Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il
n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin
elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle
de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant.
A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais
outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre
surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour
son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve
d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait
entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre
d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas
possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas.
Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il
rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à
partir pour Paris.
--Comment va ton père? demanda Robert.
--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui,
ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre
d'impatience.
--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule
et sans lui?
--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi
de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt
aujourd'hui.
Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son
veston, il ajouta en riant:
--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des
gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils
savaient ce que je porte dans cette poche.
--Et que portes-tu donc?
--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas
grosse.
--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.
--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire
aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats
blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix
de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour
faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que
j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me
prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le
remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule:
«Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France
me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une
signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de
cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à
concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.
Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux
affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer
le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était
au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces
mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait
tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.
--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.
--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait
bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés,
et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne
le sont les sommes que le caissier a entre les mains.
--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire,
n'est-ce pas possible?
--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible,
n'est-ce pas?
--Si on te les volait?
--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela
qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine,
cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.
--Mais...
--Je manquerais le train; à ce soir.
--Lucien.
Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son
veston bien boutonné cependant.
A quoi bon le rappeler?
C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop
savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa
poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour
payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas
demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il
ne pouvait pas davantage le lui prendre.
Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était
pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans
chercher autre chose.
Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait.
Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.
Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa
chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans
le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne
devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont
elle lui avait parlé?
Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.
Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre
d'une façon détournée.
--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec
mademoiselle Marcelle.
--Est-il donc plus mal?
--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le
désire, je peux prévenir madame.
Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait
pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre
l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui
parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection,
et avec tant d'instances.
Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître.
L'heure marchait cependant.
Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand
il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait
partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest,
à quelle heure arriverait-il à Londres?
Il fallait se décider.
Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela
était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir
de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait
toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il
n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa
lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le
bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait
été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait
absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il
n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon
qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement
entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec
madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en
tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand
madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à
cette potiche et trouverait sa lettre.
Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres
avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour
ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis
certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin;
j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf
et dix heures.»
Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du
vestibule, il passa sur le balcon.
Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les
premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à
petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux
et d'oreilles en réalité que pour la chambre.
Aucun bruit; personne.
Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir.
Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son
pas qu'il faisait aussi léger que possible.
Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux
fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à
allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.
Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau
était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux
yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur.
La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait:
_C. Fr_........
30,150
_Paris, le_
_Reçu de la Banque de France la somme de
dont elle débitera le compte_.
C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et
duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait
envoyés à Paris.
Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de
Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille
francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il
se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes
courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait
les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le
monde depuis deux jours.
Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr
que d'aller à Londres.
Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de
sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans
sa poche.
Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque
dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois
cent mille francs.
Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il
n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta
chez lui.
Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit,
et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il
signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en
chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa
poche.