RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.

J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai passé en revue ses

écrits. Si le vrai ne m'est point échappé, il doit être facile à présent

de juger son caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela

son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien.

Peut-être me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont

j'ai donné les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées dans

cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, développer ici

la pensée générale que doit laisser ce livre à ceux qui auront eu le

courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie

et de la théologie scolastiques.

On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement ou même

froidement d'Abélard. Tout le monde sait quelle était la sévérité de

Condillac pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici

pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire se hâte de prendre

son essor. Quelquefois elle se sent comme gênée par la réflexion, et ne

suivant plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que le terme où

elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de

grands biens, et elle diffère en cela des âmes communes qui ne sont pas

seulement capables d'une grande folie.

Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilité

vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser

à la gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; elle ne

put pas non plus se refuser à l'amour, qui, s'offrant sous les traits

d'Héloïse, se fit un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez que

l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541].»

[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.]

Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus grand que lui-même; mais

son influence, je le crois, n'a pas été inférieure à sa renommée.

Libre à tout esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité et de

timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse et d'ardeur, de

passion et d'égoïsme, qui s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons

tout jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se souvienne que la

nature a tiré plus d'une copie de ce modèle, et que si les hommes d'une

grande intelligence sont sujets parfois à toutes ces misères, ils ne

sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer juste avec rigueur envers

la supériorité, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne

voudrais rien ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra

jamais.

Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il

n'y avait pas d'écrivains au moyen âge, par l'excellente raison qu'il

n'y avait pas de langue. Le français n'était pas né, et le latin

était déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, mais sans

inspiration. Ce latin plus rude que simple, dénué d'ornements, de grâce

et de clarté, ne semblait se prêter en aucune façon à l'imagination

dans le style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables

dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la beauté de la forme y manque

constamment à celle de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de

la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle l'art savant ou

plutôt l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes

furent exploitées vers la renaissance. Chose singulière! on vantait, on

lisait alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût ne se formait

pas; on les admirait sans parvenir à les sentir. On y cherchait plutôt

des autorités que des modèles.

Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard triomphe trop

rarement des formes obscures, tourmentées ou pédantesques de la diction.

Seulement de temps à autre, s'échappent quelques traits d'esprit

et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus rarement, la parole

s'échauffe, et l'émotion passe de l'âme dans les mots. De courts

passages, en très-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une

exhortation pathétique à la résignation et à la piété adressée à celle

qui méprisait l'une et désespérait de l'autre, une peinture animée des

dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des

misères incroyables de la condition des juifs au XIIe siècle, quelques

invectives passionnées contre les désordres du clergé, enfin une ou deux

prières empreintes de tendresse et de douleur, et ça et là quelques vers

où respire une certaine grâce dans la tristesse, voilà peut-être tout

ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait

aujourd'hui le talent d'Abélard. Presque constamment, il écrit avec

une prolixité toute didactique, avec une abondance de mots et des

complications de tours qui laissent subsister la clarté, mais non la

facilité du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses idées dans un

ordre exact, avec une sûreté de raisonnement qui ne se dément point. Il

se comprend parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou fausse,

jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit.

Son style ressemble à une algèbre sans élégance, comme parlent les

géomètres; mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un peu

confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa manière

d'écrire tient étroitement à sa manière de penser, mais beaucoup moins

à sa manière de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce

rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est l'homme d'autorité

qui était l'homme d'imagination.

L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, il excelle

par l'exactitude, et il ne manque pas d'étendue ni d'abondance. Il est

original au moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails,

en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve

sa force par sa persistance dans une méthode d'exposition déductive, où

brillent tour à tour les distinctions et les analogies. Encyclopédique

pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur médiocre;

et, puisque l'on applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions de

l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abélard

était singulièrement propre à captiver et à remplir les intelligences

qui venaient comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur

quand il écrit, semblait richesse dans son improvisation. On conçoit que

son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder,

tout emporter autour de lui.

Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement

à l'esprit humain. Ce grand novateur a peu inventé, mais beaucoup

renouvelé. Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses mains,

et se convertissent en doctrines liées, définies et saisissables. Une

vérité sans conséquences en acquiert avec lui; ce qui était vague

devient précis, un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale,

une distinction ingénieuse en classification méthodique. Une forme

scientifique en même temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier,

et pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense se démontre, et

jusqu'à ses rêveries prennent les apparences d'un système.

C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui est, au bon comme au

mauvais sens du mot, considéré comme éminemment scolastique. Mais soit

qu'il déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou

définitivement stérile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique

n'ait été une des transformations mémorables de cette identité flexible,

de cet indestructible Protée qu'on appelle l'esprit humain. Et comme

cette forme domine dans Abélard, comme nul monument ne la montre portée

au même degré dans aucun autre avant lui, comme nulle renommée ne fut du

XIe au XVe siècle supérieure à la sienne, on est en droit de dire que

l'esprit d'Abélard fut la source principale de l'esprit scolastique, en

d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq

siècles à l'esprit humain. C'est là une certaine création; par là

Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de

fait et pour la durée de la puissance. Enfin on le peut compter dans

le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient

point paru au monde, les destinées de l'esprit humain n'auraient pas été

les mêmes.

Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en le motivant sur son

influence plus que sur son génie, et dans l'influence, il y a souvent

de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à la

mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la philosophie de l'école

française. Trouvant les idées toutes faites, il les réduisit en système,

et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta de son

passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensées,

quelque chose d'impérissable quant à la méthode.

Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité du procédé, une

tendance à tout résoudre logiquement, un besoin constant de se bien

comprendre et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux

généralités synthétiques, aux hypothèses posées en axiomes, aux

solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague,

l'amour de l'ordre, de l'évidence, et grâce à cette prétention de

démonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu étroite,

convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'épuise rien,

simplifie souvent au risque d'atténuer, et s'empare de la raison sans

s'égaler à la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du génie et

du système philosophiques d'Abélard rappellent ceux du génie national,

et surtout dans la philosophie? Serons-nous exposé à trouver beaucoup

d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est toujours souvenu

d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, élevé sous l'austère discipline

de la scolastique?

Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans la théologie,

attesterait à lui seul que tout dans cette philosophie n'était pas

formalité vaine, entrave méthodique pour la raison. C'est dans la

théologie peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions en

elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a

dictées, le procédé par lequel il les a établies, les conséquences

auxquelles elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on pourrait

appeler le mouvement libéral de l'esprit humain. C'est là une gloire

réelle encore que périlleuse; la raison doit beaucoup à _ces habiles

gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son

équité[542]. Abélard fit deux choses: il voulut rendre la théologie

systématique, à l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les

formes de la dialectique, et par là il fut comme le Jean Damascène de

son siècle. En même temps et par cette révolution dans la forme, il

servit l'esprit général du rationalisme.

[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.]

Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout en l'invoquant

sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement

recueillies et les Pères et les docteurs entre eux, il conduisit

forcément les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.

C'est par ces motifs et dans cette mesure que le génie d'Abélard

peut mériter, soit comme éloge, soit comme blâme, le titre de génie

_révolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa méthode;

le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais

cependant celles-ci sont en général dans le sens de la liberté de

penser, et si nous les résumons encore une fois dans leur ensemble, on

reconnaîtra peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, combien

sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent

avec les idées modernes.

[Note 543: Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, _Introd._, p. v.]

Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne

naissance à l'idée ou conception. Dans la sensation, la sensibilité

connaît par l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception,

l'intelligence connaît la nature de la chose perçue dans la sensation,

ou représentée par l'imagination.

Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni même de la réalité

sensible pour concevoir, car elle conçoit ce qui n'est pas sensible, le

général, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le

jugement; comme régulatrice de son action et d'elle-même, elle est la

raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit.

L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en tant qu'intellective,

rationnelle, pensante. L'âme est aussi végétative, sensitive,

_animatrice_; c'est-à-dire qu'elle est nécessaire à la vie animale et à

la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui

pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui pense. Ce sont là en elle des

fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance

simple, unité sans parties; elle est spirituelle.

C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure,

c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination, et par là analogue ou

semblable à l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son

intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanément.

Par la méditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'élève et

s'assimile en quelque sorte à l'esprit de Dieu.

Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'âme discerne et

décide. Elle décide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle

est la volonté inséparable de la raison. La volonté est le choix de la

raison. Le libre arbitre est le jugement libre.

L'homme ainsi fait a la _perceptibilité de la discipline_; il est

capable de la science, toute science dépend d'une science supérieure,

théorétique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du

ressort de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. La

philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche

et déterminant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la

dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles

qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses

telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se résout dans la

dialectique; car en traitant des conditions et des règles de la raison,

la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matière et de

la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des

espèces, c'est-à-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et

général dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué en

individus.

Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui constitue l'individu

ou l'être, c'est en général la matière et la forme. Il n'y a point de

substance qui ne soit essence, et toute essence ou être est composée de

matière et de forme; sa matière est ce dont elle est, sa forme est ce

qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle.

Elle est générique, lorsqu'elle transforme la catégorie en genre;

spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; individuelle,

lorsqu'elle distingue un individu de l'espèce. La forme est l'élément

créateur, le moyen actuel de la création de l'être, ce qui le fait

passer de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.

Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et par elles-mêmes

générales et spéciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les

choses, qui existent indépendamment des individus. A ce titre, comme

générales ou spéciales, elles ne sont que des universaux, c'est-à-dire

des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception

de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les

abstractions ne sont pas des réalités.

La proposition, la division, la définition se calquent sur ces

distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que

la logique ou dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, ou

dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des

choses.

Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles de cette science.

Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du

sujet, et Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a

pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'être, et

Dieu n'est pas composé; mais il est forme comme étant une essence

déterminée. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est

relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en

ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est

infini.

Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance

philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne

saurait être contraire à celle-là; en d'autres termes, la religion

ne saurait être contraire à la philosophie; car la vérité n'est pas

contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. Toute croyance

aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or,

l'adhésion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument

n'étant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi

philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurément aussi ce

qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,

et la conviction s'opère par l'intelligence.

La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux mêmes idées, aux

mêmes vérités que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison,

l'intelligence sont communes à la religion et à la philosophie. Si la

raison et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, la

légitimer et l'affermir; là où elles existaient sans la foi, elles ont

dû produire par elles-mêmes au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi.

En d'autres termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. Ainsi les

philosophes avant l'incarnation ont connu les vérités fondamentales de

la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mystères,

pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus chrétiennes. La

foi n'est donc qu'une réformation de la loi naturelle, et il faut croire

au salut de ceux qui avaient observé cette loi avec discernement et avec

amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545].

[Note 544: Rom. I, 19, 21.]

[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.]

Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles et les

hérétiques, et donner, quoique avec précaution, à la religion, les

formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la

force contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans les

temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut

convaincre, sur les points où l'on est en dissidence, qu'à l'aide des

points sur lesquels on s'accorde.

Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal à la conception et

à l'expression de l'incréé, de même, que les philosophes ont enveloppé

leur pensée et cherché des équivalents et des images pour rendre, les

vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne peuvent être exposées

qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre,

quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer à une

propriété rigoureuse. La théologie rationnelle ne fait qu'approcher de

la vérité. Elle en donne une ombre.

On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les règles et les

expressions de la science sont défectueuses par quelque endroit. Il y a

dans l'Être unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son unité ne peut

se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est

encore corporel, c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne

peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération et non par

l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversité de propriétés.

Les propriétés fondamentales de la Divinité sont la puissance, la

sagesse, la bonté. Mais tous ces attributs sont coéternels à Dieu, égaux

les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine

est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté.

Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la plénitude ou la

perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le

bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce

qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il

ne peut vouloir que le bien. Sa puissance répond donc à sa volonté. Sa

puissance en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument

d'une intelligence parfaite et d'une bonté infinie. Il ne peut pas

tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa

toute-puissance est donc réglé nécessairement par sa volonté, par

sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur à sa puissance que

lui-même.

Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa suprême

intelligence connaît que le bien est le bien. La liberté consiste à

faire ce qui plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre nature,

nous ne cessons pas d'être libres en cela. Parce que la nature de

Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement.

Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce

qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal même a un

bon but; tout a une raison.

Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont jamais été manifestées

d'une manière aussi complète, aussi saisissante, aussi pratique que par

les faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. Il est

donc la vraie religion dans sa plénitude. Il est la révélation de Dieu

et de tous ses attributs, par la médiation de Dieu même.

Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été donné et le

témoignage a été rendu; les vérités sont devenues aussi claires que la

lumière, les vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. Car

l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet la plus grande grâce

de Dieu que la rédemption, Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en

éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la

religion est ainsi devenue une loi d'amour.

L'amour est donc le principe de la piété comme de la vertu. Dieu doit

être aimé parce qu'il est le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La

volonté de lui plaire fait tout le mérite de nos actions à ses yeux.

Le péché n'est que le mépris de Dieu, il suit que le bien et le mal

ne résident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir

l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut vouloir le bien, par

amour pour Dieu même. Le mal commis sans volonté ou sans connaissance

qu'il est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans amour est le

bien, mais il est sans mérite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs

et non les actions.

Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées n'ont pas assurément

l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes

vraies, elles offrent toutes le caractère libre et philosophique d'une

foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur

lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir à

l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps

modernes?

Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos

moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, à ce que nous savons

du passé, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais

pensé ce que nous pensons. L'homme, à nous en croire, a changé d'esprit,

et la vérité est une découverte de ces derniers jours. Portons-nous

au contraire une attention plus pénétrante dans l'examen d'une époque

ancienne mais curieuse, dans l'étude d'un grand esprit d'un autre

siècle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître dans

nos pères, et toute différence semble s'anéantir entre le passé et le

présent. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a

rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est levé et couché

sans cesse, mais c'est le même soleil, et le monde est tour à tour

assombri des mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.

Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour

être tout à fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans

le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non,

les hommes du passé ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que

nous aurions été. Le monde est uniforme et divers, et le temps développe

tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité ne se pourrait

comprendre, si l'humanité n'était la même, et n'aurait rien à nous

apprendre, si l'humanité ne changeait pas.

Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des différences que des

ressemblances. Ainsi, dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est

aux premières que l'attention semble surtout s'être attachée. On n'a

cessé de remarquer tout ce que le passé offrait de singulier, peut-être

dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des

époques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie.

Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé jusqu'à l'exagération

les différences des époques, nous ne fussions maintenant enclins à

en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre

l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle

désabuse, sont portés à conclure qu'en définitive tout se ressemble, et

qu'il y a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On termine avec

des souvenirs ce qu'on a commencé avec des idées, et parce qu'on a

rencontré dans l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie pas

à tous les caprices des théories, on veut que tout soit vanité, idées,

espérances, théories, et, par conséquent, efforts et dévouements. Tout

est vanité, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,

qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_.

On dit que la politique s'applaudira de ce retour à la tradition; mais

nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain,

toutes les fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, pour ainsi

parler, un sol identique; c'est un terrain de première formation qui a

porté toutes les révolutions superficielles. Il en doit être ainsi. La

philosophie recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, et elle

les cherche dans l'esprit humain, le même aujourd'hui qu'au moment

suprême où l'esprit infini le souffla sur la face de l'être qu'il se

donna pour spectateur et pour témoin. Cette double identité, la vérité

éternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie

pas, est le fond même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur

incomparable de cette science. Mais si la vérité ne change point, il

n'en est pas de même de la connaissance de la vérité. On en sait plus

ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, se

développe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est

bon, il est nécessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir

au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de l'étude, le

charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule

resterait immobile. Le mot de science lui-même suppose une distinction

entre ce qui connaît et ce qui est connu, et la conscience de notre

nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'égaler la

connaissance à l'inconnu. Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet

de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile,

qu'elle ait la stabilité fondamentale de son objet. Elle cesserait

aussitôt de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unité

d'essence, et le système de l'identité universelle serait réalisé. C'est

le monde réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel et le

mobile, que celui où tout s'attire au lieu de se confondre, où règne la

relation et non l'identité, où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous

donc à croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous

fier aux apparences. Sachons la vérité éternelle, croyons la science

mobile. Concevons la stabilité des essences, de l'essence de l'esprit

humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il

le semble, c'est-à-dire que le temps existe pour lui. Les illusions

nécessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des

choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il n'en était pas

ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; si elle se trompait

elle-même, elle serait contente d'elle-même. Il n'y aurait point de

doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la

vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité tout entière.

C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considérer

l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses héros, ses

triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille.

La diversité des doctrines et des langages couvre un fonds d'idées

communes. La variété des esprits se produit dans celle des points de vue

et des méthodes; mais ces esprits consacrés à une même science, tendent

au même but, et marchent à pas inégaux, sous des dehors différents, dans

une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, vous

vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science

de toute époque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des

esprits divers pénètrent plus ou moins profondément dans des questions

identiques; et de même que dans les mathématiques il y a des questions

qu'on peut également aborder et représenter ou résoudre par des nombres,

par des lignes, par des notations algébriques ou infinitésimales, les

mêmes problèmes philosophiques ne sont pas toujours posés, exprimés,

traités dans un même langage, et ces changements ne sont indifférents

ni à la clarté, ni même à la vérité des solutions. Dans quel ordre ces

changements se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la marche

de la science et la transformation des méthodes? c'est en cherchant cela

qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie.

L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu à qui voudra

considérer l'origine d'une grande époque de cette histoire dans un de

ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,

dans ce point du XIIe siècle, la part du variable et de l'invariable, et

de renouer le fil de la causalité entre ce qui précède et ce qui suit

l'école d'Abélard.

L'hellénisme et le christianisme sont les sources de la philosophie

du moyen âge, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde

moderne. Dans Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques

traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme et à

l'aristotélisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le

christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces

éléments, il applique un esprit décidément rationaliste, et de plus

subtilement dialectique, et compose une doctrine où domine toujours

la foi en Dieu et en la raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu

peut-être dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me semble

qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de

l'école de Paris.

Abélard, Tome II · 第 30 / 33 题