La constitution défectueuse de la chauve-souris n’est pas la seule cause
qui doive provoquer son anéantissement ou son exil prochain; une autre
cause existe: la diminution des insectes ailés et estivaux dans les pays
de vieille civilisation, et leur incapacité presque totale à
s’accommoder comme séjour d’une ville telle que Paris, par exemple.
Il y aurait, sur la faune entomologique de Paris, une bien curieuse
étude à faire,--une de ces études «poussées et complètes» qu’il est si
facile de perpétrer sans beaucoup de dérangement. Combien en effet
retrouverions-nous en cette ville des insectes que nous offre, à chaque
pas, la banlieue, dès qu’elle consent à devenir à peu près campagne?
Infiniment peu. Je ne nie point l’existence ici des poux, des puces, des
punaises; mais ce sont là, tout compte fait, des animaux domestiques.
J’ai personnellement éprouvé l’existence des mites dans les divers
appartements parisiens où m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y a
quelque temps, sous une pierre de son évier, une nichée de cancrelats
bien florissante, ma foi! Un autre, dans un restaurant antique et
familier de Montmartre où il m’avait emmené un soir, m’a demandé:
--Tu entends ton personnage?
Et j’ai entendu, en effet, dans la cuisine, sinon Grillon, mon
personnage, du moins son cousin du foyer qui semblait faire de son mieux
pour me souhaiter la bienvenue...
Je me rappelle également que, durant les étés qui précédèrent celui où
commença la guerre, des arbres dénommés vernis du Japon et nouvellement
transplantés dans la pépinière du Luxembourg servirent de prétexte à la
naturalisation parisienne de quelques beaux bombyx nocturnes qui
venaient agoniser contre les lampes à arc du boulevard Saint-Michel. Les
vernis du Japon peuplaient la pépinière du Luxembourg; de jeunes
seigneurs japonais fréquentaient assidûment les tavernes proches et
reconnaissaient des compatriotes dans ces papillons, grisâtres et dorés,
adorablement lunulés, que martyrisaient volontiers les consommateurs des
terrasses latines.
Quelques papillons japonais durant deux ou trois étés, quelques
papillons nationaux parfaitement égarés sur les parterres des Tuileries
ou du Luxembourg, quelques bêtes à Bon-Dieu et quelques hannetons
particulièrement étourdis, tels sont, avec les animaux «domestiques»
signalés plus haut, les seuls insectes dont j’ai constaté la présence
dans Paris depuis le temps que j’y habite ou fréquente, et dont j’aime
autant ne plus spécifier exactement la durée.
Chers vieux Parisiens, qui avez des insectes une peur un peu niaise, et
que tant de toutes petites filles campagnardes n’ont jamais éprouvée,
comme je comprends à cette heure votre amour pour les oiseaux, embusqués
ailés de vos bois suburbains, de vos jardins et de vos squares! Ceux-ci
vous gardent de ceux-là. Les palombes ou ramiers, les merles, les
pinsons, les moineaux et même quelques menus grimpeurs qui ont eu la
bonne idée d’élire domicile près de vous, suppriment régulièrement
chaque année les vers de vos pelouses et de vos bosquets, picorent les
mouches contre vos fenêtres, leurs larves dans le fumier des rues ou des
écuries, et imposent, en moins d’un lustre, aux lépidoptères métèques
l’envie, si plaisants et sympathiques qu’ils soient, de rentrer dans
leur pays où la vie doit avoir décidément plus de charme pour eux.
Non, ce n’est pas en vain que j’ai traité un peu plus haut les oiseaux
parisiens d’«embusqués»: une seule chose m’étonne, c’est que cette race
ailée soit si lente à comprendre et que tous les oiseaux n’habitent pas
les grandes villes ou leurs environs; comment nier qu’un peu de ce que
nous dénommons intelligence s’adjoigne parfois, chez certains animaux
d’une même espèce, à l’instinct, quand nous voyons des oiseaux
migrateurs et d’un caractère plutôt farouche--je pense aux ramiers et
aux palombes--s’immobilisant devant le palais du Sénat, y faisant
souche, et se dégoûtant dès lors à jamais des voyages et et de
l’aventure? Ils ont compris, autant qu’homme pourrait comprendre, et
ceci en moins de deux générations, la vie qui les y attend: ne plus
chasser que pour le plaisir, garder la certitude d’une nourriture
abondante grâce à la proximité innombrable des bipèdes et des
quadrupèdes d’en bas; en arriver très vite à ne plus craindre, si
délectable et gras qu’on soit, l’arme à feu ou le piège d’un individu
avide, gourmand ou gourmet...
J’aime beaucoup ces braves oiseaux policés, civilisés et devenus en
quelque sorte des fonctionnaires; les hommes n’ont peut-être pas encore
compris, eux; mais les volatiles du Luxembourg et des Tuileries savent
très bien qu’ils protègent avec plaisir leurs voisins intelligents de
diverses vermines, qu’ils sont en outre plaisants à voir, qu’on les
nomme dans des romances, que les midinettes et eux sont à peu près du
même sang, et que, comme gages de ces mérites, on leur garantit la
sécurité et la subsistance.
Exclusivement insectivore, Noctu ne peut guère rivaliser avec ces
parvenus, chasseurs diurnes et amateurs de rarissimes proies vivantes,
pourvus de becs adroits, d’ailes commodes et d’une puissance de vision
que nous avons peine à imaginer, nous autres hommes. Voilà pourquoi les
chauves-souris désertent le cœur de Paris, où le ciel est vide de ce qui
motive leur promenade quotidienne. Une seule fois, au soleil couchant,
en ai-je vu un couple voletant le long de la façade du Louvre et
semblant inscrire un incertain grimoire sur ces murs illustres, d’une
teinte dorée et chaude comme celle des antiques parchemins; une seule
fois, dis-je, et je le regrette, car les bestioles faisaient très bien
dans le paysage. Quelles raisons les avaient égarées là? A tout hasard,
je signale que ceci se passait en mai 1910, que, durant l’hiver, la
Seine avait débordé d’une façon inoubliable encore, et que les eaux
déchaînées avaient parfaitement pu transporter, sur les berges les plus
centrales, divers germes campagnards d’insectes volants dont le
printemps provoquait l’avènement aérien à l’endroit où il les trouvait.
* * * * *
La présence de l’eau, surtout stagnante ou peu pure, donnant lieu à
l’occasion ou à la possibilité de nombreuses petites vies ailées, il n’y
a, en tout cas, rien d’étonnant à ce que les chauves-souris se montrent
assez volontiers à la périphérie de la capitale, survolent certains
coins des fortifs et divers endroits du Bois. Mais, il n’y a pas si
longtemps, elles se montraient bien autrement parisiennes, nichaient
peut-être même, en hiver et en été, dans les greniers ou les caves des
actuels arrondissements centraux.
Entre bien d’autres témoignages, qu’il me suffise de citer l’histoire où
le déplorable Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle admiration
pour ses mérites de plaisantin, comment il trouva des chauves-souris
dans sa mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans le lit d’une
demoiselle des environs de «la Nouvelle Halle», ou Halle-aux-Blés, sinon
en un lieu plus justement décrié encore. A l’époque, le taudis où gîtait
Restif était situé dans une partie de la rue de La Harpe qui depuis lors
a été démolie; il nous apprend même qu’il venait de quitter, pour ce
nouveau domicile, la rue des Rats... J’ignore où celle-ci se trouvait;
il y a probablement toujours, sur son emplacement, des représentants de
la gent à qui elle devait sa dénomination charmante; mais, ce qui est
plus sûr encore, c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe n’offre
plus de gîtes hibernaux ou de nids aux chauves-souris.
Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en effet, à provoquer d’abondantes
éclosions d’insectes; la présence de la saleté, de l’ordure et de la
putréfaction, toutes choses dont l’eau passe en un certain sens pour
être l’ennemie, est, elle aussi, indispensable à l’existence de quantité
d’insectes qui sont, à leur tour, indispensables à la subsistance de
Noctu.
Je ne voudrais point jeter, par de tels détails, un nouveau discrédit
sur les insectes, qui inspirent à tant de gens des sentiments de
répulsion ou de terreur si peu justifiés; la plupart des insectes
coprophages ne le sont qu’à l’état larvaire; et, pour ce qui est des
autres insectes,--les plus nombreux,--je souhaite à beaucoup de mes
semblables d’être aussi propres que les fourmis, aussi sobres que les
cigales, aussi gourmets que les grillons.
Quant à Noctu... Mais elle a été trop diffamée, et sous des prétextes
trop divers pour que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation une
plaidoirie véritable, serrée, précise et qui se tienne. Il est
incontestable que son exil champêtre désormais presque absolu est dû aux
progrès de l’hygiène et de la propreté dans beaucoup de grandes villes;
on peut même assurer que la présence en foule des chauves-souris, le
soir, dans les rues d’agglomérations assez importantes, indique des
habitations dépourvues du confort moderne, un service de la voirie
défectueux et une négligente ou incapable municipalité. D’ailleurs
l’absence de Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le goût de la bête
pour des endroits malpropres que la parfaite propreté de la ville. Nous
savons, hélas! qu’il y a beaucoup à faire encore avant que toutes les
masures du genre de celles où habitait Restif soient démolies, même en
des quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de répugnant personnage
le brave pêcheur qui se régalera d’une friture capturée aux endroits où
le poisson mord le mieux, notamment aux orifices sordides des égouts?
Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus de chances de se régaler.
Que les villes se décongestionnent, que les vies humaines s’étalent au
lieu de se superposer à mesure que s’accroîtront la facilité et la
rapidité des moyens de transport, que les pays de civilisation ancienne,
comme le nôtre, tendent à devenir d’immenses cités clairsemées, et la
nourriture ailée deviendra de plus en plus rare pour les chauves-souris
sous notre ciel européen.
Comme pour donner un éclatant démenti à tout ce que je viens d’écrire,
un bijou vivant, de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur
d’émeraude, un minuscule coléoptère dont j’ignore parfaitement le nom,
vient de se poser sur la feuille même où ma plume court. Le crépuscule
tombe sur ma calme rue parisienne. Le petit insecte hésite un instant,
puis soulève peu à peu ses élytres, méthodiquement, et reprend son vol
par la fenêtre ouverte à ce qui demeure de lumière... Des moineaux
piaillent sur le trottoir.
Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris et qui risque fort
néanmoins de périr sans laisser de descendance!
* * * * *
(Ceci est un paragraphe ajouté après coup au présent chapitre...)
Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je l’avoir terminé, en
juillet 1921, quand je rencontrai un beau matin Jean Giraudoux; nous en
arrivâmes à parler de mon personnage.
--C’est gentil, les chauves-souris, me dit ce camarade charmant...
Sais-tu que je les entends, chaque soir, pousser leurs petits cris dans
le jardin qu’il y a sous mes fenêtres?
--A Bellac? lui demandai-je.
--Non. A Paris.
Je pensai un instant que ce poète avait dû prendre pour de petits cris
de chauves-souris les pépiements d’un pinson ou d’un moineau rêvant.
Puis, fort troublé, comme il est facile de le comprendre,--car il
persistait dans son affirmation,--je ne lui dissimulai point que
j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement qu’il venait de me
donner, que je citerais son nom...
--Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je, non sans férocité.
Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net; et voici ce que j’ai
constaté, dès le lendemain: des vols de chauves-souris, d’ailleurs
médiocrement importants, passent en effet sur Paris en juillet, août et
septembre, mais non point aux heures crépusculaires; il faut que la
redoutable concurrence avec les oiseaux n’ait plus à s’exercer et que
les globes électriques créent, à la nuit pleine, un crépuscule factice
dans lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons et autres
bestioles affamées de lumière; ici, les éclairages intenses jouent rôle
de pièges que l’homme--oh! bien sans le vouloir, évidemment...--aurait
tendus en faveur des chauves-souris. Il est à croire que le bruit de cet
heureux état de choses, de cette aubaine imprévue s’est répandu, surtout
cette année, parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu de la
banlieue, et que les plus résolus et les plus misérables d’entre eux
n’ont point balancé à venir, au prix de mille peines et probablement par
étapes, chercher fortune nocturnement dans les endroits bien éclairés de
la capitale.
Je dis: surtout cette année, parce qu’il faut bien convenir qu’elle fut
singulière par sa chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le fut par
l’abondance de ses eaux. Apollon déchaîné a pris sur nos naïades
vieillies une revanche éclatante, et, dans l’une de ces victoires comme
dans l’autre, l’équilibre et l’évolution coutumiers des naissances
animales ou végétales ont été à coup sûr légèrement bouleversés: durant
que j’ajoute ces lignes à ce chapitre, les marronniers des boulevards,
dont les feuilles étaient tombées cet été, ont hasardé dès septembre
d’imprévues floraisons et de nouvelles feuilles; voici octobre, et les
journaux annoncent que, dans certaines régions françaises, la race des
hannetons s’y est trompée, qu’on en ouït qui bourdonnent le soir autour
des frondaisons intempestives; dès lors, quoi d’étonnant que, des berges
de La Seine ou des bassins des squares parisiens, se soit élevée hors de
saison une génération supplémentaire de vies ailées, pâture inespérée
pour Noctu et bénie d’elle?
Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne m’étais jamais trouvé à Paris
en août ou du moins n’avais fait que traverser cette ville à pareille
époque. Puisse cet aveu montrer les difficultés de l’observation dans
les études naturelles, et combien celui qui s’y adonne serait
présomptueux de croire qu’il a tout dit, et de s’estimer exempt
d’erreurs. La vérité est comme un bloc dissociable à l’infini et dont
chaque parcelle demeure souvent étrangement obscure, quelque scrupule
que l’analyste ait apporté à son labeur.
_Méthodiquement_, je ne puis donc affirmer qu’en l’août de l’an dernier,
qu’en l’août de l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions
_nocturnes_ de chauves-souris, du genre de celles que j’ai constatées
cet août-ci en divers endroits de la capitale; mais je crois pouvoir
affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment reste exact, que les
chauves-souris ne nichent plus et n’hibernent plus dans Paris, que la
chasse _crépusculaire_ leur est demeurée ici, cette année, interdite en
plein été comme au printemps.
Que l’on comprenne bien la situation: en août, les petits sont élevés,
capables de voler de leurs propres ailes et de gagner leur vie;
l’existence familiale au creux du vieux mur et du vieil arbre ne
s’impose plus, du moins régulièrement, même pour les époux. Il est tout
naturel, il est même logique que ceux-ci renoncent aux douceurs du
_home_, puisque la vie est dure «et qu’il y a à faire ailleurs»...
Notons ou rappelons en outre que, même aux champs, il est des veufs ou
des veuves qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits vagabonds,
gîtant où ils se trouvent, à la première branche venue, à la belle
étoile; celles des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient
peut-être de cette caste, ou représentaient des fragments de ménages
dissociés parce qu’ils se trouvaient sans travail dans leur pays: pays
lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez lointain pour que la
fatigue nous conseille de n’y point retourner quotidiennement et de
loger à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques,--à l’hôtel,
c’est-à-dire dans le clocher d’une église ou parmi les branches du
jardin qui est sous les fenêtres de mon ami Jean.
Ami Jean, loin de te dédier ici une note comminatoire, tu vois, je te
fais amende honorable. Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson rêvant et,
sans le savoir, tu m’as rendu un grand service: celui de me fournir une
transition plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver aux propos qui
suivront ceux-ci.
Ce que j’ai appris là montre en effet que Noctu, promeneuse et
travailleuse «entre chien et loup» aux champs, au village, dans les
petites villes et même dans la plupart des grandes, sait, dans Paris,
s’adapter au noctambulisme, au repos en des gîtes de fortune, qu’elle
profite de cette lumière artificielle qui n’intéresse pas les animaux
domestiques, qui terrorise les fauves grands ou petits et dont les
oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces n’ont que faire. Changer
ses mœurs selon sa condition ou son rang, ses genres de travaux et ses
modes de gagne-pain, selon les latitudes, les heures et les jours,
voilà, me semble-t-il, qui, plus encore que les organes artificiels,
l’intelligence ou la raison, caractérise et distingue l’hôte le plus
encombrant de la planète Terre: l’homme. Or, comme il avait été dans mon
plan, dès le début, de bien marquer à présent le cousinage de
l’homuncule-volant et de l’homme.
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