XXXV

Cependant les recherches de la justice continuaient.

Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux

délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était

venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques

renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien.

Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de

madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui

avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses

pièces.

De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point

été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa

clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur

empreintes.

Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait

remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient

entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il

entré ce voleur?

--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer,

laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du

dehors.

--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il

deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit

bureau et justement ce jour-là? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul

mandat, au lieu de prendre le cahier entier?

Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient

élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que

celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il

écoutait, il regardait, il ne disait rien.

C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle

de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était

disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais

qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses

lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence.

Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec

madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas,

et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde

déférence.

--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans

votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à

adresser à vos domestiques.

Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison

qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les

Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était

contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du

pays.

Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait

plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait

éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que

celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il

fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela;

même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes;

de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se

mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la

façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même

volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit

commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont.

--Quel exemple! disait-il souvent.

Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait,

son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était

surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de

faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand

cela lui était si facile.

Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari

témoignait à cet aimable commissaire; loin de là, car avec ses manières

douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui

inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi?

et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un

jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui

faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel

elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des

serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de

ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à

Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas

pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre

quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah!

comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se

fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et

l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans

ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre

elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le

voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les

lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait

pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son

ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe

du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas

laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle

ne le sentait que trop, devait manquer de naturel.

Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits

positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence

par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été

folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la

prudence pouvait lui suggérer.

Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces

précautions.

Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et

de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle

cachât, et c'était là pour elle le difficile.

Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux,

et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle

ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien

à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou

une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger

qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant

son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât

comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger,

n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas

dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en

elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui

tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que

cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait

pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie.

Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre

de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait

toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait

faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la

possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la

justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses.

Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle

éprouverait l'embarras des richesses.

Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses?

A qui, à quoi se fier?

D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des

explications impossibles à donner.

Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les

diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des

justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés,

qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le

certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître.

Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher

ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même.

Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement

pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne

perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à

angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les

vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles

qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits

cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des

planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps

pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare

facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers.

Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait

pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien

cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie,

comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à

secret dont le fin fond était connu d'elle seule.

Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait

ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un

coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé

une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses

petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé

entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres

feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait

de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait

faire disparaître, titres et bijoux.

Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de

les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne

retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le

tapis sur lequel elle avait traîné un meuble.

Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui

faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison.

De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était

fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait

offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son

intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de

cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de

ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé.

Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le

commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa

vue.

Une femme d'argent · 第 34 / 44 题