XXV

Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il

n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin

elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle

de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant.

A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais

outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre

surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour

son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve

d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait

entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre

d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas

possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas.

Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il

rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à

partir pour Paris.

--Comment va ton père? demanda Robert.

--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui,

ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre

d'impatience.

--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule

et sans lui?

--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi

de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt

aujourd'hui.

Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son

veston, il ajouta en riant:

--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des

gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils

savaient ce que je porte dans cette poche.

--Et que portes-tu donc?

--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas

grosse.

--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.

--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire

aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats

blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix

de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour

faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que

j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me

prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le

remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule:

«Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France

me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une

signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de

cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à

concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.

Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux

affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer

le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était

au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces

mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait

tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.

--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.

--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait

bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés,

et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne

le sont les sommes que le caissier a entre les mains.

--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire,

n'est-ce pas possible?

--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible,

n'est-ce pas?

--Si on te les volait?

--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela

qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine,

cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.

--Mais...

--Je manquerais le train; à ce soir.

--Lucien.

Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son

veston bien boutonné cependant.

A quoi bon le rappeler?

C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop

savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa

poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour

payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas

demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il

ne pouvait pas davantage le lui prendre.

Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était

pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans

chercher autre chose.

Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait.

Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.

Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa

chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans

le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne

devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont

elle lui avait parlé?

Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.

Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre

d'une façon détournée.

--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec

mademoiselle Marcelle.

--Est-il donc plus mal?

--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le

désire, je peux prévenir madame.

Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait

pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre

l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui

parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection,

et avec tant d'instances.

Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître.

L'heure marchait cependant.

Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand

il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait

partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest,

à quelle heure arriverait-il à Londres?

Il fallait se décider.

Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela

était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir

de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait

toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il

n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa

lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le

bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait

été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait

absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il

n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon

qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement

entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec

madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en

tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand

madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à

cette potiche et trouverait sa lettre.

Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres

avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour

ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis

certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin;

j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf

et dix heures.»

Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du

vestibule, il passa sur le balcon.

Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les

premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à

petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux

et d'oreilles en réalité que pour la chambre.

Aucun bruit; personne.

Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir.

Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son

pas qu'il faisait aussi léger que possible.

Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux

fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à

allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.

Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau

était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux

yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur.

La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait:

_C. Fr_........

30,150

_Paris, le_

_Reçu de la Banque de France la somme de

dont elle débitera le compte_.

C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et

duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait

envoyés à Paris.

Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de

Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille

francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il

se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes

courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait

les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le

monde depuis deux jours.

Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr

que d'aller à Londres.

Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de

sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans

sa poche.

Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque

dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois

cent mille francs.

Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il

n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta

chez lui.

Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit,

et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il

signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en

chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa

poche.

Une femme d'argent · 第 23 / 44 题