Adieu, Noctu!
Cette fois, la nuit va exister tout à fait, comme une récompense du
jour, et c’est l’heure entre toutes préférée; je regarde naître les
étoiles; je suis, de mes yeux déjà lassés par trop de soleil, par trop
de lampes et de flammes, les capricieux vagabondages de la petite amie
ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire chérir ici.
Toujours le même décor; toujours les catalpas, les platanes, et le
clocher en face de moi. En cet automne de douceur anormale, les catalpas
offrent à la transparence du ciel des feuilles d’émeraude à peine
roussie; les troncs des platanes sont violemment violets. Heure entre
toutes préférée, heure que je reconnais toujours et aime du même cœur,
en dépit de la sournoise avance de l’âge! Lorsque c’est, en outre, ce
bel et tiède automne, comment résister à tant d’harmonie et charme,
comment ne pas céder au rêve de devenir, sous son conseil, plus maître
de soi-même et des événements, plus fort, plus sage, meilleur?
Heure entre toutes préférée! L’orage menace; le vent, qui vient de la
mer proche, roule dans les bas-fonds du ciel des nuages qui
l’obscurcissent prématurément, effarent les suprêmes insectes volants et
restreignent encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour ces
vingt-quatre heures-ci; présage sinistre, des feuilles de platanes dont
la forme imite la découpure de ses ailes, et dont la couleur, sous celle
du ciel, n’est pas très distincte de la sienne, s’envolent au vent. Les
vieux mots tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire: je comprends
mieux que jamais le sort des générations des hommes et des feuilles, et
de toutes les races animales ou végétales à qui notre monde consent à
prêter la vie.
De toutes les races, et de tous les individus de ces races. Heure entre
toutes préférée, heure des étoiles et du vieux Pile, heure du labeur
fini et des jeux graves, des jeux qui préparent dans les âmes enfantines
l’essor de l’amour humain et divin! Les prochaines amoureuses y
passaient dans les ineffables paysages du rêve, et les étoiles étaient
au ciel, et Noctu volait si près de mes cheveux...
Amoureuses!
Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait, pour mieux dire: petites formes
féminines blanches passant dans la pénombre avec autant de grâce et de
sainteté que dans le plus païen ou le plus chrétien des poèmes
inoubliables! Tout était là. Tout: présent savoureux, avenir qui
semblait immense, infime passé... Celles dont on rêvait promenaient des
robes toutes blanches, et étaient encore des gamines... De ces visions
de tendresse si vaguement perçues parfois, toutes les aspirations
naissaient qui méritent qu’un homme ait droit à la vie sur la planète
Terre, et que son passage s’y marque de quelque lumière et de quelque
dignité: amour du beau et amour du divin! La première joue qui s’offrit
à ma lèvre, vers ma seizième année, était la même admirable chose qu’un
vers de Théocrite ou de Chénier, lancé comme un rayon de lumière dans
mes yeux, puis chantant éperdument dans mon cœur.
* * * * *
Adieu, Noctu!
Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes préférée, c’était aussi
l’heure entre toutes bénie, puisque l’angélus y ajoutait sa voix
charmante et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait les rêves du
présent, les balayant, pour ainsi dire, et faisant place nette aux
aspirations plus hautes: au delà du goût qu’offre une joue de jeune
fille, il y avait l’amour de l’amour humain, tel qu’il se doit
concevoir, immuable, entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres
des forces et des douceurs appuyées les unes sur les autres; au delà du
plaisir de voir naître les étoiles, au delà de l’involontaire caresse de
ma petite amie ailée volant tout près de mes cheveux, il y avait comme
un désir affamé de savoir et de comprendre; il y avait toutes les voix
des bêtes du ciel d’en bas, familières à la saison, et qui me répétaient
inlassablement le conseil dont je ne me suis pas lassé: écoute et
regarde... Il y avait surtout la divinité de l’heure, de ses bruits, de
ses parfums, de ses couleurs.
Ainsi, l’on s’approchait du divin par une pente toute facile et, à vrai
dire, irrésistible,--irrésistible au point que nul mérite ne fut jamais
en moi de m’y laisser aller. Point de vagues aspirations, point
d’effusions romantiques, point de rêveries vaguement lamartiniennes vers
la certitude d’un au-delà que j’ai toujours portée allègrement, vers
laquelle je marche, chaque an, avec une peine chaque an diminuée par la
lumière dont je suis sûr. Paix des nuits et des jours; nulle fièvre à
mes tempes. L’insomnie même était et demeure heureuse.
Il est une clarté qui ne se discute pas et qui doit être précisément
celle que j’ai toujours cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est
l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers l’infini et me
guidait vers la voie certaine. J’ai fait tout ce qu’il était possible
pour ne m’en jamais écarter. Les fautes que je regrette sont de celles
qu’on ne peut véritablement déplorer, parce que l’on marchait dans la
nuit et par des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint la grande
route et je suis sûr que le seul astre valable prépare sa montée à mon
horizon.
* * * * *
Adieu, Noctu!
La nuit est tout à fait noire à présent et tu es rentrée au gîte
précaire, affamée sans doute. Nuit tout à fait noire où les pensées
succèdent aux aspirations! Les nuages ne se sont appliqués au ciel que
comme pour me permettre de voir un peu clair dans ma propre obscurité.
Et qu’y vois-je, créature malheureuse? Un peu de la destinée humaine,
beaucoup de ta destinée: ton sommeil s’impose prématurément; comme je te
plains, moi, dont le sommeil, tout à l’heure, sera une trêve amicale
entre la vie et le songe!
Le vent qui vient de la mer, _que bouhe de le mâ_, ou _que bufa de la
mar_, comme on dit en divers dialectes de ma vraie langue, s’est
réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté dans un riche berceau par
une servante maladroite ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de trésors
sylvestres et palustres; toute l’odeur de l’automne, des feuilles de
platanes brûlées, des pins exténués, et ce goût de brouillard qui flotte
autour de nous, quand c’est la nuit commençante, se joint à lui. Et à
nous de choisir parmi les impressions qu’il apporte.
Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours.
La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout à coup, parce que le vent
souffle plus fort; il s’entend si bien à mettre en fuite les nuages
qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à attiser les étoiles. De
grands voiles, dans le même moment, se déchirent autour de mes
pensées... Que pourrais-je espérer comme sérénité majeure en ce monde?
La lune amicale a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent magicien se
résigne à cette clarté qu’il a fait naître.
Au delà des catalpas et des platanes, résumant et expliquant le sévère
paysage, le clocher se détache, rigide, strict, seigneurial.
Et, derrière le clocher, il y a la lune.
1920-1922.