SUITE DU PRÉCÉDENT.

Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent nominaliste? Il a

combattu le nominalisme, est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il

nous reste à décider.

«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission de Dieu (_Deo

annuente_), ce qu'il nous paraît préférable d'admettre[69].» J'essaierai

d'expliquer ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées du

philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il

soit nécessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidélité de

la couleur, de reproduire souvent les termes de l'école.

[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.]

Dans aucun système, on ne refuse une certaine réalité à l'individu;

s'il ne possède l'être par privilège, au moins le possède-t-il en

participation (Platon, Scot Érigène), et personne n'a articulé

formellement que la chose individuelle fût une fiction. Abélard, voulant

se rendre compte de la constitution des êtres, considère l'individu,

c'est-à-dire qu'il pose le problème des genres et des espèces dans

ce que les scolastiques ont appelé après lui le problème de

l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté de sa doctrine. Au

moins le procédé est méthodique: l'individu est certain et donné; partir

de l'individu, c'est aller du connu à l'inconnu, du simple au composé.

Avant de pénétrer dans la constitution de l'espace humaine, étudions

donc avec Abélard les éléments réels de l'espèce, ou les individus.

Socrate, comme tout être individuel, comme toute essence, est un composé

de matière et de forme; il est individu, de l'espèce, l'homme Socrate,

homme par la matière; Socrate par la forme; la matière est l'_homme_,

la forme est la _socratité_. Dans Platon également, la matière est

l'_homme_ et la forme la _platonité_. Ainsi l'essence _homme_ qui

résulte de l'union de la forme _humanité_ à la matière _animal_, devient

dans l'individu la matière _informée_, par la forme individuelle qui

fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de là une essence qui est

tout l'individu. La forme qui, en s'unissant à la matière _animal_,

constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément:

point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanité_, qui

devient la matière de Socrate et comme le sujet de la _socratité_,

est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la

matière, de Platon, mais n'est pas individuellement la même, elle est

numériquement différente, c'est-à-dire que l'une et l'autre font deux:

il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identité, Or

cette essence _humanité_, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en est

dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la réunion de toutes les

essences pareilles ou analogues, constituées, formellement dans chaque

individualité. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien

qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle

se compose, non pas des mêmes, mais des semblables; elle est _un_

universel, _une_ espèce, comme un peuple est _un_ peuple.

[Note 70: _Met_., XII, iv et v.]

Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanité_, ou

l'espèce humaine, est constituée, on trouve que dans chacune des

essences qui la composent elle a pour matière l'_animal_, et pour forme

une forme multiple et non pas une, la _rationnalité_, la _mortalité_,

la _bipédalité_, et les autres formes substantielles de l'humanité,

c'est-à-dire qu'elle est la collection de toutes les matières _animal_

affectées ou _informées_ de toutes ces formes substantielles. Et de même

que la matière _homme_, ou, comme dit Abélard, _ce d'homme_ (_illud

hominis_), qui soutient l'individualité _Socrate_, n'est pas

essentiellement la matière _homme_ qui soutient l'individualité

_Platon_, de même la matière _animal_ (_illud animal_) qui soutient la

forme _humanité_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu,

mais son analogue, un non-différent d'elle (_indifferens illi_), se

trouve comme matière dans chaque individu de l'espèce _animal_. Ce

non-différent, ou cet indifférent à toute forme, semblable de nature et

non identique, ne devient essentiellement différent et de plus en plus

différent qu'en étant constitué formellement, d'abord par l'humanité,

puis par l'individualité.

Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les

formes des diverses espèces _animal_, on aura une collection générique

ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci

est la collection des sujets des individus humains, celle-là est la

collection des sujets des différences substantielles des diverses

espèces. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est

composée matériellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de

_sensibilité_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve,

quant à sa matière, ailleurs que dans chacune des essences qui le

composent, mais elles ont des analogues ou des non-différents qui

soutiennent les formes de toutes les espèces de corps. A ce degré, c'est

la _corporéité_ qui est la forme, elle qui était tout à l'heure comprise

dans la matière, _animalité_. De même qu'il s'est composé un nouveau

genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la

réunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre

_corps_, sera la collection de tous les êtres composés matériellement de

_substance_, formellement de _corporéité_. Telle sera la constitution de

toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matières des

espèces du corps, ou bien des substances informées de la _corporéité_.

Faites abstraction de cette dernière forme, il vous reste des

substances, c'est-à-dire des non-différents, et c'est là le genre

le plus général ou suprême. Une espèce de ce genre soutient

l'_incorporéité_, l'_incorporéité_ est sa forme, comme la _corporéité_

était tout à l'heure celle des substances, matières des essences du

genre _corps_. Ces matières prises comme essences, indépendamment de

la _corporéité_, sont les essences dont la multitude compose le genre

généralissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement

simples, on y peut encore décomposer l'être en deux principes; sa

matière serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la

_susceptibilité des contraires_.

Nous avons atteint ici la matière première de l'être, mais puisque cette

matière première est une notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien

que l'on puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, et la

considérer au moins fictivement comme un genre dont la différence ou

l'équivalent de la différence consiste uniquement dans la propriété

d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété

de la pure matière, n'est pas, en effet, une forme réalisée, c'est la

simple possibilité de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indéterminé

ne se réalise qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de lire ne

donne à l'indéterminé d'autre détermination que d'être déterminante. Ici

la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilité

de l'acte; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule

différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le néant. Qu'on y

songe bien, la matière ou l'essence qui ne serait pas déterminable ne

contiendrait plus rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux

nom.

C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers degrés de la catégorie

de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle

de l'être. Il serait possible de faire un travail analogue sur les

autres catégories, quoique là les conditions de l'être ne soient pas

aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que des êtres improprement dits,

la qualité, la relation, etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet.

Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été dit de la substance soit

entendu des autres prédicaments[71].»

[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire

remarquer combien cette déduction de l'être dans ses diverses phases

dialectiques ressemble à l'évolution ontologique de l'être partant du

néant, dans la logique d'Hegel, pour s'élever par _le devenir_ à toutes

les formes de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,

t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)]

On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance,

le mot matière ne doit pas être compris dans le sens de l'opposé de

l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans le langage

d'Abélard, conforme en cela à celui d'Aristote, on pourrait dire que la

substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du

corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent qui peut recevoir

la forme de la corporéité ou la forme de l'incorporéité; mais ceci n'a

d'importance que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées

comme un dénombrement méthodique de réalités, et non comme une analyse

de la pensée. Si nous avons fait plus que définir des mots, si nous

avons décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait

un seul et même être réel, identique en soi sous des formes contraires,

comme l'incorporéité et la corporéité, et il n'y aurait plus dans

le fonds de l'être de différence substantielle entre la matière et

l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins

une difficulté contre le réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une

manière qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,

étant réellement la pure essence avec la susceptibilité des contraires,

pourrait être indifféremment créée ou créatrice, finie ou infinie; or

ce sont là certainement des attributs qui impliquent contradiction

non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul

démontrerait au moins que le genre substance, libre de toute

détermination, n'est pas une réalité.

Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se déplacent, si l'on prend

le parti de nier l'existence objective des genres et des espèces, et

nous sommes ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la question;

il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les

objections qu'elles peuvent encourir.

Et d'abord, il examiné les diverses définitions qu'on peut donner de

l'espèce, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui être opposée.

1° La première désigne sous le nom d'espèce la multitude des essences

semblables entre elles. Ainsi l'espèce _homme_ comprend la matière de

tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude

humaine se compose de la matière de Socrate, de celle de Platon, et des

autres. Or, la matière est ce qui reçoit la forme. L'espèce _homme_

reçoit-elle donc la _socratité_, Socrate est-il l'humanité socratique?

non, c'est ce qu'il y a d'_humanité_, _illud humanitatis_, dans Socrate,

qui reçoit la _socratité_, et non l'espèce _humanité_. L'espèce comprend

ce qu'il y a d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; elle

comprend tous les analogues ou _non-différents_. Lorsqu'on dit que

l'espèce est la matière affectée de toutes les formes individuelles, on

n'entend pas que toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse la

forme d'un individu donné, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de

nature aux autres, analogue de composition élémentaire, et en ce sens

non différente, _indifférente_, prend la forme qui l'individualise. On

dit que toute l'espèce est propre à recevoir la forme individuelle,

comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet,

quoiqu'une partie seulement doive être stylet, une autre partie couteau.

Ainsi l'espèce est réelle comme collection de réalités, mais non

indépendamment des réalités qui la composent; elle n'existe pas

intégralement dans chacune de ces réalités individuelles.

2'o On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de plusieurs, en vertu

de la catégorie d'essence, ou bien ce qui est attribué à divers à titre

d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribué à ce titre est

dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, ou la collection des

essences ou matières individuelles, n'est pas apparemment inhérente à

Socrate ou à Platon. Une partie seulement de cette collection reçoit

la _socratité_ ou la _platonité_. En ce sens seulement l'humanité est

inhérente à l'un ou à l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un

mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquées

ou adhérentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armée

touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de

cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce touche les individus,

s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de

l'espèce qui est réellement dans l'individu, et c'est par extension que

le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. Lorsqu'on

dit: Socrate est homme, on ne dit pas évidemment: Socrate est l'espèce

_homme_, mais Socrate est de l'espèce _homme_.

3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: elle est ce qui

est attribué en essence à l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme

comme prédicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est

l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_,

c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique

à cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme

seraient une seule et même chose, et le singulier serait l'universel.

On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux doctrines opposées.

Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer

en essence_ et _être identique_; mais cette confusion est fautive. De ce

qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit

pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là, rien que celle-là.

S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les

genres, les espèces, les différences substantielles sont également

dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par exemple, la

_rationnalité_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence à Socrate

ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la

rationnalité? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_),

mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-à-dire Socrate

est une chose dans laquelle est la raison. De même par cette proposition

_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espèce

_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent

l'espèce, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve

cette espèce. L'humanité est en lui, et il n'est pas l'humanité.

Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité vraiment

étonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous

les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un

aplomb rares à travers les mille détours de la langue et de la théorie

dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux

esprits roides et durs encore de cette époque cette flexibilité d'une

raison qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais nous

n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. Remarquons seulement

que la conclusion générale, après tant de difficultés adroitement

dénouées, c'est que l'espèce est une essence analogue ou identique de

nature, mais numériquement diverse comme matière, et substantiellement

diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage

toute la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De là

une dernière objection.

Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si

quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance

première ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, elle

est genre ou espèce.

La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique n'a été donné à cette

sorte d'essence. Les auteurs n'ont nommé que les natures; or, on a

vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose

existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait pas une substance

à laquelle fût applicable la distinction des substances premières ou

secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous

l'admettions ici, nous serions conduits dans un défilé où il faudrait

que cette essence fût l'individu, ou les genres et les espèces. Nous ne

sommes pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction de la

substance première ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est

une substance, et n'est pourtant ni substance première, ni substance

seconde.[72]»

[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.]

Cette dernière objection n'est pas la moins importante, et c'est en la

discutant qu'Abélard s'approche le plus de la négation des espèces.

En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette

humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une

nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut être une substance

première ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanité ne

saurait être substance première, car il y aurait contradiction dans

les termes à dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est

l'humanité, moins l'individualité. Elle n'est pas substance seconde,

car elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité n'est pas dans

Socrate, c'est-à-dire moins la presque totalité de l'espèce. La nature

_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence

spéciale qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, n'est

pas une chose qui suppose un acte de création différent, puisqu'elle est

distinguée de l'individualité qui fait la différence réelle, et séparée

de toutes ses semblables qui, réunies, formeraient seules un ensemble de

produits d'une certaine création. Elle n'est donc point une nature; elle

n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence

d'un individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre au

dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanité, qui est

dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec

tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que le nom n'a été donné

qu'aux natures véritables, c'est-à-dire aux choses réelles, il risque

bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non

individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être à soi seul une

substance. Or, l'espèce qui est la collection des ressemblances moins

les différences, serait alors une collection de non-substances, et par

conséquent de néants, si l'on ne la considère comme une collection

purement intelligible, c'est-à-dire si l'on ne revient au

conceptualisme.

Mais Abélard semble moins préoccupé des objections que des autorités

contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé

toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi

Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient les espèces, le genre est

un, non que chaque espèce prenne une part du genre, mais c'est que

chacune a en même temps tout le genre.» Comment concilier ces mots

avec l'idée qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre

_animal_, est informée par la rationnalité pour faire l'homme, une

partie par la forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais

toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une des espèces? Mais Boèce

parle ainsi dans le traité où il soutient que les genres et les espèces

ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. «Dans

un sophisme le faux est à sa place.» On pourrait d'ailleurs observer

que, quand il nie que les espèces prennent une partie du genre, il ne

s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de

définition. Exemple: le genre animal est composé du corps pour matière,

et de la sensibilité pour forme. Lors donc que, par parties de sa

quantité, il se distribue en espèces, une des espèces ne prend pas la

matière sans la forme, une autre la forme sans la matière; mais dans

chaque espèce passent la forme et la matière du genre. «La différence

est en effet ce que l'espèce a de plus que le genre... Il n'y a donc

pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties

noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré en soi, le genre n'a

point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les espèces. Tout

ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais

dans la totalité de sa grandeur ou dans sa quantité[74].»

[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.]

[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.]

Abélard avoue que dans son système une partie du genre _animal_ prend la

rationnalité, l'autre l'irrationnalité; mais sans que la partie qui

est touchée par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et

réciproquement. Autrement, deux opposés seraient unis dans un même,

contradiction que ne peuvent éluder ceux qui soutiennent l'_idée du

grand âne_[75].

[Note 75: Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. Il s'y

disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait l'homme, et

l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout entier était dans

chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, il contiendrait deux

opposés dans l'identique. C'était probablement l'erreur de la théorie

dite du _grand âne_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)]

Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boèce? En disant

nettement que «ces termes se lisent dans un passage où il soutient que

les différences ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un même, ce

qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du

faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que

c'était faux, mais il voulait conduire à bonne fin son sophisme.»

Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même ligne est convexe et

concave, ainsi le même peut être sujet de l'universalité et de la

particularité[76].» Le singulier serait-il donc universel? nullement,

particulier n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. Car il

ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire l'universalité et la

particularité, ont le même sujet.» Sa pensée est donc que comme la même

ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses accidents,

Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, ses prédicats; en d'autres

termes, il est animal et homme. Dans le phénix, la matière et l'individu

sont une seule et même chose. Cependant la matière est sujet de

l'universalité, l'individu de la singularité, sans que le singulier

soit l'universel, quoique l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités

contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorités favorables.

On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir

un examinateur diligent des écrits des logiciens[77].» Et plus d'une

citation déjà invoquée reparaît, une entre autres où l'on voit

que Porphyre regarde l'espèce comme _un collectif_ en une seule

_nature_[78], d'où il suit que l'espèce est une nature collective, sans

qu'il soit expressément dit que les éléments de la collection soient des

natures. On y voit que Boèce est d'avis que les genres et les espèces

sont pensés; qu'une ressemblance pensée, une pensée recueillie

(_collecta_) de divers individus semblables, en est la définition;

que les universaux sont conçus, non pas d'un seul, mais de tous les

individus réunis; que l'humanité _recueillie_ des individus est comme

ramenée à un seul concept et à une seule nature[79]. Enfin, on relit

cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas

dans l'esprit l'homme composé de tous les individus, mais cet individu

singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme.» Et cette dernière

phrase semble la profession du nominalisme.

[Note 76: _In Porph._, p. 56.]

[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.]

[Note 78: Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in unam naturam

species est, et magis id quod genus.» Le texte de Boèce ajoute

_multorum_ après le premier mot, et donne à la fin: _et magis etiam

genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de

l'original. (_Isag_., II.)]

[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In

Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.]

En général, la doctrine qui réduit les idées générales à des idées

collectives est celle des nominalistes modernes. On sait à quel point

Locke, surtout Hume et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici

Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer des nominalistes,

et se défendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son

siècle allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité

essentielle, mais le fondement réel des genres et des espèces, et qu'en

outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idées est

tellement changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois être

appelés presque dans les mêmes termes au secours des thèses les plus

opposées. Après avoir discuté toutes les objections prises de la

définition de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle il

attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise des éléments, qu'il

avait lui-même dirigée contre les systèmes des autres. Voici comme on

peut l'exposer d'après lui.

Pour constituer une chose quelconque, la matière et la forme suffisent.

L'individu se compose de l'espèce au dernier degré de spécification

et de la forme qui lui est propre; l'espèce se compose du genre pour

matière et de la différence pour forme. D'où procèdent les éléments

physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place

dans l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est qu'une forme,

et la matière sans forme se subtilise et se sublime à ce point qu'elle

n'est plus en quelque sorte que la matière mathématique, que l'axe

des substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut qu'en se

_formalisant_ devenir la matière consistante ou l'agrégat des éléments.

Or, ces éléments eux-mêmes semblent aussi la matière de tous les corps;

ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont

l'animal se compose précèdent l'animal. Il faut donc admettre que les

éléments des corps ne sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils

ne peuvent devenir la forme de la matière qu'en même temps que la

corporéité le devient aussi. En d'autres termes, les éléments ne sont

pas les éléments du corps, puisqu'ils naissent en même temps que le

corps.

Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil

d'Abélard. Au fond, c'est, sous une forme particulière, la difficulté

connue de conserver la réalité solide de la matière dans l'alambic

puissant de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe semble plutôt

inquiet de tout concilier avec la doctrine des éléments d'Aristote

qu'avec les convictions de l'expérience et du sens commun. _Dura est

haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres aient

donné une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le

plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80].

[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.]

Lorsque les créateurs de la physique voulurent s'enquérir de la nature

des choses, ils considérèrent d'abord celles qui tombaient sous les

sens. Celles-ci étant toutes composées, la nature n'en pouvait être

pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés de leurs

composants, jusqu'à ce que l'intelligence atteignît ces parties

excessivement petites qui ne pouvaient être divisées en parties

intégrantes. L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si

ces dernières parties, ces essences minimes, _essentialae_, étaient

absolument simples, ou se composaient aussi de matière et de forme. Or,

la raison trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, ou

autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont là, ce semble, les

éléments purs de Platon[81]. On laissa donc de côté les formes, et l'on

examina la matière, qui restait seule, pour savoir si elle était

simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le corps est composé

matériellement de substance, formellement de corporéité. On laissa

encore de côté la forme de la corporéité, et considérant la matière,

c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière la pure essence

(l'existence abstraite des modernes, l'être pur d'Hegel), et pour

forme la susceptibilité des contraires. La pure essence fut reconnue

absolument simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, et pour

cette raison, elle fut appelée l'universel ou l'informe, c'est-à-dire,

non pas ce qui ne reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué par

aucune forme.

[Note 81: On sait que Platon dans le _Timée_ ne donne pas le nom

d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considère

eux-mêmes comme composés de principes ou éléments qu'il réduit à des

lignes et à des figures, tant il les épure et les raréfie. Ce qu'on a

appelé la géométrie corpusculaire de Platon ne pouvait être compris

d'Abélard. (_Timée_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et

suiv.--Cf. dans l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv.,

t. II)]

Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, ou le principe qui

anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car où

elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal

consiste matériellement dans le corps, le corps dans la substance, la

substance dans la pure essence qui est appelée universelle, il faut que

l'âme consiste matériellement dans l'universel. L'âme disparaît donc; ou

n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.

Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique de l'être résulterait,

d'une part, la disparition des éléments physiques des corps, de l'autre,

l'impossibilité d'attribuer une existence substantielle à l'âme. Voici

comment Abélard se tire de ces deux difficultés.

Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, à cette collection

totale de toutes les essences, laquelle, _informée_ par la

susceptibilité des contraires, se divise partie en corps, partie en

esprit, mais seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à la

susceptibilité des contraires, reçoit et soutient essentiellement la

corporéité, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si

l'on demande comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait donné

qu'à une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence,

et non à l'autre partie qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est

pas différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection

sont constituées de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances;

si l'on ajoute qu'on ne peut imposer à une partie un nom qui signifie

une chose d'une nature contradictoire à celle de la partie qui,

génériquement, n'est pas différente de la première, règle suivie

jusque-là dans toute l'échelle, Abélard répond que nul ne peut faire

qu'en imposant le nom on ait eu également dans la pensée les essences

qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme

du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses

sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_

que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. Ce que le physicien a

nommé universel, c'est cette matière de la substance (_ce de matière,

illud materiæ_) que la pensée rencontre, à titre d'essence, en montant

du sensible à l'intellectuel, et nullement un principe génériquement

non-différent, un non-différent quelconque auquel il n'a peut-être pas

songé, dont il n'avait pas à s'occuper (_vel non cogitavit, vel non

curavit_). «Son office, à lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler,

comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne

n'avait traité de cette substance élémentaire[83].»

[Note 82: Ceci n'est pas tout à fait conforme à une proposition insérée

quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre

extrait. «Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua

essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus

indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species,

sustinent.» _De Gen. et Spec._, p. 525.]

[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timée_, trad. de M. Cousin,

p.160.]

Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils témoignent

d'un certain mépris pour ses confrères en dialectique, et ce mépris

cadre mal avec son estime pour la dialectique même. Ici, comme en

quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une

autre philosophie, il l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon,

il était platonicien.

Quant à son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous

que la généalogie des espèces et des genres avait pour but de donner

la génération et la classification des êtres sensibles; si donc, en

remontant l'échelle des sensibles, on est arrivé à ce point où l'être

cesse d'être corporel, ce qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé

de se préoccuper uniquement de la constitution de l'être sensible; c'est

d'elle seule qu'on a prétendu parler, c'est son principe incorporel,

ou la matière première, qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit

ne s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette

réponse n'est pas forte, et nous paraît une excuse plutôt qu'une

solution. Il reste qu'à ce degré de l'abstraction, ce qui demeure de

la substance corporelle est la notion d'un principe indifférent (_non

differens_), qui convient aussi bien au corps qu'à l'esprit; tout ce

qu'on affirme de ce principe devrait donc être compatible avec la forme

_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulté est peu sérieuse dans

l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues

de l'intelligence, ils sont sans conséquence, et en abstrayant

graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui

répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée abstraite d'essence

pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensée ne risque

pas plus de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; les

réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette analyse des fictions

de la pensée, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire

revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard n'a jamais

professé le nominalisme, il vient de le réfuter au contraire. C'est un

sophisme, a-t-il dit, que de prétendre que les genres et les espèces

ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication qui peut

servir d'apologie aux physiciens, et il se réserve sur le fond des

choses.

Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il appelle la question des

éléments. C'est elle, en effet, qu'il s'est posée d'abord; celle qui est

relative à l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la

constitution des corps ayant été ramenée à quelque chose d'incorporel,

peuvent naître les éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils

doivent se composer de général et de spécial, de matière et de forme; or

on ne trouve nulle part dans l'échelle la place qu'ils doivent occuper,

ces éléments antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants.

Au-dessus du corps cesse le corps; les éléments seraient donc

incorporels et tomberaient dans la matière première; comment

seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient

évidemment de la notion même des éléments. Si les scolastiques avaient

vu décidément que les éléments, ceux des modernes comme ceux des

anciens, ne sont eux-mêmes que des corps, corps composants des corps

composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, mais il est loin de

ces idées, et il répond:

Un corps individuel a une quantité donnée égale à sa matière[84]. Les

formes qu'il est habile à recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les

quantités. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence

appelée un universel, qui est en Socrate, se compose intégralement d'une

essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance,

mais la susceptibilité des contraires; ces contraires l'_informent_,

et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette

susceptibilité des contraires affecte aussi bien chacune des parties que

le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un composé de

susceptibilité des contraires et de corporéité, et de là une certaine

essence corporelle. Mais aussitôt que la corporéité affecte le tout,

elle affecte les parties, chacune a sa corporéité, et il se produit

ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au

tout et produit une essence de corps animé. Mais ici la scène change,

l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,

sont inanimées. De même, la sensibilité, en affectant le tout, constitue

une essence d'animal; mais les parties reçoivent d'autres formes qui

produisent plusieurs essences d'autres espèces, dont les noms ne nous

sont pas présents. Enfin le tout reçoit la faculté de la science

(_perceptibilitas disciplinæ_), et l'homme existe. Mais chaque particule

reçoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animés.

Enfin la _socratité_ informe toute cette essence d'humanité et constitue

Socrate. Mais aussitôt d'autres formes affectent les parties de cette

essence d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du feu, en

affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent à

d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se

trouvent ainsi être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est

pas plus impossible que Socrate soit composé des éléments, que de pieds

et de mains. Ce sont également ses parties composantes. Telle est

l'origine des éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait

absurde que des essences générales et spéciales se composassent

d'éléments.

[Note 84: Je traduis ainsi en hésitant cette phrase singulière:

«Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet

fructum.» (P. 539.)]

Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que l'animation affecte le

corps, les formes des éléments affectent les essences de ce corps, ou

du moins, qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, ses

parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote,

que les quatre éléments précèdent absolument l'animal, et le mot de

Platon, que les éléments viennent de l'_hyle_ (la matière), et que des

éléments vient tout le reste[85]. Abélard avoue qu'ici il paraît avoir

suivi une marche contraire et renversé la règle générale, qui veut que

les simples soient antérieurs aux composés.

[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore où Abélard a pris ces

deux citations. Quant à la première, je vois bien que dans les Topiques

Aristote dit qu'Empédocle pensait que les quatre éléments étaient _ceux

de tous les corps_, et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o.

xiv, sec. b). Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée

qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la _Timée_ (trad. de M.

Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il

emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ulê].

(Not. 134 de la trad. du _Timée_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)]

Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre pas net et décidé. Son

explication se réduit en effet à distinguer dans chaque essence le tout

et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence reçoit

les mêmes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du

corps animé, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le

tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une

espèce d'animal est composé de parties qui pourraient être d'autres

espèces d'animaux. Le tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont

pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on tient à ne pas

s'écarter de l'autorité des anciens qui veulent que les éléments aient

précédé ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter

la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment où le tout d'une

essence reçoit la forme animal ou la forme corps, ses parties reçoivent

simultanément la forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard

vous abandonne.

Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, et la discussion des

objections et des textes, c'est-à-dire la controverse proprement dite,

couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle d'Abélard

est contenue dans la distinction de la matière et de la forme

appliquée à la constitution du genre et de l'espèce. Là est sa pensée

fondamentale, son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose étrange,

ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on discute en lui. En vérité,

lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont

qualifié et jugé son système, je me prends à croire qu'ils ne l'ont pas

connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polémique de ce

système, soit des idées soutenues par lui au temps de sa vie militante;

tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement composé

ou revu, témoignage suprême de ses opinions modifiées par l'expérience

et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est assuré, c'est qu'avec le

fragment que nous étudions, on ne comprend point comment, par trois

fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison au

nom dans la définition des universaux. Nous le comprendrons mieux

au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait

beaucoup sur la _prédication_ de l'espèce. Dire que l'espèce se

i>prédit_ ou plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans quelle

condition elle est ainsi attribuée, c'est bien en effet l'étudier comme

élément de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme

inhérente, comme attribut essentiel, mais comme désignation,

signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une

chose puisse être prédicat d'une chose. S'enquérir de la signification

principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot,

c'est au moins, quant à la forme, convertir la question en une question

d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abélard semble souvent rechercher

uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; et,

sous ce rapport, il tend à tout réduire à une question de langage.

[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le

chap. suiv.]

Mais, indépendamment de ce que cette remarque est à peu près commune

à toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle

pourrait à la rigueur et sur les premières apparences s'appliquer à

presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des

mots, et la recherche de toute chose peut se réduire extérieurement à

l'étude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide;

c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit même qu'elle

signifie des choses dans la pensée de l'auteur. Or assurément ici

Abélard a entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le

décomposant à tous les degrés métaphysiques, en matière et en forme; et

il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que

le voulait et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai

qu'il pourrait bien n'avoir remué que des mots; mais c'est ce qui arrive

à toute théorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser

même à Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent

pas, même à Bernard de Chartres, si les idées éternelles sont une

chimère. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à

jugement définitif, tenons que le principe d'Abélard, c'est la

distinction de la matière et de la forme appliquée à la constitution des

universaux.

Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. La

différence est l'attribut essentiel et caractéristique, et non le simple

accident; et comme le genre plus la différence ou la matière plus la

forme est une nouvelle essence, l'essence spécifique, distincte de

l'essence générique, il est difficile de ne pas regarder la différence

ou la forme comme quelque chose de réel, comme ou moins un élément

constituant de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente pas

contre le réalisme, nous donne cette idée de la différence ou de la

forme. Cette idée est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire

par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme

substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproché à Platon de ne

pouvoir dire quel est le mode d'existence des idées. Comment répondrait

un disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode d'existence

des formes substantielles?

Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans la préoccupation

où une autre question jette Abélard. A quel prédicament appartient la

différence? C'est ici un point très-important de la théorie scolastique.

Voici comment il le pose: les différences doivent-elles être rapportées

à un prédicament? Il répond qu'elles doivent être placées en dehors des

prédicaments.

Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le prédicament de

substance, n'admettant pas que la division de celui de qualité en deux

espèces prochaines divise le genre par différence. Comme l'essence

d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans

différer par une forme spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la

noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, sans qu'il y

ait différence de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y réponde,

_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait être le genre de la

blancheur, l'une étant aussi simple que l'autre.

On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par des _hommes

authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les espèces, résultant

toutes de différences, sont toutes dans quelque prédicament, car tout ce

qui est est dans un prédicament. Celui des différences est la qualité,

car elles sont toutes posées comme prédicats _in quale_ (et non _in

quid_) seulement ce sont des prédicats de qualité substantielle,

non accidentelle. Dans ce système, la différence serait la qualité

substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes

modernes.

Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est naturellement et

complètement divisé en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre

le plus général ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux

espèces prochaines qui en épuisent la distribution sont, par la vertu

des différences, constituées chacune en genre proprement dit; or quelles

sont ces différences constitutives? des qualités, par la supposition.

Quelles sont ces qualités? elles sont ou la qualité même (genre le

plus général, prédicament de qualité), ou les espèces divisantes, ou

contenues dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible:

le généralissime, le prédicament, ne peut se servir à lui-même de forme

pour se constituer en espèce; ce serait la matière devenant sa forme

essentielle, et qui pourrait alors être sans elle-même, la forme étant

distincte de la matière. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit

_a_ et _b_ les espèces divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent être les

différences _a_ et _b_ c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec

elles-mêmes. D'abord ce serait admettre qu'un même peut être antérieur

et postérieur à lui-même, le constituant étant dans ce cas identique

au constitué; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du

prédicament qualité, et constituant l'espèce _a_, est une partie de

l'essence de soi-même, ce qui répugne à la raison; ou bien qu'en

s'unissant comme forme à la qualité, il constitue _b_, comme _b_

lui-même constitue _a_. Des deux côtés impossibilité égale, car si _a_

est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son

essence, unie à la qualité, sa matière. Mais _b_ ne peut plus être la

forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie

formelle unie à la qualité, sa matière, _b_, qui est un tout définitif

contenant déjà _a_ comme partie de son essence, et réciproquement. En

d'autres termes, _b_ serait égal à _a_, plus la qualité, c'est-à-dire

serait plus grand que _a_, et _a_ serait égal à _b_ plus la qualité,

c'est-à-dire plus grand que _b_. La contradiction est évidente.

Prétendra-t-on placer auprès de la division de la qualité en _a_ et

_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire réciproquement des deux

membres de l'une des divisions les différences de l'autre? Ainsi, parce

qu'animal est divisé soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel

et immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences

constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et réciproquement!

L'absurdité de cette combinaison n'a pas besoin de la démonstration

algébrique.

[Note 87: _De Div._, p. 643.]

Il suit que si vous placez les différences dans la catégorie de qualité,

il n'y aura plus d'autres espèces que des espèces de qualité; car toute

espèce repose sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres divers

et non subordonnés entre eux, les espèces et les différences sont

diverses[88].»

[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boèce, _In Praed._, I, p. 124.]

Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare insolubles, que les

différences substantielles ne sont dans aucun prédicament. «Elles ne

sont que de simples formes, n'étant en aucune façon composées de matière

et de forme, puisqu'elles viennent dans la matière du sujet constituer

une nature sans être constituées par rien.... Je ne suis point conduit

là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il essaie de s'accorder avec

Boèce.

Maintenant il faut songer aux conséquences. Un point important doit être

évité: _restat grandis labor_, dit Abélard. Il faut prendre garde d'être

forcé à concéder que la matière de la substance soit un des genres

les plus généraux, savoir la catégorie de la substance, et que la

susceptibilité des contraires, et en général toutes formes simples,

soient des espèces. Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la

matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire une essence, elle

en constituerait une autre avec la susceptibilité des contraires; à ce

point de l'échelle, au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la

substance, au lieu d'être la dernière expression de l'être, puisqu'elle

n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est

supposé sa matière ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce de

l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans précaution la

théorie de la différence, et que l'on fit de la susceptibilité des

contraires, comme forme simple, une différence spécifique.

Remarquez combien Abélard met de prix à retenir et à sauver les

caractères de la substance; il s'en fait une grande tâche, _grandis

labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matière de la substance paraît-elle

être un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs d'espèce

différente, d'essence différente. Elle appartient à plusieurs espèces

dont elle est la matière, elle peut être conçue de plusieurs espèces

existant comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de la

définition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que,

dans dette définition, être attribuable à plusieurs, c'est l'être à

plusieurs espèces prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la

matière de la substance n'a point d'espèces qui lui soient immédiatement

subordonnées. Le corps et les espèces qui viennent les premières dans le

prédicament de la substance, sont immédiatement subordonnées à celle-ci,

à la substance la plus générale, laquelle n'est pas seulement la matière

de la substance, mais cette matière de la substance ou la pure essence,

plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons même dire que cette

pure essence n'est pas réellement une essence, elle ne suffit pas pour

qu'on puisse faire une réponse convenable à la question _per quid_,

c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal

répondre que de répondre à une question ce que paraît savoir celui qui

questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait évidemment

qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. Si donc l'on

demande: qu'est-ce que la substance? répondons: elle est[89]; car on ne

peut répondre par son nom et dire qu'elle est la substance.

[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. «Si ergo quæritur: quid est

substantia? respondeamus: est.» Ce passage remarquable conduirait à une

difficile question, celle de la possibilité d'une distinction entre

la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel,

constitutif, ou la Différence, entre ce dernier mode et l'accident.

Le fond de tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou

commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B.

Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la

Dialectique d'Abélard, p. 174.) Les notions équivalentes ont été

exposées sous une forme plus moderne dans les _Principes de la

Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres

complètes.]

On insistera et l'on dira que si la susceptibilité des contraires a pour

support la pure essence, elle lui est attribuée à titre de prédicat,

de sorte qu'on peut énoncer cette proposition: la pure essence est

susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle

passe dans le prédicament de la substance; car si elle est la substance

elle-même, elle est le genre le plus général; si elle vient après la

substance, si elle est son inférieure, elle est la substance corporelle

ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un prédicament.

Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise

comme prédicat de la matière dans laquelle elle est, et que le mot

qui sert de sujet désigne nécessairement une matière. De ce que la

rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matière de

la forme rationnalité, soit le rationnel lui-même. En effet, il serait

l'homme ou Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, et

alors l'universel serait le singulier, ce qui répugne. Nous n'accordons

qu'une chose, c'est que rationnel peut être le prédicat d'animal, quand

animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, quand on dit: animal

est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites même pas

que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la

rationnalité. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalité,

mais de l'être qui est constitué par la rationnalité, et ce n'est

pas l'animal, mais l'homme. De même, la pure essence, quoique la

susceptibilité des contraires se réalise en elle, n'est pas la

susceptibilité des contraires: susceptible des contraires est le nom

des êtres constitués par la susceptibilité des contraires. Mais si

le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la

substance même, ou une différence comme la corporéité? Nullement, la

différence est celle qui divise le genre et constitue l'espèce, ce que

ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'être à la

substance, comme la corporéité au corps, voilà toute la ressemblance.

Les différences peuvent sans doute être énoncées comme des qualités. Si

l'on entend qualité dans un sens vague et général, il est certain que la

forme peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; mais, dans ces

termes, il en est de même de la quantité, elle aussi peut être attribuée

adjectivement. Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie

qui ne doit être confondue avec nulle autre: un prédicat de qualité est

un attribut au titre de la qualité, et non une modification quelconque

du sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce qu'elle peut

être attribuée en essence à des êtres numériquement différents; ainsi

elle est comme la matière de telle ou telle rationnalité particulière,

toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent qu'à raison du

nombre, et non par une différence substantielle. Mais la rationnalité

d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière,

n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement nulle.

Cependant, direz-vous, cette part de rationnalité qui est dans l'un

n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par conséquent

autant d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement de la part

d'humanité qui est dans l'un par rapport à celle qui est dans un autre,

et cependant elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité,

elle est seulement une des essences dont se compose collectivement

l'humanité, qui est l'espèce. De même, cette part de rationnalité qui

est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se

compose la rationnalité, qui est la différence. Homme est quelque chose

qui est constitué matériellement de la rationnalité, et qui en est un

individu, comme Socrate de l'humanité.

On objecte que les différences sont posées comme prédicats du sujet

(Boèce). Quels prédicats? prédicats non _in quale_, mais _in quid_,

non de qualité, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette

proposition: certaines différences, attribuées au sujet, le sont en

prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette

expression de _prédicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi

on peut, si l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité comme

prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité est pris comme

essence formelle, animal comme essence matérielle. Une forme simple

n'est jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux êtres qu'elle

constitue formellement. Si l'on peut avec vérité dire: _Socrate est ce

rationnel (hoc rationale)_, proposition où l'individu de rationnalité

sert de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de

l'individu de rationnalité, ce ne peut être qu'en posant comme prédicat

une matérialité dans une proposition actuelle pour un cas déterminé.

Ce n'est pas à titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribué à

Socrate, car c'est la forme de ta matière animal et non de Socrate, mais

on prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel et particulier.

Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel à la

lecture, et la lecture est en prédicat.

Il reste enfin à donner une connaissance précise de ce que c'est que les

formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons

placer hors des prédicaments. Les formes simples, qui ne sont en

aucun prédicament, sont celles qui constituent des natures. Or la

susceptibilité du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute

forme prédicamentale quelconque ne créent pas une nature en s'adjoignant

au sujet. Quand la blancheur vient à naître dans Socrate, il ne se

produit pas une troisième nature qui soit autre que Socrate, autre que

la blancheur, un nouvel être qui soit le composé Socrate et blancheur.

C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La

substance et l'accident ne créent rien.

Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément parce qu'elles

sont incomposées, ne sont pas diverses; des essences d'humanité sont

la même chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de création

différente. Et pourtant ces choses qui ne diffèrent de nature ni par la

matière ni par la forme, différeraient par leurs effets; elles ne sont

donc pas de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni matière ni

forme de nature, ne diffère à aucun de ces titres de l'irrationnalité,

produit un différent effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle

nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalité.

Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent la rationnalité,

produisent un autre effet que celles qui sont affectées de

l'irrationnalité, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les

antres l'âne, et par conséquent elles ne sont pas une même chose. Or

certainement la même essence sert de matière dans les deux cas, c'est

l'essence d'animal. C'est que la diversité de l'effet ne provient

pas des matières, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la

rationnalité vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne la

soutiennent jamais, elle ferait également un homme avec celles-ci, comme

avec les autres l'irrationnalité ferait un âne. Ainsi vous avez vu la

même essence corporelle tantôt composer l'animé avec l'animation, tantôt

avec l'inanimation l'inanimé. On peut donc dire de matières, qui avec

des formes différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles

sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples

diverses, parce que pour être la même chose, il ne faut pas avoir cette

diversité d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences

des choses les plus générales[90].

[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement altérée dans le

texte; la voici: «Diversæ vero formæ simplices minime dicuntur idem,

quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris

essentiis generalissimarum.» P. 550.]

Supposé qu'il fût possible que la pure essence, matière de la qualité la

plus générale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matière

de la substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, jamais de

cette combinaison, c'est-à-dire de la matière de la substance avec une

pareille forme, ne résulterait même la qualité substantielle. Car la

matière de la qualité et la susceptibilité des contraires ne feraient

jamais de Socrate ou la substance ou la qualité, comme de cette même

essence de la substance qui avec l'incorporéité constitue l'esprit,

la corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout à l'heure

constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit.

Et c'est là que finit le _Fragment sur les Genres et les Espèces_.

Cette dernière partie ne tient même pas essentiellement à la question,

quoiqu'elle nous éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui

devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément des principes

de la scolastique.

Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement distinguer les

formes et les matières. On n'a appelé notre examen que sur la première

catégorie, celle de la substance ou de l'être proprement dit, celle de

l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui

intéresse éminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout

comme des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, applique à

toutes les catégories la même distinction de matière et de forme. Ainsi

dans la catégorie de qualité se produisent par analogie des genres et

des espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est l'espèce; la

qualité est la matière qui avec la forme de la _colorité_ constitue

l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie

qu'on puisse indifféremment assortir les formes de l'échelle de la

qualité avec les matières de l'échelle de la substance, ou faire les

combinaisons inverses? non, l'échelle de l'être proprement dit est à

part, et c'est autour de la substance à ses divers degrés, mais non dans

la substance et au même point d'identification, que peuvent venir se

placer les divers degrés de qualité, de quantité, de relation, enfin

tous les modes subordonnés aux divers prédicaments. «L'être, dit

Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou

bien encore chacun des attributs généraux, la quantité, la qualité et

tous les autres modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais

non pas au même titre, l'une étant un être premier et les autres ne

venant qu'à la suite.»

[Note 91: _Métaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.]

Admettez donc une première diversité, une démarcation profonde entre les

degrés de l'être et les accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant

les degrés d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une

même race peuvent se former des combinaisons créatrices.

Voulez-vous associer la matière du premier degré de l'être avec la forme

du premier degré de la qualité, Abélard vous dit que vous n'obtiendrez

ni la qualité substantielle, ni la substance qualitative; car vous

n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, de l'autre qu'un

des éléments de la qualité.

Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé de sa nature

et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique

résultat le premier degré de la catégorie dont vous auriez emprunté la

forme.

Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degrés dans diverses

catégories, vous chargerez de modes divers les degrés de la première;

mais, suivant Abélard, vous ne créerez pas de véritables espèces, de

véritables genres, parce que vous ne créerez pas des natures. Des

animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et

ces distinctions n'engendrent que des genres et des espèces improprement

dites, ou des genres et des espèces dans l'ordre de la qualité, non dans

l'ordre de l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus dans

la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques ne sont pas

ontologiques. Cependant, par analogie, on peut opérer toutes les

combinaisons que permet le nombre des graduations et des variétés dans

les différentes catégories.

De même qu'on peut opérer sur les degrés de la qualité, comme si

c'étaient des degrés de l'être, on peut, jusqu'à un certain point,

traiter les degrés de l'être comme s'ils étaient des nuances de la

qualité: le langage s'y prête. Dans la proposition, ce qui est affirmé

est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et

même en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet

quelconque avec l'opération qui qualifie une substance. Ces propositions

_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement

composées de même, et le penchant à ne considérer que comme des qualités

tout ce que nous disons des objets de notre pensée, est un penchant

naturel et même assez motivé, puisque la substance de l'être est

impénétrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne

se connaît. Quand nous voulons définir un objet, nous tombons dans

l'énumération de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer

d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa véritable

essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure

subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions

attributives suffit pour démontrer la distinction sur laquelle Abélard

s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal

fait l'homme, on peut cependant dire également: _l'animal est

raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux

propositions, attribut ou prédicat; mais l'est-il au même titre? non,

sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable nécessairement comme

l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc,

dans chaque proposition, d'une attribution on _prédication_ de nature

différente. C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, dans

le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second,

il constitue l'homme[92]. La seconde proposition énonce donc une

attribution qui a une vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est

quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard appelle _forma

simplex_. Par l'importance qu'il attache à sa distinction, on voit qu'il

croit toucher à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est

loin de réduire la connaissance humaine à une vaine conception logique

de l'accessoire et de l'apparent. Par là, il est dans un vrai réalisme.

Il met la forme simple, comme élément virtuel de la différence

spécifique, en dehors des catégories; c'est pour ainsi dire la mettre en

dehors de l'idéologie. C'est lui donner une valeur unique, et en

faire comme l'instrument de la création. On peut trouver gratuite,

hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur singulier,

réalisé par l'abstraction; mais on ne peut méconnaître là une théorie

comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les

philosophes modernes, plus réservés en général, n'ont pas cependant été

beaucoup plus lumineux; et il ne reste guère sur cette question que des

distinctions purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences

spécifiques peuvent se présenter comme des modes ordinaires. Elles

constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins

le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degré

de l'essence. Entre ces deux extrêmes se place une série de conceptions

touchant les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante,

depuis celles qui semblent des idées nécessaires, jusqu'à celles qui ne

sont plus que des généralisations de la sensation.

[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette différence, on aurait pu

dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est à peu près dans

la même sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit

qu'il _est une_ intelligence.]

Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard fait encore une

distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de

laquelle les principes ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, la

science ne considère plus que des idées qui peuvent être vraies, sans

correspondre à aucune réalité distincte; au-dessous du corps, les genres

et les espèces peuvent être des abstractions, mais elles correspondent à

des collections de réalités. Dans la partie supérieure de cette

série, les mots de matière et de forme sont encore employés, mais par

induction, par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les

plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unité, qui caractérise

la raison. Mais cette concordance symétrique n'autoriserait pas à

accoupler arbitrairement les divers produits de la pensée génératrice,

et c'est une règle qu'on ne peut franchir un degré pour associer des

matières et des formes qui ne sont point immédiatement juxtaposées.

Quant à l'union des matières à des matières, ou des formes à des formes,

il est évident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer

que telle est la valeur de la différence entre les deux parties de

l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la matière du premier

degré ou la pure essence pouvait, en acquérant la susceptibilité

des contraires, devenir indifféremment la matière de deux formes

contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait être le

même que celui du corporel. Cela n'est possible qu'à ce degré de

l'abstraction; et certes une telle pensée aurait bien mérité d'être

approfondie au point de vue de la nature réelle des choses. Mais le

propre de la scolastique est de donner la forme ontologique à tout, et

de ne considérer l'ontologie véritable que de profil; elle la côtoie

sans cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a explicitement

et méthodiquement établi, comme les modernes dialecticiens du

panthéisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes

ou les apparences successives de l'être identique universel.

Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie considérée

ontologiquement; mais remise à sa place, c'est-à-dire reportée dans la

controverse des universaux, elle a pour but principal d'établir que la

différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence prédicamentale,

c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament: elle est la forme simple en

dehors de toute catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, et

ne peut être ramenée à la simple propriété, au mode, à l'accident, à

moins que l'on n'entende par là tout ce qui a besoin d'autre chose que

soi pour être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, et qui

d'ailleurs ne serait le degré d'aucune échelle catégorique. D'où il suit

tout à la fois, qu'il n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui

fait l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant l'espèce n'est

ni un mot ni un néant; d'où il suit encore que Buhle a eu raison de dire

qu'Abélard est réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a l'égard

de Guillaume de Champeaux[93].

[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la

traduction, p. 689.]

Abélard, Tome II · 第 8 / 33 题