II

Adieu, Noctu!

Cette fois, la nuit va exister tout à fait, comme une récompense du

jour, et c’est l’heure entre toutes préférée; je regarde naître les

étoiles; je suis, de mes yeux déjà lassés par trop de soleil, par trop

de lampes et de flammes, les capricieux vagabondages de la petite amie

ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire chérir ici.

Toujours le même décor; toujours les catalpas, les platanes, et le

clocher en face de moi. En cet automne de douceur anormale, les catalpas

offrent à la transparence du ciel des feuilles d’émeraude à peine

roussie; les troncs des platanes sont violemment violets. Heure entre

toutes préférée, heure que je reconnais toujours et aime du même cœur,

en dépit de la sournoise avance de l’âge! Lorsque c’est, en outre, ce

bel et tiède automne, comment résister à tant d’harmonie et charme,

comment ne pas céder au rêve de devenir, sous son conseil, plus maître

de soi-même et des événements, plus fort, plus sage, meilleur?

Heure entre toutes préférée! L’orage menace; le vent, qui vient de la

mer proche, roule dans les bas-fonds du ciel des nuages qui

l’obscurcissent prématurément, effarent les suprêmes insectes volants et

restreignent encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour ces

vingt-quatre heures-ci; présage sinistre, des feuilles de platanes dont

la forme imite la découpure de ses ailes, et dont la couleur, sous celle

du ciel, n’est pas très distincte de la sienne, s’envolent au vent. Les

vieux mots tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire: je comprends

mieux que jamais le sort des générations des hommes et des feuilles, et

de toutes les races animales ou végétales à qui notre monde consent à

prêter la vie.

De toutes les races, et de tous les individus de ces races. Heure entre

toutes préférée, heure des étoiles et du vieux Pile, heure du labeur

fini et des jeux graves, des jeux qui préparent dans les âmes enfantines

l’essor de l’amour humain et divin! Les prochaines amoureuses y

passaient dans les ineffables paysages du rêve, et les étoiles étaient

au ciel, et Noctu volait si près de mes cheveux...

Amoureuses!

Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait, pour mieux dire: petites formes

féminines blanches passant dans la pénombre avec autant de grâce et de

sainteté que dans le plus païen ou le plus chrétien des poèmes

inoubliables! Tout était là. Tout: présent savoureux, avenir qui

semblait immense, infime passé... Celles dont on rêvait promenaient des

robes toutes blanches, et étaient encore des gamines... De ces visions

de tendresse si vaguement perçues parfois, toutes les aspirations

naissaient qui méritent qu’un homme ait droit à la vie sur la planète

Terre, et que son passage s’y marque de quelque lumière et de quelque

dignité: amour du beau et amour du divin! La première joue qui s’offrit

à ma lèvre, vers ma seizième année, était la même admirable chose qu’un

vers de Théocrite ou de Chénier, lancé comme un rayon de lumière dans

mes yeux, puis chantant éperdument dans mon cœur.

* * * * *

Adieu, Noctu!

Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes préférée, c’était aussi

l’heure entre toutes bénie, puisque l’angélus y ajoutait sa voix

charmante et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait les rêves du

présent, les balayant, pour ainsi dire, et faisant place nette aux

aspirations plus hautes: au delà du goût qu’offre une joue de jeune

fille, il y avait l’amour de l’amour humain, tel qu’il se doit

concevoir, immuable, entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres

des forces et des douceurs appuyées les unes sur les autres; au delà du

plaisir de voir naître les étoiles, au delà de l’involontaire caresse de

ma petite amie ailée volant tout près de mes cheveux, il y avait comme

un désir affamé de savoir et de comprendre; il y avait toutes les voix

des bêtes du ciel d’en bas, familières à la saison, et qui me répétaient

inlassablement le conseil dont je ne me suis pas lassé: écoute et

regarde... Il y avait surtout la divinité de l’heure, de ses bruits, de

ses parfums, de ses couleurs.

Ainsi, l’on s’approchait du divin par une pente toute facile et, à vrai

dire, irrésistible,--irrésistible au point que nul mérite ne fut jamais

en moi de m’y laisser aller. Point de vagues aspirations, point

d’effusions romantiques, point de rêveries vaguement lamartiniennes vers

la certitude d’un au-delà que j’ai toujours portée allègrement, vers

laquelle je marche, chaque an, avec une peine chaque an diminuée par la

lumière dont je suis sûr. Paix des nuits et des jours; nulle fièvre à

mes tempes. L’insomnie même était et demeure heureuse.

Il est une clarté qui ne se discute pas et qui doit être précisément

celle que j’ai toujours cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est

l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers l’infini et me

guidait vers la voie certaine. J’ai fait tout ce qu’il était possible

pour ne m’en jamais écarter. Les fautes que je regrette sont de celles

qu’on ne peut véritablement déplorer, parce que l’on marchait dans la

nuit et par des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint la grande

route et je suis sûr que le seul astre valable prépare sa montée à mon

horizon.

* * * * *

Adieu, Noctu!

La nuit est tout à fait noire à présent et tu es rentrée au gîte

précaire, affamée sans doute. Nuit tout à fait noire où les pensées

succèdent aux aspirations! Les nuages ne se sont appliqués au ciel que

comme pour me permettre de voir un peu clair dans ma propre obscurité.

Et qu’y vois-je, créature malheureuse? Un peu de la destinée humaine,

beaucoup de ta destinée: ton sommeil s’impose prématurément; comme je te

plains, moi, dont le sommeil, tout à l’heure, sera une trêve amicale

entre la vie et le songe!

Le vent qui vient de la mer, _que bouhe de le mâ_, ou _que bufa de la

mar_, comme on dit en divers dialectes de ma vraie langue, s’est

réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté dans un riche berceau par

une servante maladroite ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de trésors

sylvestres et palustres; toute l’odeur de l’automne, des feuilles de

platanes brûlées, des pins exténués, et ce goût de brouillard qui flotte

autour de nous, quand c’est la nuit commençante, se joint à lui. Et à

nous de choisir parmi les impressions qu’il apporte.

Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours.

La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout à coup, parce que le vent

souffle plus fort; il s’entend si bien à mettre en fuite les nuages

qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à attiser les étoiles. De

grands voiles, dans le même moment, se déchirent autour de mes

pensées... Que pourrais-je espérer comme sérénité majeure en ce monde?

La lune amicale a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent magicien se

résigne à cette clarté qu’il a fait naître.

Au delà des catalpas et des platanes, résumant et expliquant le sévère

paysage, le clocher se détache, rigide, strict, seigneurial.

Et, derrière le clocher, il y a la lune.

1920-1922.

La Chauve-Souris · 第 40 / 42 题