Cependant les recherches de la justice continuaient.
Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux
délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était
venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques
renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien.
Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de
madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui
avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses
pièces.
De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point
été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa
clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur
empreintes.
Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait
remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient
entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il
entré ce voleur?
--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer,
laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du
dehors.
--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il
deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit
bureau et justement ce jour-là? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul
mandat, au lieu de prendre le cahier entier?
Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient
élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que
celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il
écoutait, il regardait, il ne disait rien.
C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle
de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était
disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais
qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses
lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence.
Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec
madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas,
et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde
déférence.
--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans
votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à
adresser à vos domestiques.
Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison
qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les
Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était
contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du
pays.
Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait
plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait
éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que
celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il
fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela;
même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes;
de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se
mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la
façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même
volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit
commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont.
--Quel exemple! disait-il souvent.
Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait,
son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était
surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de
faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand
cela lui était si facile.
Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari
témoignait à cet aimable commissaire; loin de là, car avec ses manières
douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui
inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi?
et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un
jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui
faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel
elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des
serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de
ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à
Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas
pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre
quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah!
comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se
fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et
l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans
ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre
elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le
voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les
lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait
pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son
ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe
du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas
laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle
ne le sentait que trop, devait manquer de naturel.
Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits
positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence
par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été
folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la
prudence pouvait lui suggérer.
Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces
précautions.
Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et
de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle
cachât, et c'était là pour elle le difficile.
Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux,
et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle
ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien
à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou
une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger
qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant
son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât
comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger,
n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas
dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en
elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui
tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que
cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait
pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie.
Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre
de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait
toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait
faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la
possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la
justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses.
Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle
éprouverait l'embarras des richesses.
Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses?
A qui, à quoi se fier?
D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des
explications impossibles à donner.
Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les
diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des
justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés,
qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le
certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître.
Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher
ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même.
Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement
pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne
perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à
angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les
vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles
qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits
cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des
planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps
pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare
facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers.
Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait
pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien
cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie,
comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à
secret dont le fin fond était connu d'elle seule.
Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait
ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un
coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé
une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses
petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé
entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres
feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait
de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait
faire disparaître, titres et bijoux.
Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de
les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne
retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le
tapis sur lequel elle avait traîné un meuble.
Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui
faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison.
De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était
fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait
offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son
intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de
cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de
ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé.
Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le
commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa
vue.