--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la
lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait.
--Mais... volontiers... si vous voulez, répondit Robert.
--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les
eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe.
--Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce
que disait sa fille.
Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.
Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le
jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé
par l'odeur des fleurs rafraîchies.
Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de
Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris
ne put pas s'en défendre.
Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement
quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la
parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.
--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé
cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute,
j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je
tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un
peu, n'est-ce pas?
Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques
paroles inintelligibles.
--Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous
aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée
écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de
choses graves... et urgentes.
Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un
frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement.
--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans
notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer
votre compte.
--Ah!
--C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus
strict que ce compte est lourd, très lourd.
--Je ne sais pas.
Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on
pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de
réflexion, il se remit:
--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez
péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut
donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel.
Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que
lui-même était dans l'ombre.
--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse.
--Monsieur...
--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est
que cette femme n'est pas digne de vous.
--Mais, monsieur...
--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit
loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble
et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de
discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le
linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.
--C'est qu'en vérité ce que vous me dites...
--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est
précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au
moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous
sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour?
--Vous ne savez pas qui elle est.
--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule
sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son
métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même
elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai
monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?
Robert poussa un cri.
--Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que
cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.
Et il étendit la main droite avec le geste du serment.
--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous
fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non,
Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas
cela.
Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage
convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua
vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.
--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous
vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour
vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous
étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain,
préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit,
à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous
pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous
soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre
père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit
et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en
droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je
lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il
n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous...
mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces
trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent
trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact.
--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la
fortune de ma mère?
--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui
serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en
vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.
--Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec
obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais
peut-être pas abusé de ma liberté.
--Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné
par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est
donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des
remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces
dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un
mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de
votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver.
Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans
cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire
plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je
comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre
position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une
passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir
enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument
dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de
vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun
avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes
assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.
Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua:
--Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien;
vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est
notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre
âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il
est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui.
Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle
était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en
affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer.
Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le
regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert
maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire
sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient.
--Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma
jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient
aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous
adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer
sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi,
ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre,
bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé,
irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait
mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire.
J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux
prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.
Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas
entendu: puis d'une voix qui tremblait:
--En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas
encore.
--Alors à bientôt, quand vous voudrez.
Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait
de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire;
l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme,
était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de
violence qu'on ne s'expliquait pas.
Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes
à sa femme.
--J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai
montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le
prendre par la douceur.
--Qu'a-t-il dit?
--Rien; un morceau de marbre
--Où est-il?
--Dans le jardin à réfléchir.
Mais au même instant Robert parut à la porte du salon.
--Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui
vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en
lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M.
Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins
sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon.
X
Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à
l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy.
Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres
serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde.
--Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire,
de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle.
Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais
sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible:
--Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement.
--Vous êtes fou.
--Il le faut.
Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton
de la prière:
--Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui.
--Non.
--Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein
visage.
--Parce que c'est impossible.
--Ce n'est pas une réponse.
--Encore un coup, vous êtes fou.
--Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien.
Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix.
--Parlez-donc plus bas, dit-elle.
--Et vous, répondez-moi.
--J'ai répondu.
--Geneviève!
Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle
comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui.
De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait
touchée.
--Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève.
Elle hésita un moment:
--Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite!
--Comment?
Sans répondre elle se leva.
Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait:
--Restez là.
Et elle se dirigea vers son mari.
--Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix.
--Cela se voit.
--Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles
affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin,
qu'en penses-tu?
--C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son
coeur bien certainement.
Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle
l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle
disait à son mari et ce qu'elle voulait faire.
--Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue
de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de
jouir de cette belle soirée.
Ils sortirent.
A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut
prendre la parole, mais elle l'arrêta.
--Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni
nous entendre ni nous surprendre.
Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un
petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la
prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine
en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et
l'ayant repoussé elle se dégagea.
--Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas
notre temps.
--C'est perdre notre temps!
Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant
seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait.
L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il
s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par
cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en
aperçussent.
--Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui
lorsqu'elle se fut arrêtée.
--C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir;
qu'avez-vous à me dire? parlez.
Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la
parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui
éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez
brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre.
--Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je
voulais qu'eut lieu notre entrevue.
--Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même?
--Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un
de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que
nous ne pourrons le faire ici.
--Vous saviez bien que c'était impossible.
--Et pourquoi impossible?
Elle haussa les épaules.
--Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais
cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous:
parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être
à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous
payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion
qu'il éprouve pour vous.
Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière,
lancèrent deux éclairs.
--Qui vous prend? demanda-t-elle.
--Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire.
Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie,
moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la
passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend
rien que de vous, bonheur ou malheur.
Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea:
--Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela?
demanda-t-elle.
--En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait
que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui
comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a
été à l'abri des passions.
Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis
tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que
coûte exécuter:
--Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme.
--Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous!
--Oui.
--Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui
payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion
qu'il ressent pour vous?
--Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il
n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous
les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré
dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils
pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais
trompé à cet égard?
Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant
violemment il se les enfonça dans les yeux.
--Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait
eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il
vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre
vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur.
--Mais cette maîtresse....
--C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est
moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre?
Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une
autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse
qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle
n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente,
qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui
en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si
encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous
offrir? Que peut-elle pour vous?
--Tout.
--Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le
dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il
ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un
nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un
mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler
comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même
avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est
inspirée par le sentiment et le remords de ma faute.
Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait
pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.
Mais comme il allait répondre, elle le prévint:
--Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale
qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus
intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que,
de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des
femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé
de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister
inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer
qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais
enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire
que dans cette liaison... dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible
bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas
ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi,
vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant
entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un
caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux
de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de
l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis
plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut
que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A
partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais
votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.
Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante,
éperdue.
Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui
l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.
Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute
et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la
première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari,
mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle
lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il
était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle
n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour
où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà
qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais,
plus jamais.
--C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à
lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le
mot de celle-ci.
Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à
Robert et l'attirant doucement:
--Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la
tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te
fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert
moi-même.
--Si tu m'aimais...
--Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement
parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution
que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce
que je t'aimais que décidée à, cette rupture lorsque j'étais loin de
toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt
fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu,
m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et
l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton
charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien.
Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui
m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si
complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la
vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir
conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant
plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur.
--Alors pourquoi veux-tu rompre?
--Parce qu'il le faut.
--Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu
n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui
comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois?
--Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont
aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si
longtemps hésitante.
--Quelles circonstances?
Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna.
--Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque
le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix,
17,000 fr.
--Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon
fait; je devais payer avec un chèque et...
Mais elle l'interrompit:
--Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous
devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles
pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce
qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je
écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand
mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la
table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai
eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime
les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait
plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure,
et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé
qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant
pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par
sa couleur rouge.
--Qu'as-tu dit?
--J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est
contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais
à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi
croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant
que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette
femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne
voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile
d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari,
et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui
imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les
yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur
lui. Voulez-vous que cela arrive?
--Cela est impossible.
--Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille
chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet;
qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne
reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus
dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table
et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu
vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela.
Il ne répondit pas.
--Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que
la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de
mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de
cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans
tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte
serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la
mort.
--Geneviève!
--Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je
meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas
mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un
soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en
ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me
haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture
s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas
éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain,
après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et
je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer
vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur
et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont
entre tes mains.
Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle
n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue,
loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son
calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle
se tut.
--Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont,
s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il
est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai,
dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent,
nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à
tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont
tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le
pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars,
je reviendrais.
--Il faut partir cependant.
--Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je
l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la
vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance
où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si
j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu
disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers
moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si
profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il
est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous
nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour
l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant,
qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te
regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus
belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que
l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je
rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir
et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant
pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que
toi. Et tu veux que nous nous séparions!
--C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi.
--Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et
moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui
demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment;
moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis
seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a
jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à
espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi,
dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu
vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne
l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras
pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme
toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.
Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui
on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les
paroles seraient impuissantes,--au moins pour le moment.
Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez
longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle.
--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce
que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton
père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour
bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une
maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu
importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez
séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle.
--Jamais.
--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est
entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse.