédité. Il est horrible dans ses moindres détails. Il n’a pas

d’excuse. Tu étais donc poussé par une folle passion. Tu as torturé ta

victime. C’est inconcevable.

--Et c’est pourtant vrai, dit Kent.

Il regarda les doigts de la sténographe qui inscrivait ses paroles et

celles de Kedsty. Un peu de soleil frôlait la tête baissée de la jeune

fille dont les cheveux prenaient un reflet rouge.

Comme il se tournait vers O’Connor, Kedsty se pencha soudain vers lui,

et lui dit d’une voix que les autres ne pouvaient entendre:

--Tu mens, Kent, tu mens!

--Non, c’est la vérité, répliqua Kent, tandis que Kedsty s’épongeait de

nouveau le front. J’ai tué Barkley, et je l’ai tué comme je me l’étais

promis. Je voulais le faire souffrir. La seule chose que je ne puis

dire, c’est pourquoi je l’ai tué. Mais il y avait une raison suffisante.

Il vit un frisson traverser les épaules de la jeune fille.

--Et tu refuses d’avouer ton mobile?

--Absolument; mais j’affirme qu’il m’avait offensé d’une façon méritant

la mort.

--Et tu fais cet aveu parce que tu sais que tu vas mourir?

Kent eut un léger sourire et il vit dans les yeux d’O’Connor passer,

comme un éclair, la lueur de leur vieille amitié.

--C’est juste. Le docteur Cardigan me l’a dit. Autrement j’aurais laissé

pendre l’homme qui est au corps de garde. C’est simplement cette maudite

balle qui, ma foi, a sauvé ma conscience.

Kedsty murmura quelques mots à la sténographe qui, durant une

demi-heure, fit lecture de ses notes. Kedsty les signa et, se levant:

--Nous avons terminé, Messieurs, fit-il.

Les assistants se dirigèrent vers la porte, précédés par la jeune fille

qui avait hâte de sortir de cette pièce où ses nerfs venaient d’être mis

à une rude épreuve. Le commandant de la Division N était le dernier.

Sans doute Cardigan aurait voulu ne point quitter encore Kent; mais

Kedsty lui fit signe de sortir.

C’est Kedsty qui ferma la porte: et comme il la tirait à lui, il

s’arrêta une seconde, les yeux fixés sur Kent qui reçut son regard comme

un fluide électrique. Ce regard n’était pas seulement chargé d’horreur:

mais on l’aurait cru, chez un autre homme, inspiré par la peur.

Ce n’était guère le moment de sourire. Le choc passé, Kent sourit

pourtant. Il savait que Kedsty allait aussitôt donner des instructions

au sergent-major O’Connor pour placer une sentinelle devant sa porte. Il

ne tarderait pas à quitter ce monde: mais les règlements du code

criminel exigeaient cette mesure. Kedsty s’y conformait scrupuleusement.

A travers la porte. Kent perçut confusément des voix, mêlées à des

bruits qui s’évanouirent. Puis, seul, se fit entendre le lourd pas des

grands pieds d’O’Connor, ce pas qu’il avait toujours, même sur la piste.

Quelques instants après, la porte s’ouvrit et le Père Layonne, le petit

missionnaire, entra. Kent savait qu’il en serait ainsi, car le Père

Layonne ne connaissait d’autres lois que celles des hommes de cœur du

Wild. Le petit missionnaire s’assit donc près de Kent dont il prit une

main dans les siennes. Elles n’étaient pas molles et lisses comme celles

des prêtres, mais calleuses, et cependant elles paraissaient douces de

la douceur d’une grande sympathie. Hier encore il avait aimé Kent qui

menait aux yeux de Dieu et des hommes une vie honorable; il continuait à

l’aimer aujourd’hui, alors que l’âme de ce malheureux était souillée par

un forfait qui serait bientôt expié.

--Je me sens tout triste, petit, dit le Père Layonne.

Quelque chose qui n’était pas un flot de sang monta à la gorge de Kent

dont les doigts rendirent la pression que lui donnaient les mains du

pasteur.

--Il est dur de dire adieu à tout cela. Père, répondit-il en désignant,

par la fenêtre, le panorama du fleuve miroitant et des forêts. Non que

je craigne d’en parler. Pourquoi être triste? Parce qu’il me reste

seulement un petit moment à vivre? Le temps vous semble-t-il si lointain

où vous étiez un petit garçon, un tout petit garçon?

--Le temps a passé rapidement, très rapidement.

--On croirait que c’est d’hier...

Le visage de Kent s’éclaira d’un sourire léger, qui depuis longtemps

avait touché le cœur du missionnaire.

--C’est ma manière de voir, Père. Il y a simplement un hier, un

aujourd’hui et un demain de plus dans la plus longue des existences.

Contempler un passé de soixante-dix ans ne diffère pas beaucoup de

regarder en arrière de trente-six... Croyez-vous qu’on relâchera Sandy

Mac Trigger après ce que je viens de dire?

--Évidemment. Vos déclarations ont été acceptées comme une confession de

mourant.

Après quelques secondes de silence, le petit missionnaire reprit d’une

voix un peu émue:

--Il y a certaines choses, mon enfant, dont on ne peut guère se

dispenser de parler. Ne croyez-vous pas?

--Vous voulez dire...

--Votre famille, d’abord. Je me rappelle que vous m’avez dit n’en plus

avoir. Mais sûrement vous laissez un être quelque part?

--Non, Père, dit Kent en secouant la tête. Depuis dix ans ces forêts

là-bas ont été père, mère et foyer pour moi.

--Mais vous devez avoir des affaires personnelles que vous voudriez

peut-être me confier?

La figure de Kent s’éclaira; et une fugitive lueur de gaîté brilla dans

ses yeux.

--C’est comique, dit-il en ricanant. Puisque vous m’y faites songer,

Père, je suis tout disposé à dicter mon testament. J’ai acheté quelques

petits lopins de terre ici. Grâce à la proximité du chemin de fer, leur

valeur s’est accrue. Je les ai payés sept à huit cents dollars; ils en

valent dix mille à présent. Je désire que vous les vendiez au profit de

vos œuvres. N’oubliez pas les Indiens, surtout. Ils ont été bons frères

pour moi. Ma signature sera vite donnée.

Les yeux du Père Layonne brillèrent doucement.

--Dieu vous bénira pour cela, Jimmy, dit-il, se servant de ce nom

familier sous lequel il avait connu Kent. Et je crois qu’il vous

pardonnera si vous savez l’implorer.

--Je suis tout pardonné, répliqua Kent en regardant par la fenêtre. Je

le sens. Je le suis, Père.

De toute son âme, le petit missionnaire priait. Il savait que la

religion de Kent n’était pas la sienne; et sur le moment il s’abstint

d’insister.

Après un instant, il se leva; et c’est le Kent d’autrefois qui le

regarda en face, le Kent à la face glabre, aux yeux gris, le Kent sans

peur, souriant selon la vieille habitude.

--J’ai une grande faveur à vous demander, Père. S’il ne me reste qu’un

jour à vivre, je ne veux pas que l’attitude de chacun me rappelle que je

suis en train de mourir. Si je n’ai perdu aucun ami, je veux les voir

tous ici pour leur parler et plaisanter avec eux. Je veux fumer ma pipe.

Une boîte de cigares me ferait bien plaisir, si vous voulez me la faire

apporter. Cardigan ne peut plus s’y opposer maintenant. Voulez-vous? Ils

vous écouteront sûrement. Avancez ma chaise-longue un peu plus près de

la fenêtre, je vous prie, avant de vous retirer.

Le Père Layonne rendit ce service en silence. Soudain il ne put résister

au désir d’attirer la miséricorde de Dieu sur cette âme:

--Mon enfant, dit-il, regrettez-vous l’acte que vous avez commis? Vous

repentez-vous d’avoir tué John Barkley?

--Non, je ne le regrette pas. Cela devait arriver. Et, s’il vous plaît,

n’oubliez pas les cigares, n’est-ce pas, mon Père?

--Je ne les oublierai pas, dit le petit missionnaire, qui se retira.

Comme la porte se refermait derrière lui, une lueur joviale apparut de

nouveau dans les yeux de Kent. Il ricana même en essuyant une tache de

sang indiscrète sur ses lèvres. Il avait bien joué son rôle. Le comique

était que personne; sur terre, ne connaîtrait toute la vérité; lui seul

savait... et peut-être un autre.

CHAPITRE II

L’AMI O’CONNOR

Au dehors, c’était le printemps, le printemps magnifique de la terre du

Nord. Kent le buvait à pleines gorgées, malgré l’étreinte de la mort

prochaine. Penché à la fenêtre, ses yeux parcouraient les vastes espaces

de ce monde qui avait été le sien.

Il se rappela qu’il avait lui-même choisi ce monticule dominant à la

fois la colonie et le fleuve, comme le site rêvé pour y établir le

bâtiment que le docteur Cardigan appelait son hôpital. C’était une

construction grossière, dépourvue d’ornements et non peinte; elle

sentait délicieusement l’arome des sapins au cœur desquels avait été

taillée sa charpente non rabotée. Les exhalaisons qui s’en dégageaient

portaient en elles l’espoir et l’allégresse. Ses murs, argentés par

endroits, dorés ou brunis par le goudron et tachetés de nœuds, parlaient

joyeusement d’une vie tenace. Les pics-verts venaient les marteler comme

s’ils étaient toujours une partie de la forêt; et les écureuils rouges

jouaient sur le toit et s’enfuyaient avec un léger bruit de pattes.

--Il faut être un pauvre spécimen d’homme pour se laisser mourir ici

malgré ce spectacle réconfortant, avait dit Kent l’année dernière

lorsqu’il choisit ce site avec Cardigan. Si on meurt en contemplant

cela, c’est tout simplement qu’on doit mourir, n’est-ce pas, docteur?

Et maintenant, c’était lui, ce pauvre spécimen regardant dehors la

gloire du monde.

Son regard embrassait tout le sud, ainsi qu’une partie de l’est et de

l’ouest. Dans toute cette direction, la forêt s’étendait à perte de vue

comme une mer multicolore, aux vagues inégales, se levant, et

s’abaissant jusqu’à ce que le ciel bleu descendît pour la rencontrer.

Plus d’une fois il souffrit dans son cœur à la pensée des deux minces

rubans d’acier qui, depuis Edmonton, rampaient pied par pied, mille par

mille. C’était comme une profanation, un crime contre la nature, le

meurtre de sa solitude bien-aimée. Cette solitude avait conquis son âme;

elle lui représentait non seulement un monde de sapins, de cèdres, de

peupliers et de bouleaux, un vaste monde de fleuves, de lacs et de

marais, mais aussi une sorte de divinité secrète. Elle le prenait comme

aucune religion n’aurait pu le prendre, et, toujours plus profondément,

elle l’avait attiré dans son sein, lui livrant ses secrets et ses

mystères, lui ouvrant, page par page, le plus grand des livres. Et en ce

moment même, il en éprouvait une joie étrange, bien que se sachant

perdu.

Ses yeux tombèrent alors plus près de l’établissement installé le long

du fleuve étincelant. Il pouvait entendre le bourdonnement monotone de

la scierie qui tournait paresseusement dans le lointain. A peu de

distance, le pavillon de l’Empire britannique flottait sur un bateau de

la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui faisait le commerce avec le Nord

depuis plus de cent ans. Kent aperçut d’autres bateaux dont il avait

surveillé le chargement et qui s’éloignaient nonchalamment du rivage à

la dérive, laissant un long sillage briller au soleil, tandis que leurs

équipages, ivres d’aventures, chantaient d’une voix ardente la _Chanson

du Voyageur_.

Kent poussa un profond soupir en entendant vibrer ce chant, large,

allègre, émouvant comme la forêt elle-même. Il aurait voulu se pencher à

la fenêtre pour crier «au revoir» à ceux qui partaient; car ces bateaux

emportaient une brigade de ses compagnons. Il savait où ils allaient:

ils se dirigeaient là-bas vers le Nord, au loin, à des milliers de

milles, pour vivre plusieurs mois d’une vie libre et joyeuse sous les

cieux ouverts.

Terrassé par le désir qui l’envahissait, Kent s’enfonça dans ses

coussins; et, la main devant les yeux, il eut la vision poignante de

tout ce qu’il perdait. Demain il ne serait plus, et la brigade

continuerait quand même à glisser sur les grands rapides de l’Athabasca;

elle combattrait la Chute de la Mort, affronterait vaillamment les

rochers et les tourbillons de la Grande Cascade, les bassins agités de

la Gueule-du-Diable; elle irait vers l’extrémité de l’Athabasca, vers

les deux Esclaves et dans le Mackenzie, jusqu’au dernier cap de

l’Armement aux falaises émoussées...

Il laissa tomber sa main; et, un pâle sourire aux lèvres, il regarda une

fois de plus au dehors. Seize bateaux partaient, le plus grand commandé

par le capitaine Pierre Rossand. Il voyait en pensée la large poitrine

rouge de Pierre qui se gonflait en chantant, car Pierre devait retrouver

sa femme à un prochain poste. Les bateaux étaient maintenant solidement

pris par l’étreinte du fleuve: et il lui sembla qu’ils étaient des

fugitifs se libérant des monstres d’acier envahisseurs. Inconsciemment,

il étendit les bras et son âme leur cria «adieu».

Il fut soulagé quand ils disparurent, tandis que s’évanouissait dans le

lointain le chant des rameurs. De nouveau il écouta le bourdonnement

paresseux de la scierie et il perçut au-dessus de sa tête la course

veloutée d’un écureuil rouge aux petits cris insouciants. La Forêt le

reprenait. Un rayon du soleil doré tomba sur sa couchette, accompagné

d’une bouffée d’air chargé des parfums balsamiques du cèdre.

La porte s’ouvrit et Cardigan entra.

Ni le ton de sa voix, ni sa façon de saluer son «vieux» Kent n’avaient

changé; mais son visage dissimulait mal son inquiétude. Il posa sur la

table la pipe et le tabac réclamés par son ami dont il s’approcha pour

l’ausculter.

--Pire, hein? demanda Kent.

Cardigan hocha la tête.

--Pas très bon pour vous de fumer. Enfin, si vous voulez...

--Ça va; ça va bien. Merci, mon vieux, dit Kent en allongeant le bras

pour atteindre la pipe et le tabac.

Il bourra sa pipe; Cardigan lui donna du feu. Pour la première fois

depuis deux semaines un nuage de fumée sortit de ses lèvres.

--Je viens d’apercevoir la brigade qui part vers le Nord.

La plupart des bateaux vont en effet vers le fleuve Mackenzie, répondit

Cardigan. C’est un long voyage.

--C’est la plus belle route du Nord. Il y a trois ans, O’Connor et moi

nous fîmes ce voyage sur l’embarcation de Follette. Vous rappelez-vous

Follette... et Ladouceur? Leur course à la nage à travers la Chute de la

Mort? C’est drôle.

Il s’interrompit pour écouter. Des pas bien connus approchaient.

--O’Connor, dit-il.

Cardigan alla ouvrir la porte et disparut aussitôt.

Le sergent O’Connor tenait dans ses grandes mains une boîte de cigares

et un bouquet de «fleurs de feu» d’un rouge éclatant.

--Le Père Layonne me les a données pour toi comme je montais,

expliqua-t-il en posant les fleurs sur la table. Et moi... eh bien...

j’enfreins la consigne pour venir t’avouer quelque chose, Jimmy... Je ne

t’ai jamais traité de menteur; je viens te dire carrément que tu as

menti tantôt.

Il serra la main de Kent avec l’ardeur d’une amitié que rien ne pouvait

briser. Le visage de Kent se crispa non de douleur, mais de joie. Il

avait craint de voir O’Connor, et de même Kedsty, se détourner de lui.

--J’ignore ce que les autres ont pu se figurer dans tes aveux, reprit le

sergent-major, visiblement ému; mais je n’ai pu passer un an et demi

auprès de toi sans te connaître. Je sais que tu as menti. Quel est ton

jeu, vieux camarade?

--Ai-je besoin de revenir là-dessus? répondit Kent en bougonnant.

O’Connor se mit à parcourir la salle de long en large, de son pas lourd.

Ainsi faisait-il toujours au camp, lorsqu’il réfléchissait à un problème

embarrassant.

--Tu n’as pas tué John Barkley, insista-t-il. Ni Kedsty, ni moi, n’y

croyons. Cependant le plus drôle de l’affaire, c’est...

--Quoi donc?

--... C’est que Kedsty a immédiatement fait relâcher Trigger. Il

n’écoute ni les ordres de Hoyle, ni le règlement; il agit tout de même.

Voyons, Kent, franchement--j’attache à cette question la plus grande

importance--as-tu tué Barkley?

--Si tu doutes de la parole d’un moribond, tu témoignes bien peu de

respect envers la mort, ce me semble.

--Ça c’est de la théorie, des conventions; et ce n’est pas toujours

humain. Allons, oui ou non, l’as-tu tué?

--Oui.

O’Connor s’assit et fit sauter le couvercle de la boîte de cigares.

--Puis-je fumer avec toi? demanda-t-il; j’en ai vraiment besoin. Toutes

ces choses m’ont mis la tête à l’envers. Est-ce que je t’ennuierais en

t’interrogeant sur la jeune fille?

--La jeune fille? s’exclama Kent en se dressant sur son séant et fixant

des yeux O’Connor.

Les yeux du sergent-major eurent une persistance inquiète.

--Je comprends... tu ne la connais pas, dit-il enfin en allumant son

cigare. Moi non plus. Je ne l’avais jamais vue auparavant. C’est

pourquoi l’attitude de l’inspecteur Kedsty m’étonne. Je te répète, tout

cela est bizarre. Il ne t’a pas cru ce matin; cependant il était tout

bouleversé. Il m’a prié de l’accompagner jusque chez lui. Les veines de

son cou étaient grosses comme le petit doigt. Il changea soudain d’idée

et décida que nous irions au bureau. Nous étions sur la route qui

traverse le bocage de peupliers quand la chose que je vais te dire

arriva... Je ne suis pas un homme à bonnes fortunes! et je serais un

imbécile si j’essayais de te décrire cette jeune fille. Elle se tenait à

un croisement de la route et se jeta sur moi comme si elle voulait me

porter un coup. Elle arrêta Kedsty qui fit entendre un gémissement, un

drôle de son, comme si quelqu’un l’avait frappé. Je la regardai ébahi

comme un vrai idiot; mais elle ne parut s’occuper de moi pas plus que si

j’avais été un fantôme invisible. Elle dévisageait Kedsty bien en face,

sans le quitter des yeux; et elle s’en alla sans avoir prononcé un mot,

remarque bien. En nous quittant, elle me frôla presque, mais elle ne

détacha pas les yeux de Kedsty. Je me disais que nous étions deux sacrés

imbéciles d’être restés là, paralysés, comme si nous n’avions jamais vu

de belles filles de notre vie. J’allais faire cette remarque au vieux,

quand...

O’Connor trancha le bout de son cigare d’un coup de dent et s’approcha

de la chaise-longue.

--Je te jure, Kent, que Kedsty était aussi pâle que de la craie. Il

continuait à regarder devant lui comme si la jeune fille était encore

là; et il poussa de nouveau une sorte de plainte comme si quelque chose

l’étouffait. Il me dit alors: «Sergent, j’ai oublié quelque chose

d’important; je dois retourner auprès du docteur Cardigan. Je vous

autorise à libérer immédiatement Mac Trigger.»

O’Connor s’arrêta pour découvrir sur les traits de Kent quelque signe

d’incrédulité. Ne voyant rien, il demanda:

--C’est-il conforme au Code criminel, dis, Kent?

--Pas tout à fait; mais de la part de l’officier de la Division, cela

fait loi.

--Je lui ai donc obéi. Si tu avais pu voir Mac Trigger quand je lui

annonçai qu’il était libre et que je tirai les verrous de sa cellule! Il

en sortit en tâtonnant comme un aveugle. Il ne voulut pas aller ailleurs

qu’au bureau de l’inspecteur. Il dit qu’il l’attendrait là.

--Et Kedsty?

O’Connor se leva soudain et recommença à faire les cent pas à travers la

pièce.

--Il a dû suivre la jeune personne, s’écria-t-il; impossible qu’il ne

l’ait pas fait. Il m’a menti au sujet de Cardigan. Rien de mystérieux

dans tout cela s’il n’avait pas soixante ans, et elle moins de vingt.

Quelle jolie fille! Mais s’il a pâli ce n’est pas à cause de sa beauté:

j’en donnerais ma tête à couper. Je t’affirme qu’il a vieilli de dix ans

à l’instant même. Il y avait dans les yeux de cette fille quelque chose

de plus terrible pour lui qu’un coup de fusil. Sous l’effet de ce

regard, la première pensée de Kedsty fut pour Mac Trigger, pour celui

que tu es en train de sauver de la pendaison. C’est étrange, Kent; tout

cela est étrange. Mais le plus mystérieux de tout, ce sont encore tes

aveux.

--Oui, c’est drôle, approuva Kent. Comme une petite balle a tout changé!

Car sans cette balle, je te jure que je me serais tu; un innocent aurait

été pendu. Au point où nous en sommes, je m’explique l’agitation de

Kedsty. Je fais partie de son service; je souille l’honneur du plus beau

service du monde; il en est bouleversé, c’est assez naturel.

Il haussa les épaules en essayant de rire.

--Quant à la jeune fille, reprit-il, elle est peut-être arrivée ce matin

par un des bateaux, et elle faisait une petite promenade pour se

remettre. N’as-tu pas remarqué qu’avec un certain éclairage, une figure

a parfois l’aspect d’un spectre sous les peupliers?

--Oui, quand les arbres sont couverts de feuilles; mais ils bourgeonnent

en ce moment, Jimmy. Ce sont les yeux de la jeune fille qui firent une

impression accablante sur Kedsty, car celui-ci me donna aussitôt l’ordre

de libérer Mac Trigger et me mentit en me disant qu’il retournait auprès

de Cardigan. Si tu avais pu voir les yeux de cette enfant! Ils étaient

bleus, du bleu des violettes, mais ils dardaient du feu. J’aurais pu

imaginer cette flamme dans des yeux noirs; mais dans des yeux bleus,

cela fit tout simplement perdre contenance à Kedsty. Il y a une raison.

Pourquoi pensa-t-il soudain à l’homme enfermé dans la cellule?

--Puisque tu me mets hors de cause, mon cher, cette histoire commence à

m’intéresser, dit Kent. Il y a peut-être des liens de parenté entre

cette jeune blonde et...

--Elle n’est pas blonde... et je ne te laisse pas hors de cause,

interrompit O’Connor. De ma vie je n’ai jamais rien vu d’aussi noir que

ses cheveux. Ils étaient superbes. Si tu voyais cette petite seulement

une fois, tu ne pourrais plus l’oublier.

--Cette petite, reprit O’Connor, n’a jamais été vue à Athabasca, ni aux

environs, autrement tu en aurais sûrement entendu parler. Je suis sûr

qu’elle est venue ici accomplir une mission lorsque Kedsty m’a donné

l’ordre de relâcher Trigger.

--C’est bien possible, et probable même, dit Kent. J’ai toujours dit que

tu es le meilleur limier de tout le détachement. Mais je ne vois pas ce

que je viens faire dans cette histoire?

O’Connor eut un sourire sarcastique.

--Tu ne le vois pas! Eh bien, il se peut que je sois aveugle et idiot à

la fois, et peut-être même un peu trop sous le coup de l’émotion. Mais

il me semble que Kedsty s’est un peu trop pressé de faire ouvrir la

cellule de Mac Trigger, oui, un peu trop pressé, à mon avis.

Kent, pour détourner l’entretien, demanda:

--As-tu assisté au départ de la flottille de Rossand? Cela nous ramène à

trois ans en arrière, mon pauvre vieux. Tiens, passe-moi donc la boîte

de cigares, je veux en essayer un dans ma pipe.

O’Connor ne resta plus que quelques minutes avec son ami. Il s’efforçait

de prendre un ton plaisant; mais sa gaîté sonnait faux.

Tandis qu’il s’enfonçait dans le corridor, son pas n’avait jamais été

aussi lourd.

CHAPITRE III

UN MYSTÈRE

Bien que voulant rester maître de lui, Kent éprouva, au départ

d’O’Connor, une oppression étouffante.

A l’horizon, un orage s’amoncelait. La lointaine houle des forêts

changeait de tons et de couleurs. L’allégresse des montagnes et des

collines avait disparu. La nuance des sapins, des cèdres et des

balsamiers se transforma en un noir opaque. Les reflets d’or et d’argent

des bouleaux et des peupliers se muaient en un gris lugubre et uniforme,

presque invisible. Une tristesse sombre et pénétrante s’étendait comme

un voile sur le fleuve qui, un instant auparavant, avait projeté la

gloire du soleil sur la face bronzée des hommes de la brigade. Un long

roulement de tonnerre se rapprochait.

Pour la première fois depuis l’émotion causée par son aveu. Kent sentit

peser sur lui une épouvantable mélancolie. Il n’avait cependant point

peur de la mort à cette heure; mais un peu de sa belle philosophie

s’était évanoui. Après tout, c’est une triste chose que de mourir seul.

Son oppression devenait de plus en plus aiguë; et il lui était pénible

de penser qu’il pouvait rendre l’âme pendant que le soleil ne brillait

pas.

Il voulait revoir O’Connor ou appeler Cardigan. Il eût accueilli avec

joie le Père Layonne. Mais, plus que toute chose, il eût désiré dans sa

détresse une présence féminine, la présence d’une frêle créature dont le

contact de la main contient la puissance de toute l’humanité.

Il lutta en se rappelant que le Dr Cardigan lui avait prédit certains

moments de dépression profonde. Il essaya donc de se défendre contre

cette sensation, refusant de se servir de la sonnette placée à portée de

sa main.

Son cigare s’était éteint: il le ralluma et fit un effort pour reporter

sa pensée vers O’Connor, vers la mystérieuse jeune fille et vers Kedsty.

Il essaya aussi de se représenter Mac Trigger, l’homme qu’il avait sauvé

du bourreau, attendant Kedsty dans le bureau de la caserne. Il imagina

la jeune fille avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus...--et l’orage

éclata.

La pluie tombait en déluge. Cardigan entra brusquement et ferma la

fenêtre. Il resta une demi-heure auprès de Kent; puis il se fit

remplacer par un de ses aides, le jeune Mercer, qui vint voir le blessé

plusieurs fois. Le ciel commençait à s’éclaircir, assez tard vers le

soir, lorsque le Père Layonne apporta des papiers correctement rédigés

pour les faire signer par Kent. Il demeura avec celui-ci jusqu’au

coucher du soleil, au moment où Mercer apporta le dîner.

A partir de ce moment jusqu’à dix heures, le Dr Cardigan témoigna une

grande vigilance qui frappa le blessé. Quatre fois il l’ausculta au

stéthoscope.

--Ce n’est pas pire, Kent. Je crois que cela n’arrivera pas cette nuit.

Kent prit ces paroles pour un mensonge professionnel, car il remarqua

qu’une inquiétude persistait dans les manières de Cardigan.

Il n’avait pas envie de dormir. La lumière baissée, la fenêtre de

nouveau ouverte, jamais l’air ne lui avait paru aussi doux qu’à ce

moment. Sa montre sonna onze heures quand il entendit la porte de

Cardigan se fermer pour la dernière fois, et tout retomba dans le

silence.

Il s’installa tout contre la fenêtre. Le mystère et l’attrait de l’heure

nocturne avaient de tout temps exercé sur lui leur fascination. La nuit

et lui étaient amis. Maintes fois il avait marché la main dans la main

avec l’esprit de la Nuit qui pénétrait toujours plus avant dans son cœur

pour prendre possession de son être. Il devinait ses bruits et les

langages chuchotés de cet «autre côté de la vie» qui se lève

silencieusement, comme dans la peur de vivre et de respirer longtemps

après que le soleil est parti. La nuit était pour lui plus merveilleuse

que le jour.

Cette nuit qui s’étendait devant sa fenêtre était magnifique. L’orage

avait lavé l’atmosphère. Il lui semblait que les étoiles étaient

descendues plus près de ses chères forêts. La lune se leva tard, telle

une splendide reine arrivant sur une scène bien préparée.

Kent n’était plus oppressé ni inquiet. L’air de la nuit pénétrait dans

ses poumons de plus en plus profondément, et une nouvelle force semblait

renaître en lui. Ses yeux et ses oreilles étaient largement attentifs.

La colonie dormait; mais çà et là quelques lumières tremblotaient au

bord du fleuve et, par instants, un bruit familier lui arrivait: le

tintement d’une chaîne de bateau, l’aboiement d’un chien, le chant d’un

coq.

Un couple de hiboux en amour gloussa un très long moment, d’une façon

étrange, mais douce. Il vint jouer d’un vol silencieux devant la

fenêtre. Puis, soudain, un des oiseaux fit entendre un claquement de bec

comme pour donner l’alarme à l’approche d’un ennemi. Kent crut percevoir

un bruit de pas qui devint bientôt distinct; quelqu’un approchait en

longeant le bâtiment. En se penchant, Kent aperçut O’Connor, face à

face.

--Maudits soient mes pieds lourds! grommela le sergent. Tu dormais,

Kent?

--J’étais aussi éveillé que les hiboux, assura Kent.

O’Connor s’approcha de la fenêtre.

--J’ai vu ta lumière et j’ai pensé que tu étais éveillé, dit-il. Je

voulais m’assurer que Cardigan n’était pas avec toi. Il ne faut pas

qu’il sache que je suis ici. Si cela ne te fait rien, veux-tu éteindre

la lumière? Kedsty a l’œil ouvert comme les hiboux, lui aussi.

Kent étendit le bras vers la lampe; et la chambre ne se trouva plus

éclairée que par la lune et les étoiles. L’ombre géante se projetait

dans la pièce.

--C’est un crime de venir te voir en ce moment, Kent, dit-il à voix

basse. Mais je le devais: c’est ma dernière chance. Quelque chose va

mal. Kedsty cherche à m’écarter... parce que je me trouvais avec lui au

moment où il rencontra la jeune fille sous les peupliers. Cette idée le

gêne. Il m’envoie en service spécial au Fort-Simpson. C’est toute une

année de voyage. Nous devons partir à l’aube sur le bateau à moteur pour

rattraper Rossand. Aussi j’ai tenu à te voir tout de suite; et je n’ai

pas hésité, quand j’ai vu la lumière de ta chambre.

--Je suis heureux que tu sois venu, dit Kent avec chaleur. Bon Dieu,

comme je voudrais aller avec toi, mon vieux copain, si ce n’était cette

chose prête à éclater dans ma poitrine.

--Je ne partirai pas, interrompit O’Connor toujours à voix basse. Si tu

étais sur pied, Kent, ça irait tout autrement. Kedsty n’est plus le

même; il est nerveux. Je me trompe peut-être, mais je crois qu’il est

constamment en train d’espionner quelqu’un. Il a peur de moi pour la

raison que je viens de te dire. Ce voyage au Fort-Simpson n’a d’autre

prétexte que de m’éloigner pendant un certain temps. Le vieux bougre a

essayé de me dorer la pilule en me promettant un emploi d’inspecteur

dans l’année.

O’Connor se tut pour écouter autour de lui; aucun bruit inquiétant ne se

fit entendre.

La Vallée du Silence · 第 1 / 12 段