Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après
avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du
dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste.
Pourquoi ce brusque changement?
Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer
chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle
devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée
de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné
cette question pour lui si cruelle.
Qui la surexcitait ainsi?
Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait
l'être?
Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table?
A qui?
Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il,
s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors
il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop
tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence
de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent
elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que
devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le
plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant,
loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en
un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel
Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes
de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou
tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis
Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la
place qu'elle cherchait à faire libre?
Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer
allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si
profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi,
elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa
fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était
présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle
ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore.
Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée:
il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien
certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le
trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir...
Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer
qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle,
s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère
pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse
auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui
veut être brillant.
Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu
écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré;
c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista,
rien qu'un gendre.
Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre
préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses
angoisses.
Pourquoi ce brusque changement?
N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si
empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa
fille?
Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait
gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle
influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur.
Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur
La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater
que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy;
imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop
visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour
de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se
passait autour d'eux.
A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy
il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il
ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait,
et lui, de son côté, il lui répondait.
Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber
à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?
Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame
Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée
elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre.
Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance?
Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires
entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la
catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même
dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations
qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et
ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait
échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien
d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé
à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il
ne la touchait pas.
Il y avait donc autre chose.
Quoi?
Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt,
par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de
sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent
de l'importance.
Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme
charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai
singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de
galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en
mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme
s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose
qu'il aurait volé?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas
tant la chose eût été monstrueuse.
Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire
grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.
Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner
ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente
aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut.
Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très
jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en
partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec
un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa
mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours
le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses
parents,--ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la
famille.
En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des
chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité
de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit
place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la
conduire.
--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert.
--Assurément.
Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne
voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif
d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même.
Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont
elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint
quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un
troisième.
Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement
longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La
Parisière se tenait là comme par hasard.
Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir
à lui faisait une courbe.
Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour
surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les
attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition
toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable.
Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il
attendit.
Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de
voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se
suspendit un moment et il écouta en regardant.
Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et
rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants.
C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un
mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur
quelque chose.
Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.
--Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous
devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul.
C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas
ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire
quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?
--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.
--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez
pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout
ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?
--Je ne les ai pas.
--Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.
--C'est impossible.
--Il me les faut.
Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils
l'avaient dépassé.
Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La
Parisière! Et il l'avait soupçonnée!
--Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu?
Il courut du côté d'où venait cette voix.