DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION
DES UNIVERSAUX.
La nature des genres et des espèces a donné lieu à la controverse la
plus longue peut-être et la plus animée, certainement la plus abstraite,
qui ait passionné l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins à
une question pratique, à une de ces questions mêlées aux intérêts du
monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut
penser de la nature des idées générales. S'il existe une chose qui
paraisse une simple curiosité scientifique, c'est assurément une
recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet même à bien
des esprits cultivés. Cependant la durée de la controverse est un fait
historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et elle s'est maintenue
à l'état de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siècle jusqu'à
la fin du XVe, c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur
et la violence même avec lesquelles cette guerre a été soutenue passe
toute idée; et si le règne de la scolastique est à bon droit regardé
comme l'ère des disputes, il en doit la réputation à la question des
universaux.
Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de cette unique question.
C'est Abélard lui-même qui a dit: «Il semblait que la science résidât
tout entière dans la doctrine des universaux[1].» Et l'un des hommes
qui ont décrit avec le plus de vivacité et jugé le plus librement
les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant dépeindre la
présomption de certains docteurs, s'exprime ainsi:
Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient
et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un système
nouveau touchant les genres et les espèces, un système inconnu de Boèce,
ignoré de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraîchement
de découvrir dans les mystères d'Aristote; il est prêt à vous résoudre
une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle
il a été consumé plus de temps que la maison de César n'en a usé à
gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il a été versé plus
d'argent que n'en a possédé Crésus dans toute son opulence. Elle a
retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que
cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouvé ni cela
ni autre chose; et c'est peut-être que leur curiosité ne s'est pas
contentée de ce qui pouvait être trouvé; car de même que dans l'ombre
d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement,
ainsi dans les intelligibles qui peuvent être compris universellement,
mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne
saurait être rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le
fait d'un homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses
fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils
s'évanouissent; les auteurs expédient la question de diverses manières,
avec divers langages, et quand ils se sont différemment servis des mots,
ils semblent avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils
ont laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»
[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.]
[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit
qu'il ne se rappelle pas l'auteur:
Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,
Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.
_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._,
XIX, t. VI, p. 161 et 163.]
Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession d'être de l'Académie,
c'est-à-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables,
tout en se donnant pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il
regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour
avoir défini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3].
Jean de Salisbury n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle
avait enfantés; mais il était frappé de l'importance de fait d'une
question qui avait donné plus de peine à conduire que l'empire romain.
Il s'étonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son
temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer en combat
véritable, ni le pugilat et les armes employés à l'aide d'une thèse de
dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pavé de l'Université,
si ce n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir
spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour intimider ou punir
le crime d'errer sur la nature des idées abstraites[4]. Mais il
reconnaissait dans la question des universaux le thème éternel des
bruyants débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les grandes
pépinières de la dispute, et chacun ne songe à recueillir dans les
auteurs que ce qui peut confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de
cette question; on y ramène, on y rattache tout, de quelque point que
soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont
parle un poète, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
retracer qu'un cyprès[5]. C'est la folie de Rufus épris de Névia, de qui
rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle;
si Névia n'était pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose
la plus commode pour philosopher est celle qui prête le plus à la
liberté de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulté propre et par
l'inhabileté des contendants, donne le moins la certitude.»
[Note 3: _Toplo._, I, 1.]
[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et
d'Érasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii).
Les réalistes et les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait
brûler leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.]
[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.]
[Note 6: Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre
que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient ce vers:
... Si non sit Navia, mutus erit.
(L. I, ep. LXIX.)
]
Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, une source
intarissable de disputes et de systèmes. C'était le seul problème, le
premier intérêt, la grande passion; les docteurs en parlaient sans
relâche, comme les amants ridicules de leur maîtresse.
Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement à cette question
des universaux? Elle est toujours tellement près des autres questions
dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous savons comment elle s'est
introduite dans le monde; comment elle était à la fois posée et
compliquée par les antécédents du péripatétisme scolastique; comment
enfin Abélard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre à
l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne
l'avait pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a
passé pour son ouvrage.
On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans
l'antiquité[7]. Aussitôt qu'elle naît, elle doit produire le
nominalisme; car la première fois qu'on entre en doute sur la nature
des idées générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense lorsqu'on
prononce un terme général, il est naturel de se dire d'abord que l'être
général n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a
jamais perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme réelle que
l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la généralité n'est
qu'une manière humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine
nous est donné par l'histoire dans l'école de Mégare. Cette secte avait
soutenu 1° que la comparaison est impossible, excepté du semblable à
lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être affirmée d'une autre,
puisqu'elle ne saurait lui être identique (Stilpon); 3° que celui qui
dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là
(Stilpon)[8]. On voit reparaître tous ces principes dans la scolastique
du moyen âge; le second surtout se retrouve dans Abélard, qui ne savait
peut-être pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas sans
raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon à
l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour
lui ôter cette couleur de philosophie négative et ces apparences de
tendance à l'éristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.
[Note 7: Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.]
[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tês parabolês logon anêrii, legôn êtoi
ex omoisin auton, ê ex anomoiôn synistasthai], etc., Laert., I. II, c.
x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou mê katêgoristhai.... oti ôn oi logoi
eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechôriothai allêlôn.]
Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioê, kai
elege ton legonta anthropon einai, mêdena oute gar tonoe legein, oute
tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.]
Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que les mégariens,
les stoïciens développèrent les mêmes idées, au moins dans le sens du
conceptualisme, et n'échappèrent point au danger d'une logique plus
ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur influence tout ce que
la scolastique présente de sophistique subtilité[9]. Historiquement,
de tels rapports seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les
analogies soient réelles; mais on se rencontre sans s'imiter.
[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.]
Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun une doctrine originale;
celui-ci, en atténuant et supprimant la difficulté de la question par
l'attribution d'une existence réelle aux types généraux des choses, aux
idées invisibles, l'exemplaire et l'objet des idées générales; celui-là,
en adoptant le principe négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit
universel, mais en tempérant les conséquences de cet individualisme,
soit par la théorie de l'existence en acte et en puissance, soit par
la distinction de la forme et de la matière, soit par l'admission des
substances secondes et des formes substantielles. De là cependant deux
doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; l'autre qu'on pourrait appeler
le formalisme, et qui, en conservant des traces de réalisme, pouvait
mener aux conséquences avouées des conceptualistes et des nominaux. Ces
deux grandes doctrines, protégées par des noms immortels, n'avaient
jamais été complètement oubliées.
Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur
la question, qui n'avait pas toujours conservé la même forme ni la
même portée. Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de choses
sensibles, les autres des idées de choses insensibles, cette différence
avait engendré celle des doctrines et produit les diverses solutions
d'un problème unique.
Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris parti contre les
idées des choses sensibles, en révoquant en doute ces choses mêmes. La
secte éléatique niait les choses sensibles, prétendant démontrer leur
impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte à toutes les
sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer
qu'une réalité imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine infidélité. Ce qui
échappe aux sens lui avait paru plus réel que ce que les sens atteignent
et manifestent.
Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas toutes de même
espèce, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de même
nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
proscription commune, manque de justesse et de pénétration. Peut-être
Épicure, peut-être Démocrite ont-ils mérité ce reproche. L'injustice
ou l'ignorance pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant
méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme réelles bien des choses
non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la
Métaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles
sont les distinctions à faire parmi les idées des choses non sensibles?
[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.]
D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus donnent
naissance immédiatement à deux sortes d'idées. La première se compose
des idées des qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs
de sensations, une fois qu'elles sont détachées de ces souvenirs, ne
représentent plus rien de réellement individuel, ni qui soit accessible
aux sens en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur et
prises isolément, des idées de choses non sensibles, quoiqu'elles soient
les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'expérience nous
témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes et séparément, elles
représentent les qualités abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
qu'on les appelle communément idées abstraites.
La seconde classe d'idées de choses non sensibles à laquelle donne lieu
le souvenir des choses sensibles, est celle des idées des qualités
en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualités,
considérées dans les êtres qui les réunissent, servent à distribuer
ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et
les espèces. Les idées de ces collections sont des idées de choses non
sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les
individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idées soient les
souvenirs des qualités observées chez les individus que les sens ont
fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce comprennent tous
les individus, et nul ne peut avoir observé tous les individus. De
l'autre, les idées de genre ou d'espèce font abstraction des individus,
pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut
être perçu par les sens hors d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce
ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des
souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de
sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu.
Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres éléments dans les
idées abstraites ou de qualité et dans les idées universelles ou de
genre et d'espèce que la sensation rappelée, décomposée, généralisée,
ces idées renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non
sensible. Elles ne sont pas de pures idées des choses sensibles. Il y a
dans les idées de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite
de qualité; mais encore une induction qui conclut de l'expérience
à l'existence des qualités semblables dans les individus réels ou
seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette
induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on n'a jamais vu,
à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que,
dans ces idées, il y a déjà la conception de l'invisible.
Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre chose, et dans
la formation des idées de genre et d'espèce, dans celle des idées
abstraites, dans la notion même des individus observés, elle démêlerait
et constaterait bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, et qui ne
correspondent à rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idées
d'être, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore
celles de cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des idées de
choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, telle que nous
venons de la rappeler, ne suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la
production de ces idées, des philosophes ont admis une sorte d'induction
particulière; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idées
de pures qualités ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites
d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, c'est-à-dire encore
plus éloignées des réelles substances individuelles, que les autres
idées placées jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.
Enfin, il est des choses substantielles et réelles qui, bien
qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensée. Dieu n'est pas
une qualité, un genre, une espèce; c'est le nom et l'idée d'un être
déterminé, réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est aussi le
nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle peut être conçue et
affirmée, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas
non plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, c'est un tout
réel et même individuel qui n'est que conçu, et dont le nom exprime une
idée beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.
Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi:
1° Idées d'êtres déterminés et substantiels, inaccessibles aux sens,
_Dieu, une âme_, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, mais
qui ne sont pas aussi nécessairement conçues comme des substances,
_force, cause, nature, essence_, etc. 3° Idées de touts dont quelques
parties ou quelques propriétés seulement sont accessibles aux sens, _le
ciel, l'espace, le monde_, etc. 4° Idées de collections ou de touts
partiels dont les éléments individuels ne sont pas tous perçus, le plus
grand nombre en étant seulement conçu, _règne inorganique, système des
plantes_, etc. 5° Idées des collections fondées sur une essence commune
ou plutôt idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement
l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités ou modes plus ou
moins voisins ou éloignés des attributs essentiels; ce sont les idées
abstraites proprement dites.
Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement abstraites,
sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au
même titre? Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous la même
loi?
Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité n'est pas grande.
Le sensualisme a toujours incliné vers cette erreur; l'idéologie pure
y tend. Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie ou du
sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point préservés. Celui qu'on
leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu
avec eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe d'idées de choses
non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range
pas toutes sur la même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
que l'existence déterminée, il semble avoir refusé la réalité aux objets
propres et directs des idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces
idées en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour vraies, pour
valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part
joué un plus grand rôle que dans le péripatétisme.
Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné le fond de ces
idées; et d'abord on a mis hors de question les idées de substances
invisibles, comme _Dieu, ange, âme_, et les idées de qualités proprement
dites, de celles qui n'existent réellement que dans les sujets
individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les
substantifs abstraits qui y répondent. Les premières de ces idées sont
des êtres[11], les secondes des accidents. Il est resté: 1° Les idées
de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions
nécessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs
les plus généraux des choses, analogues aux catégories ou prédicaments
des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités essentielles
qui sont la base et la condition des essences; ces idées, difficiles
à exprimer, sont les _formes essentielles_ du péripatétisme et de la
scolastique. 3° Les idées des essences qui sont le fondement des genres
et des espèces; ce sont les universaux proprement dits. 4° Les idées des
touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et
les espèces, ou des composés déterminés de parties formant ensemble une
unité de conception.
[Note 11: Les premières n'ont pas été constamment et sans exception
mises hors du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant
que Dieu ne pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme,
etc., soutenait qu'il n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.]
Toutes ces idées ont un caractère commun: elles sont désignées par des
noms généraux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes être appelées des
universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à
la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans leur réalité
objective immédiate par le principe qu'il n'y a de réel que l'individu.
Cependant c'est sur la troisième classe d'idées que la querelle a
surtout éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou l'espèce,
on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on arrive aux individus.
Cependant la conception du genre ou de l'espèce n'est pas celle des
individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité,
puisqu'elle comprend les individus qui sont réels, et cependant, comme
elle n'est pas la conception même des individus qui sont seuls réels,
elle est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. Ainsi les
idées de genre et d'espèce n'ont point de réalité immédiate, quoique
médiatement elles soient fondées sur des réalités. De là des équivoques
et des difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles dont
les objets se résolvaient moins facilement en réalités, offraient un
caractère plus évident d'abstraction; c'étaient ces idées scientifiques
_d'être, d'essence, de cause_, au lieu que les idées des genres et
des espèces avaient une face changeante qui piquait la curiosité et
embarrassait la subtilité.
Or donc, tandis que les universaux avaient été assez généralement pris
pour des conceptions formées en conséquence plus ou moins éloignée
de l'existence d'individus réels, deux opinions presque absolues
se produisirent au moyen âge. D'un côté, la doctrine de Platon,
imparfaitement connue, qui attribuait aux idées universelles des types
primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de
l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres mêmes
et les espèces; ce fut là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine
aristotélique, portant que la substance proprement dite est
nécessairement particulière, et qu'il n'y a point d'existence
universelle, quoique les universaux soient les conceptions générales
de réalités individuelles, s'exagéra à ce point de ne plus même les
admettre à titre de conception, et outrant le principe du sensualisme,
elle les réduisit à de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut là
le nominalisme.
Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maître, traita de noms
et de mots, non-seulement les genres et les espèces, mais tout ce
que l'idéologie appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les
individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que
formés d'individus, les parties, en tant que n'étant pas des individus
entiers; de sorte que pour lui des individus réels composaient des touts
imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus réels.
Ces excès amenèrent l'excès de réalisme où tomba Guillaume de Champeaux,
du moins au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et même
essence existait dans tous les individus, dont la diversité dépendait
tout entière de la variété des accidents. Dans cette doctrine, la
diversité des sujets des accidents semble s'anéantir, et comme toutes
les espèces, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi
bien que les espèces, tombent sous la loi commune de la conception
d'essence, cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée,
aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, diversité de
phénomènes.
Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut trouver la vérité en
prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans être neuve pour
le fond, l'était par quelques détails et quelques expressions, et qui
a été tour à tour appelée le conceptualisme ou confondue avec le
nominalisme. En effet, une analyse exacte la réduirait peut-être
au premier de ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second.
Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien déterminer la
doctrine d'Abélard; nous essaierons de le faire, après l'avoir exposée;
mais de son temps même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, et
comme il combattait vivement le réalisme, ou plutôt dans le réalisme les
essences générales, il fut compté tout simplement avec les nominalistes.
Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, tous deux versés
dans les sciences de leur siècle, et dont aucun ne partageait, même à un
faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent Abélard;
tous deux appartenaient à ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer
les mots, le parti libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de
Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frédéric
Barberousse, avait étudié la dialectique à l'école de Paris, et il a
excusé les opinions théologiques qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée
d'avoir empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, évêque de
Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit de la dialectique, et
qui a écrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui
que pour égaler les anciens il ne lui manquait que l'autorité[12]. Tous
deux n'ont vu dans Abélard qu'un nominaliste.
[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.]
«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur un certain Rozelin
qui, le premier de notre temps, établit dans la logique la doctrine des
mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour
la doctrine des mots ou des noms, Abélard l'introduisit dans la
théologie[13].»
[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p.
685.]
Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des écoles de son temps
et à rattacher toutes leurs prétentions et toutes leurs dissidences à
la question des universaux; par deux fois il a exposé avec détail les
solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous avons cité une
bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un
autre une citation plus longue et qui paraîtra curieuse[14].
[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.]
«Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, et
cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la
résoudre.
«L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son
auteur[15].
[Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi:
«Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les espèces
étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a été rejetée et a
promptement disparu avec son auteur.» (L. VII, c. xii.)]
«Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y
ramène de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part
touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa
surprendre le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a
laissé beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et
qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à
vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la
lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait
pitié. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une
chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il
dise très-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est
bien connu de tous ceux à qui ses ouvrages sont familiers, s'ils
veulent être de bonne foi.
[Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs
traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'épouser
ouvertement l'auteur ou le système, et qui, s'attachant aux noms
seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses
et aux conceptions.» (_Id._, _ibid_.)]
«Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que
les genres et les espèces ne sont que cela[17]. Le prétexte est pris
de Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme
des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de
chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme
et qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une
certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous
les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse
l'universalité des universaux.
[Note 17: «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que
c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (_Id_.,
_ibid_.)]
«De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
nombreuses et diverses.
«Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in
numero est_, a l'existence numérique), conclut que la chose
universelle est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est
absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne
soient pas, dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos
gens recueillent finalement les universaux pour les unir en
essence aux individus[18]. Dans ce système de la _répartition des
états_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que
Platon est individu en tant que Platon, espèce en tant qu'homme,
genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que
substance, genre suprême ou des plus généraux (_generalissimum_).
Cette opinion a compté quelques défenseurs, mais il y a longtemps
que personne ne la professe plus.
[Note 18: «Se saisissant des sensibles et autres individus, et
reconnaissant qu'ils ont seuls l'être véritable, il les fait passer
par différents états, au moyen desquels il constitue dans les
individus mêmes et ce qui est le plus général et ce qui est le plus
spécial (l'universel et la singulier).» (_Id., ibid_.)]
[Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)]
«Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard
de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or,
l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel
des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets
à la corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les
individus, et qui, se succédant presque à chaque moment, les
font écouler sans cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être
proprement et véritablement appelés les universaux. En effet, les
choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution d'un nom
substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent même
pas l'appellation, car elles changent tellement de qualités, de
temps, de lieux et de propriétés de mille sortes, que toute leur
existence paraît, non un état durable, mais une transition mobile.
Nous appelons être, dit Boèce, ce qui ni n'augmente par la tension
ni ne diminue par la rétraction, mais se conserve toujours soutenu
par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantités, les
qualités, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et
tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps.
Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent
immutables dans leur nature; ainsi les espèces des choses demeurent
les mêmes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui
coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que
c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, étranger pourtant à ce
sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le même
fleuve._ Or ces idées, c'est-à-dire les formes exemplaires, sont les
raisons (définitions) primitives des choses, elles ne reçoivent ni
accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, tout le monde
corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier
des choses corporelles subsiste dans ces idées, et ainsi que me
semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme
elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles
périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce
que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des
philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boèce et
beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus éloigné du
sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement par ses
livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres
et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord
entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard
et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui
toute leur vie se sont contredits.
«Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et
il s'évertue pour expliquer leur uniformité[20]. Or la forme native
est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrête pas dans
l'esprit de Dieu, mais elle est inhérente aux choses créées; elle
s'appelle en grec [Grec: eidos], étant à l'idée ce que l'exemple est
à l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est conçue
insensible par l'esprit, singulière aussi dans les singuliers, mais
universelle dans tous.
[Note 20: «Il en est qui, à la manière des mathématiciens,
abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
universaux.» (_Id., ibid._.)]
[Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement
_exemplum originale_.]
«Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue
l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux
individus. Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des
autorités, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de
passages, supporter la grimace du texte indigné.
«Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue,
faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre
par là des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les
_manières_ des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur
cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou
dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici
ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses
de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs répugne à
recevoir ce nom de _manière_. Et ce nom, l'interprétation ne le peut
ramener qu'à ces deux sens: la manière est ou le nombre des choses
ou l'état permanent de la chose.
«Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états des
choses et disent que les états sont les genres et les espèces.»
Cette exposition des systèmes est intéressante, quoique l'on pût en
contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de démontrer les
titres des partisans de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne,
si leurs opinions sont bien rendues, à se voir classer parmi les
réalistes, les uns n'admettant d'universalité que la totalité
collective, les autres réunissant dans chaque individu tous les
caractères et tous les degrés de généralité et de particularité. De
même, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le
premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siècle, plaçant
entre le conceptualisme que lui-même professait et le nominalisme
de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier une doctrine
intermédiaire qui, procédant de l'un et conduisant à l'autre, a pu être
successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des
historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la
doctrine d'Abélard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'écartait un peu
de son hypothèse_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus à l'en faire passer pour le
créateur.
[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real.
init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)]
[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales
dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.]
Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abélard a
été jugé du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne
s'est distingué d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce qu'ils
attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le
même auteur, séduit Abélard que parce qu'elle était la plus facile à
comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idée puérile, une
doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravité de philosophe_,
et, suivant le précepte de saint Augustin, il sacrifiait au désir de
se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons
que cette fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance de
nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On
verra dans l'exposé donné par lui-même si ses sentiments ont été bien
fidèlement représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous les
systèmes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint
lui-même autrement que ses peintres; mais il n'est pas très-facile à
reconnaître.
[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.]
[Note 25: Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer les
expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la distinction qu'il
met entre Abélard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_,
t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c.
iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, sans
le manuscrit que nous analysons au chapitre x.]
Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la division, il nous a
dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et là, ce qu'il
pensait n'était pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a
profondément distingué l'intelligence de la sensation, et attribuant à
la première la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions
qu'une image, il a montré l'intelligence suscitée et secondée par les
sens, mais produisant spontanément ses idées qui, pour être valables,
n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter à des réalités
individuelles. Les universaux, pour être les notions de quelque chose de
plus et d'autre que les réalités individuelles, ne sont donc des idées
ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et
solides, sans supposer des essences générales dont la conception est
toujours équivoque et gratuite. Là, il s'est montré conceptualiste, mais
sans trace de scepticisme: il n'a donc pas été vrai nominaliste.
Voici maintenant un traité spécial sur la question. Il est dans nos
mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et
Speciebus_[26]. Je suis porté à croire que ce titre n'est pas le
véritable, ou qu'il n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage,
qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept
premières pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un débris
d'une portion d'ouvrage dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le
tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre
traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit récemment publié nous
apprend, ce que témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique,
que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) étaient
défendues par Abélard contre les atteintes du nominalisme, et ce
fragment, rédigé par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits de ses
écrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les
bibliothèques un peu riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le
traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur la question qui
avait le plus exercé son esprit et signalé son enseignement. On verra
que nous avons pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit
d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.
[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et
Speciebus._ Ouvr. inéd., p. 507-550. M. Cousin, qui a publié ce morceau
précieux et inconnu, l'a découvert à la bibliothèque du Roi dans un
manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et
xviii.)]
[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.]
Mais enfin, comme les genres et les espèces sont l'origine et le fond
véritable de la question, et comme nous possédons sur ce point un
fragment étendu, étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence
ainsi[28]:
[Note 28: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.]
«Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les
uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que
les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur
assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire,
disent qu'il y a des choses générales et des choses spéciales,
d'universelles et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent
entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les
individus) sont espèces et genres, genres subalternes et genres
généralissimes (prédicaments), considérés de telle ou telle façon;
d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles
qu'ils croient être tout entières essentiellement dans chaque
individu.»
Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et le réalisme, puis
dans le réalisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que
des individus, voit dans les individus des universaux considérés et
restreints d'une certaine manière et plus ou moins particularisés;
c'est l'opinion que Jean de Salisbury prête aux partisans de Gautier
de Mortagne. L'autre admet, indépendamment des individus, des essences
universelles qui résident entièrement en chacun d'eux, et c'est
l'opinion, l'opinion première et foncière de Guillaume de Champeaux.
Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en commençant par la
dernière, dont il donne le développement.
«De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose
ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, à
laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
même espèce ou chose est de la même manière _informée_ par les
formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il
n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matière
pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps
_informé_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on
l'applique des espèces aux individus et des genres aux espèces.
«Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est
aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme
de la _socratité_, car tout ce que reçoit la chose universelle elle
le garde dans toute sa quantité[29]. Si donc la chose universelle
affectée tout entière de la _socratité_ est dans le même temps à
Rome tout entière en Platon, il est impossible que dans le même
temps n'y soit pas la _socratité_, qui contenait l'essence tout
entière; or, partout où la _socratité_, est dans un homme, là est
Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable
n'a rien à opposer à cela[30].
[Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus
d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses
manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec
elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations ou
modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard:
«L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans
sa totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement,
c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si
l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle
devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas
identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus
là, suivant Abélard, la supposition du réalisme absolu. (Cousin,
Introd., p. cxxxvi.)]
[Note 30: Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, selon
nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et
d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui
est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme
universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance d'un
individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité
de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être.
D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.»
(_Métaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)]
«Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement dans
le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité
tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la
maladie; or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être
malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la
noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper
en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
dans l'intérieur[31]. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité
qui prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans
l'universalité, quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent
point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient
l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la
singularité; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalité,
c'est-à-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent,
dès qu'il est malade dans l'inférieur, l'animal universel et
l'animal dans l'inférieur étant une même chose[32].
[Note 31: L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement
au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici,
c'est l'homme et l'homme individuel.]
[Note 32: Un même, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence
universelle est un universel réel (_Illud universale_) ou _un même_
(neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est
diversifié que par les formes auxquelles il est combiné. Il faut se
familiariser avec cette expression.]
«Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant:
l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent
que ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme
s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car
ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en
disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire:
retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est
Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous
retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est
malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux
fois _en tant que_ de la manière suivante: _en tant qu'_il est
universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel.
«S'ils ont recours à la ressource de l'état[33] et qu'ils disent:
l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état
universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots:
_dans l'état universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident?
Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet
accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou
d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal
n'est pas malade dans une substance autre que lui-même; si de la
substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas
malade dans l'état universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la
maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge.
[Note 33: C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de
Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel
ou individuel était une même substance à différents états ou à
différents degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme;
mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en
mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans
l'individu.]
«De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain
constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal.
Aussitôt, en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle
d'animal, aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve
en elle son fondement.
Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le
genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même
manière, l'_irrationnalité_ affecte en même temps l'animal tout
entier; ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière
(_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point
inconvenant[34] que deux opposés soient dans un même universel,
parce qu'à cela Porphyre se récrie, niant que dans un même universel
soient des opposés: _Il n'a pas ces opposés_, dit-il en parlant du
genre, _car il aurait simultanément des opposés dans un même_. Et à
cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera
quelque chose, ni les opposés ne sont en un même_[35]. Et qu'ils ne
croient pas se sauver en disant que là Porphyre ne tient pas pour
absurde que deux opposés soient dans un même, pourvu qu'ils ne
soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils
sont[36]. Sur ce pied-là, il ne serait pas contradictoire que le
blanc et le noir fussent dans un même, puisqu'ils ne le constituent
pas.
[Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui répugne ou
ce qui est contradictoire, l'absurde logique.]
[Note 35: En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est ce
dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
(espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal
avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce?
il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il y
a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes
les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes
oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas:
«Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita
erunt.» C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule
version de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les
yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant
il cite les deux passages en des termes un peu différents, et qui
traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas
antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena.......
oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto
estai.] (_Isag._, III.)]
[Note 36: Porphyre dit en effet au même endroit: «_Potestate quidem
habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le même a
bien toutes les différences en puissance, mais aucune en acte;»
c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison comme
l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement l'un
et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être le
genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que parle
ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins
plausible.]
«Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les
différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert
à soi-même de sujet[37]. Mais je réponds que l'espèce a été faite
du genre et de la différence substantielle, et comme dans la statue
l'airain est la matière et la figure est la forme, de même le genre
est la matière de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est
là la matière qui reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée,
le genre soutient la forme, car une fois constituée, l'espèce
est composée de matière et de forme, c'est-à-dire de genre et de
différence; et ainsi nous revenons au même point, et la différence a
son fondement dans le genre.
[Note 37: Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre
n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait
l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
_per se_.»]
«Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la
chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de
l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première,
c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré
ce que dit Boèce: _La similitude des espèces diverses, laquelle ne
peut être que dans les espèces et leurs individus, constitue le
genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans
l'espèce, et que la même chose au même moment soit le genre hors de
l'espèce, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement
le genre.»
[Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice
de l'objection est de substituer le corps à l'animal et la chair au
corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est
pas le genre de l'espèce homme, et la chair est une espèce du corps.
De cette manière, l'homme étant la raison incarnée et non plus
l'animal rationnel, n'est plus une espèce composée de la différence
pour forme et du genre pour matière. Abélard n'a pas de peine à
montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux règles
de l'art.]
«De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle
l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité
était l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors
d'humanité et d'animalité), elle a son fondement dans une chose
constituée d'elle-même et du genre, et c'est ainsi le constitué
même qui sert de fondement au constituant; d'où il suivrait que
l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en
effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et
disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de
séparer la rationnalité et l'homme, la rationnalité étant renfermée
dans l'homme?
«La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue
dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses ou
sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un
sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
sujet[39].» Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un
sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalité est dite d'un
sujet, quand on dit _cette rationnalité_; elle est dans un sujet,
qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet,
_elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui
soit impossible de subsister sans ce sujet même:_ car c'est ainsi
qu'Aristote définit _être dans un sujet_; mais elle est partie
formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher
un sujet dont elle ne soit point partie.
[Note 39: C'est la grande division des choses établie au
commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, _In
Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquée
dans Abélard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble
prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, mais le canevas d'un
ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la question.]
«Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans un
sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là
seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la
définition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit
impossible de subsister sans ce sujet même_, vu qu'il est possible
que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inférieurs, non
pas actuellement, bien entendu, mais en général; dites-leur la
même chose de la rationnalité, car, suivant eux, quand même la
rationnalité ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est dans le sujet homme
comme une partie qui en peut être séparée, qu'est-ce que le sujet homme
séparé de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle
en est partie formelle et non intégrale, on peut répondre qu'alors
l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie
intégrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il?
Si l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme comme la
rationnalité, parce qu'il est possible de l'en séparer sans qu'il cesse
de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
font de la rationnalité une essence subsistante n'en doivent-ils pas
dire la même chose? Il faut donc admettre que la rationnalité et
l'animalité sont dans le sujet homme de la même manière et sont
également nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité n'est
pas plus que l'animalité une essence subsistante en dehors de l'animal
humain.
L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique assez vive contre
la théorie générale de l'existence propre des essences génériques ou
spéciales, distinctes des individus et cependant résidant identiquement
et intégralement dans les individus. La pensée principale d'Abélard,
c'est que cette théorie établit, entre les éléments constituants des
êtres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie
logique; ils ne sont plus, en effet, matière et forme, genre et
différence. Ou bien il faut admettre des essences hiérarchiques, entre
lesquelles, du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes,
on ne sait plus quelles relations assigner, car où est le rapport
ontologique possible entre une substance universelle et une substance
individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit qu'aux
substances universelles et réduire les différences tant spécifiques
qu'individuelles à de simples accidents, et c'est encore une extrémité
incompatible avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre
encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abélard en
parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les
divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une
idée à une autre idée, d'une objection à une réponse, et quelquefois il
ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le développe
avec complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil de notes destinées
à l'enseignement ou à la controverse.
Trois objections détachées qui ne rentrent pas dans l'argumentation
précédente, s'offrent encore à lui, et il les pose brièvement en ces
termes:
1° Tout _matériel_ est constitué complètement par sa forme et sa
matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est
la _socratité_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate
est aussi composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre
éléments; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les
éléments viennent se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière,
ou une partie de la matière, ou la forme, ou une partie de la forme.
Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas
comment ce peut être là. Quoique la maison soit constituée par le
mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en
composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en
effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties
de la maison.
2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur ou
créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature;
ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun
doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant
d'être juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division
de créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle
d'engendré et d'inengendré[40]. Soit, et alors les universaux sont
dits inengendrés et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle
à dire, l'âme ne serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à
Dieu et n'ayant ni origine ni créateur. Socrate est composé de deux
coéternels à Dieu; toute création n'est qu'une conjonction nouvelle,
car la matière et la forme sont deux universaux, et en cette qualité
elles sont coéternelles à Dieu. La fausseté est manifeste.
[Note 40: La division de toutes choses en créateur et créature
était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. En
l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de
la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le
système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de
Chartres et au fond contre le platonisme.]
3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même essence
(l'essence _animalité_) qui fait, avec la rationnalité, l'homme,
avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule
essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que
le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne
ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection,
si l'on n'en avait dit assez.
Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie des essences universelles
résidant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui,
suivant son récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité,
lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume de Champeaux à se
rétracter. Voici les termes dont il se sert:
«Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé son
ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais sa
conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude
habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était
transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à
sa manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre
professer la rhétorique, entre autres essais de discussion, je
le forçai, par les arguments de controverse les plus évidents, à
changer ou plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux.
Son système touchant la communauté des universaux était d'établir
que la chose totale et identique résidait essentiellement et
simultanément dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y
trouvait aucune diversité dans l'essence, mais seulement une variété
causée par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda
cette doctrine: il dit désormais que la chose identique l'était,
non pas essentiellement, mais indifféremment, et comme c'est sur ce
point des universaux que s'élève toujours la question capitale entre
les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt
forcément abandonné sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel
délaissement qu'à peine l'admit-on depuis lors à professer la
dialectique, comme si la totalité de l'art consistait dans cette
question des universaux[41].»
[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.]
La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce récit. Nous venons d'y
lire le résumé de l'argumentation par laquelle il força Guillaume de
Champeaux à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant dans
sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de
l'indifférence, _sententia de indifferentia_, et qu'au début il a
représentée comme n'admettant dans les individus que des universaux
différemment considérés. On va voir comment il l'a développée; ici nous
analysons au lieu de traduire[42].
[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.]
Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu différemment
considéré est et l'espèce, et le genre, et ce qu'il y a de plus général
(genre suprême). Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est un
individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier
dans aucun autre homme. La _socratité_ ne donne pas un autre homme que
Socrate. Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout ce
que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne
considère en lui que ce qui caractérise l'homme, savoir l'animal
rationnel mortel, et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être
attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les mêmes quant à la
nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces
mots: c'est un prédicable de plusieurs en _quiddité_ de même état;
_prédicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de
plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numériquement différentes; _en
quiddité_ (_in quid_), comme prédicat ou attribut essentiel; _d'un même
état_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le même
degré de l'échelle ontologique[43].
[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne;
mais il paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié
ou du second système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était
très-inventive.]
Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce
que désigne le mot _animal_, Socrate _en cet état_ devient genre. Enfin,
si délaissant toutes formes, nous ne considérons en Socrate que la
substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus
général, ou généralissime, pur prédicament. Et comme vous pourriez
objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas
plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque
l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme
Socrate lui-même; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en
tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un
autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se
retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est
homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui,
c'est-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de
l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se
retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant
que l'on considère l'individu d'une manière on d'une autre,
c'est précisément ce qu'on appelle le _non-différent_ ou plutôt
l'_indifférent_ (_indifferens_).
Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité et par la
raison.
L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les plus générales sont
au nombre de dix; les plus spéciales sont en un certain nombre, mais
non pas infini; les individus sont en nombre infini[44].» Or, dans le
système en question, les individus, en tant que substances, sont les
choses les plus générales et cessent d'être en nombre infini.
[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.]
On répond précisément par la non-différence. Oui, dit-on, les genres les
plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-à-dire que
les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini.
Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de
commun, de non-différent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que
dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on exprime en disant que
ces mêmes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix
par l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de substance, autant
de substances et par conséquent autant de genres les plus généraux;
et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus
général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point,
_indifferentia sunt_.
Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature
est l'espèce, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se
dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature à Platon? L'homme
de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas
Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus
sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun?
[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.]
On vous répondra, en recourant à l'indifférence (_ad indifferentiam
currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_)
Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes.
Ainsi, comme essence indifférente, Socrate est Platon.
Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce qui s'affirme de
plusieurs différents en espèce, l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs
différents en nombre[46].» Et alors, comme Socrate, _en l'état_
d'animal, est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes;
en l'état d'homme, il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui
diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme
qui est Socrate, soit inhérent à un autre que lui-même?
[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.]
Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun état, c'est-à-dire à
quelque degré ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_
à personne qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, c'est-à-dire
considéré comme espèce _homme_, on peut dire qu'il est inhérent à
plusieurs, parce que plusieurs lui sont inhérents, comme non différents
de lui, comme indifférents. De même, si on le prend comme animal. Ici on
se heurte contre l'autorité de Boèce: «L'espèce n'est pas autre
chose qu'une pensée collective qui se recueille de la ressemblance
substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. Le genre est une
pensée tirée de la ressemblance des espèces[47].» Or, ceci ne s'accorde
pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espèce
qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de
même pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate
comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que
tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? mais cela
est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus
ou les autres espèces; c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne
sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce[48], mais sont la
collection ou la conception commune qu'opère l'intelligence de tous les
individus.» Dire que Socrate comme homme est une espèce, c'est donc dire
que l'espèce est la collection d'un individu.
[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.]
[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.]
Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant
qu'homme, est une espèce, on peut dire de Socrate: «Cet homme est une
espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espèce.» Le
syllogisme est régulier[49].
[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la première ligure
(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)]
«J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un
universel; 2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3°
s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à
la seconde conséquence, car dans ce système tout universel est un
singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je
réponds: La substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je
pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50].
Or, comme dit Boèce dans le livre _des Divisions_, «celles-ci ont
cette règle commune que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être
en opposés[51].» En sorte que si nous divisons le sujet par les
accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont
blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais
_parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres
ni noirs ni blancs_. Voici, d'après cela, comment il faudrait s'y
prendre pour nier que cette division «Toute substance est ou
universelle ou singulière,» soit suivant l'accident: il faudrait
dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier
qu'entre blanc et doux.
[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.]
[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.]
«Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions
suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez
quelles sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles
la règle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque
l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon
l'accident: _Celles-ci ont toutes cette règle commune_, etc., ils
prétendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais
ils ne tiendront pas là, car là-dessus précisément, sur l'universel
et le singulier, l'autorité les contredit: aucun universel n'est
singulier et aucun singulier n'est universel. Boèce, en parlant de
cette division: «La substance est ou universelle gu singulière,»
dit dans son commentaire sur les Catégories: «Il ne se peut que
l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle
de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité ne passent
l'une dans l'autre, car l'universalité peut être affirmée de
la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, et la
particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en
sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui
est particulier devienne universalité[52].» _Universalité_ et
_particularité_, ces noms sont pris pour l'universel et le
particulier, les exemples nous l'apprennent, témoin celui d'animal
et de Socrate. A ceci, rien ne peut être opposé de raisonnable.
[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.]
«Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et
réciproquement; mais quand il est universel, le singulier est
universel, et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je
dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ paraît avoir ce sens:
aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant
universel; ce qui est conséquemment faux, car Socrate demeurant
Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore
avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularité ne confère
à aucun singulier d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme
singulier l'universalité; ce qui est complètement faux entre Socrate
et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et
n'interdit à aucun singulier d'être quelque chose d'universel,
puisque, suivant eux, tout singulier est universel.
«De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate,
c'est-à-dire dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par
le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire
en toute cette propriété que désignent ces mots _c'est un homme_;
voilà qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique,
et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_.
«Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive
la désignation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que
signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se
charge d'en juger.»
D'après le principe de Porphyre que l'espèce est composée du genre et
de la différence substantielle, comme la statue de l'airain et de la
figure, la matière, ainsi que la différence, est une partie de l'espèce.
L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc
corrélatives, et opposées l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le
père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose
que lui-même, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas
d'elle-même, mais du tout qui n'est pas elle.
Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce qui arrive dans
la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n'est que le genre
diversement considéré, l'espèce homme n'est essentiellement que le genre
animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa
différence, l'espèce _homme_ ne fait qu'un avec sa matière _animal_,
l'espèce sera un tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est
impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son
genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce,
le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi
puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit
Boèce[53].
[Note 53: «Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro
primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard connaissait le commentaire
de Boèce sur les Topiques de Cicéron.]
De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne
sont pas, à proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des
choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des
mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux choses générales
leur réalité, Abélard ait été accusé d'avoir soutenu le nominalisme.
L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la
doctrine ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer en effet
entre ceux qui, par forme de réfutation et pour convaincre leurs
adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les
universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et
ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux
sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une
critique, une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. Celle
des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les
choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la
voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des
idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel.
Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait été négligée,
doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes
que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de
soutenir encore qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par là que
du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de
distance qu'on ne veut pas s'y arrêter; mais il serait historiquement
faux de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, et qu'il
n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend
quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès
qu'un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est janséniste,
protestant. Et cependant il y aurait mensonge à prétendre que le
gallicanisme, le jansénisme, et le protestantisme ne soient pas des
doctrines et des sectes profondément distinctes.
Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme
vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54].
[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.]
«Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces
ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou
sujets, et non pas des choses.
«Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des
choses. L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce[55], «n'est qu'une
pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus
numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de
la similitude des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme
des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on
disant: «Il y a de telles _choses_ dans les êtres corporels et
dans les sensibles; l'intelligence en conçoit au delà des objets
sensibles[56].» Le même Boèce dit encore: «Puisque les premiers
genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait nécessairement
que ce fût aussi le nombre des mots simples qui se diraient des
_choses_ simples[57].» Mais eux, par les genres, ils expliquent
qu'il faut entendre les _manières_[58]. Aristote dit dans le _Peri
Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres
particulières_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent:
«_Les choses_, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal, dit
Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles[60],
quand il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition
de l'universel,» que ce soient des _choses_ prises comme prédicats
et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition
prédicative énonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit
prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme prédicat[61].» Ne
pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires,
ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les
interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils
coupent la peau.»
[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.]
[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. On
pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens
qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont des
choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales
diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets
comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il
se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il
arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement
qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère en
elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, et il
réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses dans
les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors des
sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur propriété
comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus
atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia,
ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi.» N'est-il pas
évident que le mot _res_ est employé là pour exprimer ce dont on parle,
et parce que le langage est involontairement réaliste?]
[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.]
[Note 58: Ces diverses citations étaient probablement devenues triviales
dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux
interprétations diverses que les divers systèmes en donnaient pour n'en
point être embarrassés. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait
des gens qui par les mots de genres et d'espèces entendaient tantôt les
choses universelles, tantôt la _manière des choses, rerum maneriem_.
C'est probablement ce qu'Abélard appelle ici _manerias_. En tout cas,
le mot paraissait nouveau et obscur à l'auteur du _Metalogicus_, qui
trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la
chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'étymologie
exprimer que le nombre des choses, ou l'état dans lequel la chose
demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens était probablement le
véritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui
croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses
universelles, [Grec: diamonê tôn ontôn]; et cette expression aurait
ainsi été conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne,
_la Manière d'être_. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean de
Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine
des _manières_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le réalisme, et
Abélard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p.
523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit.
phil._, t. III, p. 909).]
[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il
semble qu'Abélard avait encore une autre version du _De Interpretatione_
que la version de Boèce, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum
aliae sunt universales, aliae sunt singulares,» et il y a dans la
version de Boèce: «Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia.»
Les termes cités Par Abélard sont conformes à la version de Pacius,
(édit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi
quelque traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a
quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec,
[Grec: tôn pragmatôn].]
[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition
d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131.
A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y lis ainsi
qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des
substances premières, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci,
et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances
premières sont individuelles.]
[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.]
Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles que
singulières, tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela
n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui
est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots
sont successifs, les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer
des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti et
non qu'elle s'est trompée.
En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la
figure est sa forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la
différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont
ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est
nullement la matière d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier
n'est pas le second.
Mais on prétend que tout cela est façon de parler figurative. Dire
que le genre est la matière de l'espèce, reviendrait à dire que la
signification du genre est la matière de la signification de l'espèce.
Mais puisque le système est que rien n'existe que les individus, et que
les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des
individus, homme et animal signifient la même chose, et par conséquent
on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espèce est
la matière de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on
y est bien forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre que la
différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des
espèces et les parties la matière du tout[62]. Que si les espèces sont
la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne
diffèrent plus, ils se confondent.
[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.]
Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la
signification de l'espèce, car le genre et l'espèce sont une même chose
dans le système de l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme
pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le genre ayant reçu la
différence se transforme en espèce[63].» Un même n'est point partie de
lui-même, car si le même était à la fois tout et partie, le même serait
opposé à lui-même.
[Note 63: _Id., Ibid_.]
Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais c'est le cas de
rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici,
l'examen approfondi auquel il s'est livré de l'objection prise du tout
et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaître
toute sa polémique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible
trace.
[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et
Spec._, p. 517, et dans la présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.]
Cette réfutation du nominalisme est en effet brève et superficielle, et
quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutôt fondée sur des autorités que
sur la raison.
Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot
(_animal_) ne peut être la matière d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne
voit que c'est décider la question par la question? Si l'espèce n'est
qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer à
ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et une
forme. Ce n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce comme
quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut
embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la déférence pour
l'autorité qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce
celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorité et non de
raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment
adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu
soucier des autorités?
L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots
que parle fond, c'est que, d'après les maîtres, tout est substance ou
accident, et que les genres et les espèces, n'étant pas des accidents,
sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des
substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment
des premières, celles qui leur sont attribuées ou _prédites_. Elles sont
substances, parce qu'elles font connaître les substances premières.
Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent.
Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne
décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu'au
contraire il ne semble leur être attribué qu'une réalité dérivée
de celle des substances premières, c'est-à-dire individuelles? Les
substances premières ou individuelles sont vraiment substances, en ce
qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les
autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore
substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec:
katêgoreitai][65]) des substances premières ou individuelles.
Évidemment, c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes,
la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas
qu'Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en
disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont
chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités,
puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des
substances par attribution.
[Note 65: Categ., V.]
L'intervention constante de l'autorité dans les débats scolastiques
en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est a la fois
absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour
soi, multiplier les citations conformes, interpréter les citations
contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est l'incohérence
des textes qui a produit dans la présente question la multitude et la
diversité des systèmes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de
Jean de Salisbury: «Dans cette question, dit-il,
_Magno se judice quisque tuetur_;
et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont indifféremment mis
les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa
doctrine ou plutôt son erreur[66].» C'est ainsi que la controverse
devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse, Jean
de Salisbury qui a spirituellement discuté et en partie réfuté les
systèmes, tombe à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il
produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les
espèces ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque
les noms sont quelque chose[67]. Évidemment, l'équivoque sur le sens du
mot _être_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la
difficulté. Aristote n'est pas irréprochable en cela; il s'est servi de
_l'être_ avec une liberté, une indifférence, qu'il fallait remarquer, si
l'on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et
le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrivé aux scolastiques;
ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem
omnes Aristotelem profitentur_[68].
[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.]
[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.]
[Note 68: _Ibid_., c. xix.]
Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu'il était
présomptueux, il se fût fié a son orgueil, et si, rejetant les textes,
il n'eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison!