Assés priès de là en le garnison de Saint Malkaire

Note sur la transcription.

Ce volume est la seconde partie du tome VIII des _Chroniques

de J. Froissart_. Il contient le texte original de Froissart

ainsi que les variantes selon les différents manuscrits. La

première partie contient le Sommaire et les notes. Cette première

partie est disponible à l'adresse https://gutenberg.org/ebooks/74208.

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introduites par le typographe ou à l’impression ont été corrigées.

Le texte imprimé en gras ou en italiques dans l’original est

représenté =en gras= ou _en italiques_.

Certaines abréviations ne sont pas courantes: rº et vº se lisent

recto et verso respectivement, Fº ou fº Folio ou folio; Fºs se lit

Folios; V{ez} représente V avec ez en exposant.

CHRONIQUES

DE

J. FROISSART

9627.--PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE

Rue de Fleurus, 9

CHRONIQUES

DE

J. FROISSART

PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE

TOME HUITIÈME

1370-1377

(DEPUIS LE COMBAT DE PONTVALLAIN

JUSQU’A LA PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ)

DEUXIÈME PARTIE

TEXTE ET VARIANTES

PAR GASTON RAYNAUD

[Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]

A PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD

(H. LAURENS, SUCCESSEUR)

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE

RUE DE TOURNON, Nº 6

M DCCC LXXXVIII

EXTRAIT DU RÈGLEMENT.

ART. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les

personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable

chargé d’en assurer l’exécution.

Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans

l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration

du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter

d’être publié.

_Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VIII de

l’Édition des_ CHRONIQUES DE J. FROISSART, _préparée par_ M. SIMÉON

LUCE, _lui a paru digne d’être publié par la_ SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE

FRANCE.

_Fait à Paris, le 1er décembre 1887._

_Signé_ L. DELISLE.

_Certifié_,

Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,

J. DESNOYERS.

[1] CHRONIQUES

DE J. FROISSART.

LIVRE PREMIER.

§ 669. Assés tost apriès ce que messires Bertrans

fu ravestis de cel office, il dist au roy qu’il voloit

chevaucier vers les ennemis, monsigneur Robert

Canolle, qui se tenoit sus les marces d’Ango et du

5 Mainne. Ces parolles plaisirent bien au roy, et dist:

«Faites ce que vous volés: prendés ce qu’il vous

plest et bon vous samble de gens d’armes; tout obeïront

à vous.» Lors se pourvei li dis connestables, et

mist une chevaucie de gens d’armes sus, Bretons et

10 autres, et se parti dou roy, et chevauça vers le

Mainne; et en mena en se compagnie avoech lui le

signeur de Cliçon. Si s’en vint li dis connestables en

le cité du Mans, et là fist sa garnison, et li sires de

Cliçon en une aultre ville qui estoit assés priès de là;

15 et pooient estre environ cinc cens lances. Encores

estoient messires Robers Canolles et ses gens sus le

[2] pays, mais il n’estoient mies bien d’acort; car il y

avoit un chevalier en leur route englès, qui s’appelloit

messires Jehans Mestreourde, qui point n’estoit de le

volenté et tenure des autres, mais desconsilloit ce

5 qu’il pooit, et avoit desconsilliet toutdis le chevauchie,

et disoit qu’il perdoient leur temps, et qu’il ne

se faisoient que lasser et travillier en vain et à petit

de fait et de conquès.

Et estoit li dis chevaliers, qui tenoit une grant route

10 et menoit de gens d’armes, partis des aultres. Messires

Robers Canolles et messires Alains de Boukeselle tenoient

toutdis leur route et estoient logiet assés priès de

le cité du Mans. Messires Thumas de Grantson, messires

Gillebiers Giffars, messires Joffrois d’Urselée, messires

15 Guillaumes de Nuefville se tenoient d’autre part

à une journée en sus d’yaus. Quant messires Robers

Canolles et messires Alains sceurent le connestable de

France et le signeur de Cliçon venu ou pays, si en furent

grandement resjoy, et disent: «Che seroit bon que

20 nous nos remesissions ensamble, et nous tenissions à

nostre avantage sus ce pays; il ne poet estre que messires

Bertrans en se nouvelleté ne nous viegne veoir et

qu’il ne chevauce: il le lairoit trop envis. Nous avons

ja chevaucié tout le royaume de France, et si n’avons

25 trouvé nulle aventure plus avant. Mandons nostre

entente à messire Hue de Cavrelée qui se tient à

Saint Mor sus Loire, et à monsigneur Robert Briket,

à monsigneur Robert Ceni, à Jehan Cressuelle et as

aultres chapitainnes des compagnes qui sont priès de

30 ci, et qui venront tantost et volentiers. Se nous

poiens ruer jus ce nouvel connestable et le signeur

de Cliçon qui nous est si grans ennemis, nous arions

[3] trop bien esploitié.» Entre monsigneur Robert et

messire Alain et messire Jean Asneton n’i avoit point

de discort, mès faisoient toutes leurs besongnes par

un meisme conseil. Si envoiièrent tantost leurs lettres

5 et messages secretement par devers [messire Hue de

Cavrelée et] monsigneur Robert Briket et les aultres,

pour yaus aviser et enfourmer de leur fait, et qu’il

se vosissent traire avant, et il combateroient les

François. Ossi il le segnefiièrent à monsigneur Thumas

10 de Grantson, à monsigneur Gillebiert Giffart, à

monsigneur Joffroi Ourselée et as aultres, que il se

volsissent avancier et estre sus un certain pas que on

leur avoit ordonné, car il esperoient que li François

qui chevauçoient seroient combatu. A ces nouvelles

15 entendirent li dessus dit très volentiers, et s’ordonnèrent

et appareillièrent selonch ce, bien et à point,

et se misent à voie pour venir vers leurs compaignons,

et pooient estre environ deus cens lances.

Onques si secretement ne si quoiement ne sceurent

20 mander ne envoiier devers les compagnons, que

messires Bertrans et li sires de Cliçon ne sceuissent

tout ce qu’il voloient faire. Quant il en furent enfourmé,

il s’armèrent de nuit et se partirent avoech

leurs gens de leurs garnisons, et se trouvèrent sur les

25 camps. Celle propre nuit, estoient parti de leurs logeis

messires Thumas de Grantson, messires Joffrois Ourselée,

messire Gillebiers Giffars, messires Guillaumes

de Nuefville et li aultre. Et venoient devers monsigneur

Robert Canolles et monsigneur Alain sus un

30 pas où il les esperoient à trouver; mès on leur ascourça

leur chemin, car droitement en un lieu que on

appelle ou pays le Pont Volain, furent il rencontré et

[4] ratendu des François, et courut sus et envay soudainnement.

Et estoient bien quatre cens lances et li Englès

deus cens. Là eut grant bataille et dure et bien combatue,

et qui longement dura, et fait tamaintes grans

5 apertises d’armes de l’un costé et de l’autre; car sitos

qu’il se trouvèrent, il misent tout piet à terre et

vinrent l’uns sus l’autre moult arreement, et là se

combatirent des lances et des espées moult vaillamment.

Toutes [fois], la place demora as François, et

10 obtinrent contre les Englès, et furent tout mort ou

pris: onques nulz ne s’en sauva, se il ne fu varlès ou

garçons; mès de chiaus aucuns, qui estoient monté

sus les coursiers leurs mestres, quant il veirent le

desconfiture, se sauvèrent et se partirent. Là furent pris

15 messires Thumas de Grantson, messires Gillebiers

Giffars, messires Joffrois Ourselée, messires Guillaumez

de Nuefville, messires Phelippes de Courtenay, Hue

le Despensier, neveu à monsigneur Edouwart le Despensier

et pluiseur aultre chevalier et escuier, et tout

20 enmené prisonniers en le cité du Mans.

Ces nouvelles furent tantost sceues parmi le pays

de monsigneur Robert Canollez et des aultres, et ossi

de monsigneur Hue de Cavrelée et de monsigneur

Robert Briket et de leurs compagnons: si en furent durement

25 courouciet, et se brisa leur emprise pour celle

aventure. Et ne vinrent cil de Saint Mor sus Loire

point avant, mès se tinrent tout quoi en leurs logeis,

et messire Robers Canolles et messires Alains de Bouqueselle

se retraiirent tout bellement, et se desrompi

30 leur chevaucie, et rentrèrent en Bretagne: il n’en

estoient pas lonch. Et vint li dis messires Robers en

son chastiel de Derval, et donna toutes manières de

[5] gens d’armes [et d’archiers] congiet pour faire leur

pourfit là où il le poroient faire ne trouver. Si s’en

retraisent li plus en Engleterre, dont il estoient parti;

et messires Alains de Bouqueselle s’en vint ivrener

5 et demorer en [sa ville de] S. Salveur le Visconte, que

li roi d’Engleterre li avoit donné.

§ 670. Apriès celle desconfiture de Pont Volain,

où une partie des Englès furent ruet jus, pour quoi

leur chevauchie se desrompi et deffist toute, messires

10 Bertrans de Claiekin, qui en se nouvelleté de l’offisce

de le connestablie de France usoit, [qui] en eut

[grant] grasce et grant recommendation, s’en vint

en France, et li sires de Cliçon avoecques lui, et amenèrent

le plus grant partie de leurs prisonniers en

15 leur compagnie en le cité de Paris. Là les tinrent il

tout aise et sans dangier, et les recrurent sus leurs

fois courtoisement sans aultre constrainte. Il ne les

misent point en buies, en fers, en ceps, ensi que li

Alemant font leurs prisonniers, quant il les tiennent,

20 pour estraire plus grant finance. Maudit soient il!

ce sont gens sans pité et sans honneur, et ossi on

n’en deveroit nul prendre à merci. Li François fisent

bonne compagnie à leurs prisonniers, et les rançonnèrent

courtoisement, sans yaus trop grever ne presser.

25 De l’avenue de Pont Volain et dou damage des

Englès furent moult couroucié li princes, li dus de

Lancastre et cil de leur costé qui se tenoient à

Congnach après le revenue et reconquès de Limoges.

En ce temps, et environ le Noël, trespassa de ce

30 siecle en Avignon papes Urbains V{ez} qui tant fu vaillans

clers, preudons et bons François. Et adont se

[6] misent li cardinal en conclave et eslisirent entre yaus

un pape et le fisent par commun acord dou cardinal

de Biaufort; si fu cilz papes appellés Grigores XI{ez}.

De le creation et divine providensce de lui fu durement

5 li rois de France liés, pour tant qu’il le sentoit

bon François et preudomme; et estoit au temps de

se creation dalés lui en Avignon li dus d’Ango, qui y

rendi grant painne qu’il le fust.

En ce temps avint à monsigneur Eustasse d’Aubrecicourt

10 une moult dure aventure. Car il chevauçoit

en Limozin; si vint un soir ou chastiel le signeur de

Pierebufière qu’il tenoit pour ami et pour compagnon

et pour bon Englès; mais il mist Thiebaut dou

Pont, un bon homme d’armes breton, et se route

15 dedens son chastiel, li quelz prist pour son prisonnier

monsigneur Eustasce, qui de ce ne se donnoit

garde, et l’emmena avoeques lui comme son prison

et rançonna de puis à douse mil frans, dont il en

paia quatre mil, et ses filz François demora en ostages

20 pour le demorant devers le duch de Bourbon, qui

l’avoit raplegiet et rendu grant painne à sa delivrance,

pour le cause de ce que messires Eustasses

d’Aubrecicourt avoit ossi rendu grant painne et grant

travel à ma dame sa mère, que les compagnes

25 prisent à Belleperche. De puis sa delivrance, messires

Eustasses s’en vint demorer en Quarentin, oultre les

gués Saint Climench, en le Basse Normendie, une

bonne ville que li rois de Navare li avoit donné; et

là morut: Dieus en ait l’ame! car il fu, tant qu’il

30 vesqui et dura, moult vaillans chevaliers.

§ 671. En ce temps s’en raloit de Paris en son

[7] pays en Limozin, messires Raymons de Maruel, qui

s’estoit tournés François. Si eut un assés dur rencontre

pour lui, car il trouva une route d’Englès des

gens de messire Hue de Cavrelée, que uns chevaliers

5 de Poito menoit. Si cheï si à point entre leurs mains

qu’il ne peut fuir, et fu pris et menés ent prisonniers

en Poito ou chastiel du dit chevalier. La prise de

monsigneur Raymon fu sceue en Engleterre, et tant

que li rois en fu enfourmés. Si escripsi tantos li dis

10 rois devers le dit chevalier, en lui mandant qu’il li

envoiast son ennemi et trahitte, monsigneur Raymon

de Marueil, car il en prenderoit si grant punition

qu’il seroit exemples à tous aultres, et pour se prise il

li donroit sis mil frans. Messires Joffrois d’Argenton,

15 qui le tenoit et en quelle prison il estoit, ne volt mies

desobeïr au roy, son signeur, et dist que tout ce feroit

il volentiers. Messires Raymons de Maruel fu

enfourmés comment li rois d’Engleterre le voloit

avoir et l’avoit mandé, et comment ses mestres estoit

20 tous avisés de lui là envoiier. Quant messires Raymons

sceut ces nouvelles, si fu plus esbahis que

devant: ce fu bien raisons. Et commença en se prison

à faire les plus grans et les plus piteus regrés dou

munde; et tant que cilz qui le gardoit, [qui estoit

25 englès et de la nation d’Engleterre], en eut grant pité

et le commença à reconforter moult doucement.

Messires Raymons, qui ne veoit nulz reconfors en ses

besongne[s], puis que mener en Engleterre on le devoit

devers le roy, se descouvri envers sa garde, et li dist:

30 «Mon ami, se vous me voliés oster et delivrer de ce

dangier, je vous ay en couvent sus ma loyauté que je

vous partirai moitié à moitié toute ma terre, et vous

[8] en ahireterai, ne jamais je ne vous faurrai.» Li Englès,

qui estoit uns povres hom, considera que messires

Raymons estoit en peril de sa vie, et qu’il li prommetoit

grant courtoisie: si en eut pité et compassion,

5 et dist qu’il se metteroit en painne de lui sauver.

Adont messires Raymons, qui fut moult resjoïs de

ceste parolle, li creanta se foy qu’il li tenroit son couvent

et encores oultre, se il voloit. Et sus cel estat

s’assegurèrent et avisèrent comment il s’en poroient

10 chevir.

Quant ce vint de nuit, cilz Englès qui portoit les

clés dou chastiel et de la tour, où messires Raymons

estoit, ouvri la prison et une posterne dou chastiel,

et fist tant qu’il furent hors, et se misent as camps et

15 dedens un bois, pour yaus esconser, par quoi il ne

fuissent rataint. Et eurent celle nuit tant de povreté que

nulz ne la diroit, car il cheminèrent plus de set liewes

tout à piet; et si estoit gellé par quoi il descirèrent tous

leurs piés; et fisent tant que il vinrent à l’endemain en

20 Ango en une forterèce françoise, où il furent recueillié

des compagnons qui le gardoient, as quelz messires

Raymons compta sen aventure: si en loèrent tout

Dieu, quant il le sceurent. Bien est voirs que à l’endemain,

quant on se fu aperceu qu’il estoient parti, on

25 les quist à gens de chevaus tout par tout, mès on n’en

peut nul trouver. Ensi escapa de grant peril messires

Raymons de Maruel, et retorna en Limozin et recorda

à ses amis comment cilz escuiers englès li avoit fait

grant courtoisie. Si fu de puis li dis Englès moult

30 amés et honnourés entre yaus. Et li voloit messires

Raymons donner le moitié de son hiretage, mès cilz

n’en volt onques tant prendre, fors seulement deus

[9] cens livrées de revenue; c’estoit assés, ce disoit, pour

lui et pour son estat parmaintenir.

§ 672. En ce temps trespassa de siècle en le cité

de Bourdiaus li ainsnés filz dou prince et de la princesse;

5 si en furent durement couroucié: ce fu bien

raisons. Pour le temps de lors fu consillié au dit

prince de Galles et d’Aquitainnes qu’il retournast en

Engleterre sus se nation, en espoir de recouvrer plus

grant santé qu’il n’avoit encore eu. Et ce conseil li

10 donnèrent si surgien et phisicien qui se cognissoient

à se maladie. Li princes se assenti moult bien à ce

conseil, et dist que volentiers il y retourneroit. Si fist

ordener sur ce toutes ses besongnes et me samble que

li contes de Cantbruge, ses frères, et li contes Jehans

15 de Pennebruch furent ordonné de retourner avoecques

lui atout leurs gens, pour lui faire compagnie.

Quant li dis princes deubt partir d’Aquitainnes, et

que se navie fu toute preste sus le rivière de Garone

ou havene de Bourdiaus, et proprement il estoit là et

20 ma dame sa femme et le jone Richart, leur fil, il fist

un mandement très especial en le ditte cité de Bourdiaus

de tous les barons et chevaliers de Gascongne

et de Poito et de tout ce dont il estoit sires et avoit

l’obeïssance. Quant il furent tout venu et mis ensamble

25 en une cambre en sa presence, il leur remoustra

comment il avoit esté leurs sires et les avoit tenu

en pais tant qu’il avoit pout, et en grande prosperité

et poissance contre tous leurs voisins, et que pour

recouvrer santé dont il avoit grant besoing, il avoit

30 espoir [et intention] de retourner en Engleterre. Si

leur prioit chierement que le duch de Lancastre, son

[10] frère, il vosissent croire et servir et obeïr à lui, comme

il avoient fait dou temps passé à lui; car il le trouveroient

bon signeur courtois et acordable, et ossi en

toutes ses besongnes il le volsissent aidier et consillier.

5 Li baron d’Aquitainnes, de Gascongne, de Poito

et de Saintonge li eurent tout en couvent, et li jurèrent

par leurs fois que ja en yaus n’i trouveroient

defaute, et fisent la feaulté et hommage au dit duch,

et li recogneurent toute amour, service et obeïssance,

10 et li jurèrent, present le prince, et le baisièrent

tout en le bouche.

Apriès ces ordenances faites, li dis princes ne sejourna

point plenté [en le cité de Bourdiaux], ains

entra en son vaissiel, et ma dame la princesse, et

15 leur fil, et li contes de Cantbruge et li contes de

Pennebruch. Et estoient bien en celle flote cinc cens

combatans sans les archiers. Si singlèrent tant que

sans peril et sans damage il arrivèrent ou havene de

Hantonne. Là issirent il des vaissiaus, et s’i rafreschirent

20 par trois jours, et puis montèrent à chevaus,

et li princes en se littière, et tant esploitièrent qu’il

vinrent à Windesore où li rois se tenoit qui rechut

ses enfans moult doucement, et s’enfourma par yaus

de l’estat de Giane. Quant li princes eut estet dalés

25 le roy, son père, tant que bien li souffi, il prist congiet,

et se retraiy à son hostel de Berkamestede à

vint liewes de le cité de Londres.

Nous nos soufferons à parler tant qu’en present

dou prince, et parlerons des besongnes d’Aquitainne.

30 § 673. Assés tost apriès che que li princes de Galles

fu partis de Bourdiaus, li dus de Lancastre entendi

[11] à faire faire l’obseque de son cousin Edouwart, le fil

dou prince, son frère. Si le fist moult grandement

et moult reveramment en le cité de Bourdiaus; et là

furent tout li baron de Gascongne et de Poito qui

5 avoient juré obeïssance à lui.

Entrues que ces ordenances se faisoient et que on

entendoit à faire cel obseque, et que cil signeur se

tenoient à Bourdiaus, issirent [hors] de le garnison

de Pieregorch bien deus cens lances de Bretons qui

10 là se tenoient que li dus d’Ango y avoit envoiiés, des

quelz estoient chapitainne quatre bon chevalier et

hardi homme malement; je les nommerai. Che furent

messires Guillaumes de Loncval, messires Alains

de le Housoie, messires Loeis de Mailli et li sires

15 d’Arsi. Si chevauchièrent cil signeur et leurs routes jusques

à un chastiel biel et fort que on dist de Montpaon,

dou quel messires Guillaumes de Montpaon

estoit sires. Quant cil Breton furent venu jusques à

là et il eurent couru devant les barrières, il moustrèrent

20 grant samblant d’assaut et l’environnèrent

moult faiticement. Messires Guillaumez de Montpaon,

à ce qu’il moustra, avoit le corage plus françois que il

n’euist englès, et se rendi, et tourna François à peu

de fait, mist les dessus dis chevaliers et leurs gens en

25 sa forterèce, li quel disent qu’il le tenroient contre

tout homme. Si le remparèrent et raparillièrent et

rafreschirent de ce que il y apertenoit. Ces nouvelles furent

sceues à Bourdiaus [tantost] coment li dus de

Lancastre et li baron de Giane n’esploitoient mies bien,

30 car li Breton chevauçoient et avoient pris Montpaon

qui marcist assés priès de là. De quoi li dus et tout

li signeur qui là estoient eurent grant virgongne,

[12] quant il le sceurent, et se ordonnèrent [et appareillèrent]

tantost pour yaus traire celle part. Et partirent

de le cité de Bourdiaus sus un merkedi après boire

en grant arroy. Avoecques le duch de Lancastre estoient

5 li sires de Pons, li sires de Partenay, messires

Loeis de Harcourt, messires Guichars d’Angle, messires

Percevaus de Coulongne, messires Joffrois d’Argenton,

messires Jakemes de Surgières, messires

Mauburnis de Linières, messires Guillaumes de

10 Monttendre, messires Huges de Vivone, li sires de

Crupegnach et pluiseur autre baron et chevalier de

Poito et de Saintonge. Si y estoient de Gascongne li

captaus de Beus, li sires de Pumiers, messires Helyes

de Pumiers, li sires de Chaumont, li sires de Monferrant,

15 li sires de Longuerem, li soudis de l’Estrade, messires

Bernardès de Labreth, sires de Geronde, messires

Aymeris de Tarse et pluiseur aultre; et d’Engleterre,

messires Thumas de Felleton, messires Thumas

de Persi, li sires de Ros, messires Mikieus de la Poule,

20 li sires de Willebi, messires Guillaumes de Biaucamp,

messires Richars de Pontchardon, messires Bauduins

de Fraiville, messires d’Agorisès et pluiseur aultre.

Si estoient bien set cens lances et cinc cens arciers.

Si chevaucièrent moult arreement et ordonneement

25 par devers Montpaon et fisent tant qu’il y

parvinrent.

Quant messires Guillaumes de Montpaon sceut

que li dus de Lancastre et toutes ses gens le venoient

assegier, si ne fu mie trop assegurés, car bien savoit

30 que se il estoit pris, il le feroient morir à grant

painne, et que point ne seroit receus à merci, car

trop il s’estoit fourfais. Si s’en descouvri à quatre

[13] chevaliers dessus dis, et lor dist qu’il se partiroit et iroit

tenir à Pieregorch, et que dou chastiel il fesissent

leur volenté. Adont se departi li dessus dis ensi que

proposé l’avoit, et s’en vint en le cité de Pieregorch

5 qui est moult forte, et laissa son chastiel en le garde

des quatre chevaliers dessus dis.

§ 674. Quant li dus de Lancastre, li baron et li

chevalier et leurs routes, furent venu devant le chastiel

de Montpaon, si le assegièrent et environnèrent

10 de tous lés, et s’i bastirent ossi fort et ossi bien que

dont que il y deuissent demorer set ans. Et ne

sejournèrent mies quant il y furent venu, mais se

ordonnèrent et se mirent tantos à l’assallir de grant

volenté, et envoiièrent querre et coper par les villains

15 dou pays grant fuison de bois, [d’arbres], de mairiens

et de belourdes; si les fisent là amener et achariier

et reverser ens es fossés; et furent bien sus cel estat

vint jours que on n’entendoit à aultre chose fors que

de raemplir les fossés. Et sus ces bois et mairiens on

20 mettoit estrain et terre, et tant fisent li dit signeur par

l’ayde de leurs gens que il raemplirent une grande

quantité des fossés; et tant que il pooient bien venir

jusques as murs pour escarmucier à ceulz dedens,

ensi que il faisoient tous les jours par cinc ou par sis

25 assaus. Et y avoit les plus biaus estours dou monde,

car li quatre chevalier breton, qui dedens se tenoient

et qui entrepris à garder l’avoient, estoient droites

gens d’armes et qui si bien se deffendoient et si vaillamment

se combatoient que il en sont grandement

30 à recommender, ne quoi que li Englès et li Gascon

les approçassent de si priès que je vous di, nullement

[14] point ne s’en effreoient, ne sus yaus rien on ne

conqueroit.

Assés priès de là en le garnison de Saint Malkaire

se tenoient aultre Breton des quelz Jehans de Malatrait

5 et Selevestre Bude estoient chapitainne. Cil doi

escuier, [qui] ooient parler tous les jours et recorder

les grans apertises d’armes que on faisoit devant

Montpaon, avoient grant desir et grant envie que il

y fuissent; si en parlèrent ensamble pluiseurs fois en

10 disant: «Nous savons nos compagnons priès de ci et

si vaillans gens que telz et telz», et les nommoient,

«qui ont tous les jours par cinc ou sis estours le bataille

à le main, et point n’i alons, qui ci sejournons à riens

de fait: certainnement nous ne nos en acquittons pas

15 bien.» Là estoient en grant estri d’aler y, et quant

il avoient tout parlé, et il consideroient le peril de

laissier leur forterèce sans l’un d’yaus, il ne par

osoient. Si dist une fois Selevestre Bude: «Par Dieu,

Jehan, ou je irai, ou vous irés; or regardés li quelz

20 ce sera.» Respondi Jehans: «Selevestre, vous

demorrés, et jou irai.» Là furent de recief en estri

tant que par accort et par sierement fait et juré,

present tous leurs compagnons, il deurent traire

à le plus longe, et cilz qui aroit le plus longe iroit,

25 et li aultres demoroit. Si traisent tantost, et escheï

Selevestre Bude à le plus longhe; lors y eut des

compagnons grant risée. Li dis Selevestres ne le

tint mies à gas, mais s’apparilla tantost, et monta

à cheval, et se parti li XII{ez} de hommes d’armes.

30 Et chevauça tant que sus le soir il s’en vint bouter

en le ville et forterèce de Montpaon, dont li chevalier

et li compagnon, qui là dedens estoient,

[15] eurent grant joie, et en tinrent grant bien dou dit

Selevestre.

§ 675. Si com je vous ay ci dessus dit, il y avoit

tous les jours assaut à Montpaon, et trop bien li chevalier

5 qui dedens estoient se deffendoient, et y acquisent

haute honneur, car jusques adont que on leur

fist reverser un pan de leur mur, il ne s’effraèrent.

Mais je vous di que li Englès ordenèrent mantiaus et

atournemens d’assaut, quant il peurent approcier par

10 mi les fossés raemplis jusques au mur; et là avoit brigans

et gens paveschiés bien et fort, qui portoient

grans pis de fier, par quoi de force il piketèrent tant

le mur qu’il en fisent cheoir sur une remontière plus

de quarante piés de large. Et puis tantost li signeur

15 de l’ost ordonnèrent et establirent une grande bataille

de leurs arciers à l’encontre, qui traioient si ouniement

à chiaus de dedens que nulz ne s’osoit

mettre avant ne apparoir. Quant messires Guillaumes

de Loncval, messires Alains de le Housoie, messires

20 Loeis de Mailli et li sires d’Arsi se veirent en ce

parti, si sentirent bien qu’il ne se pooient tenir. Si

envoiièrent tantost un de leurs hiraus, monté à cheval,

tout par mi ce mur trauet pour parler de par yaus au

duch de Lancastre, car il voloient entrer en trettié, se

25 il pooient. Li hiraus vint jusques au duch, car on

li fist voie, et remoustra ce pour quoi il estoit là

envoiiés. Li dus par le conseil des barons, qui là

estoient, donna respit à chiaus de dedens, tant que

il euissent parlementé à lui. Li hiraus retourna, et

30 fist celle relation à ses mestres, et tantost tout quatre

il se traisent avant. Si envoia li dis dus parler à yaus

[16] monsigneur Guichart d’Angle. Là sus les fossés furent

il ensemble en trettié, et demandèrent en quel

manière li dus les voloit prendre ne avoir. Messires

Guiçars, qui estoit cargiés de ce qu’il devoit dire et

5 faire, leur dist: «Signeur, vous avés durement couroucié

monsigneur, car vous l’avés ci tenu plus de

onse sepmainnes où il a grandement fraiiet et perdu

de ses gens; pour quoi il dist qu’il ne vous recevera ja

ne prendera, se vous ne vous rendés simplement, et

10 encores voet il tout premierement avoir monsigneur

Guillaume de Montpaon et faire morir, ensi qu’il a

desservi comme trahitour envers lui.» Lors respondi

messires Loeis de Mailli, et dist: «Messires Guiçart,

tant que de monsigneur Guillaume que vous demandés

15 à avoir, nous vous jurrons bien en loyauté que nous

ne savons où il est, et que point il ne se tient en ceste

ville ne n’est tenus de puis que vous mesistes le si[è]ge

ci devant; mais il nous seroit moult dur de nous rendre

en le manière que vous volés avoir, qui ci sommes

20 envoiiet comme saudoiier, gaegnans nostre argent,

ensi que vous envoieriés le[s] vostres ou vous iriés

personelment. Et ançois nous feissions ce marchié, nous

nos venderions si chierement que on en parleroit

cent ans à venir. Mais retournés devers monsigneur le

25 duch, et li dittes qu’il nous prende courtoisement

sus certainne composition de raençon ensi que il

vorroit que il fesist les siens, se il estoient escheu en

ce dangier.» Lors respondi messires Guiçars, et dist:

«Volentiers; j’en ferai mon plain pooir.» A ces

30 parolles retourna li dis mareschaus devers le duch,

et prist en se compagnie le captal de Beus, le signeur

de Rosem et le signeur de Muchident, pour mieulz

[17] abrisier le duch. Quant cil signeur furent devant lui,

se li remoustrèrent tant de belles parolles, unes et aultres,

qu’il descendi à leur entente, et prist les quatre

chevaliers bretons dessus dis et Selvestre Bude et leurs

5 gens à merci comme prisonniers. Ensi eut il de

rechief le saisine et possession de [le forteresche de]

Montpaon; et prist le feauté des hommes de le ville,

et y ordonna deus chevaliers gascons et quarante

hommes d’armes et otant d’arciers pour le garder.

10 Et le fisent cil tantost reparer bien et à droit par les

païsans de là environ, et le refreschirent de vivres et

d’artillerie.

§ 676. Apriès le reconquès de Montpaon, et que

li dus de Lancastre l’eut repourveue de bonnes gens

15 d’armes et de chapitainnes, ils se deslogièrent; et

donna li dis dus congiet à toutes ses gens pour

retraire cescun en son lieu. Si se departirent li un de

l’autre et retournèrent en leurs nations, et s’en

revint li dus en le cité de Bourdiaus et li Poitevin en

20 leur pays, et li signeur de Gascongne [s’en ralèrent]

en leurs villes et chastiaus. Si se commencièrent à

espardre les compagnes sus les pays, li quel y faisoient

moult de maulz, ossi bien en terre d’amis que

d’anemis. Si les soustenoit li dis dus et leur souffroit

25 à faire leurs aises pour le cause de ce qu’il en pensoit

à avoir besongne. Et par especial les guerres

estoient pour le temps de lors plus dures et plus

fortes sans comparison en Poito que aultre part. Et

tenoient une grande garnison li François ou chastiel

30 de Montcontour à quatre liewes de Touwars et à sis

de Poitiers; des quelz messires Piêres de la Gresille

[18] et Jourdains de Coulongne estoient chapitainne et

souverain. Si couroient priès que tous les jours

[devant Touwars ou devant Poitiers, et y faisoient

grans contraires et moult les resongnoient chil du

5 païs; d’autre part à Chastel Eraut se tenoit Charuels

et bien cinc cens Bretons qui trop adamagoient le

païs; et chil de le Roche de Ponsoy et chil de

Saint Salvin ossi priès que tous les jours], et n’osoient

li baron et li chevalier de Poito, qui Englès

10 se tenoient, chevaucier fors en grant route pour le

doubtance des François qui estoient enclos en leur

pays.

§ 677. Assés tost apriès le revenue de Montpaon

et que cil signeur de Poito furent retrait en leur

15 pays, qui tenoient frontière as François, y eut secrés

trettiés entre monsigneur Loeis de Saint Juliien, le

visconte de Rocewart, et aultres François d’un costé,

et le signeur de Pons; et tant parlementèrent et tant

esploitièrent li François par mi grans pourças qui

20 vinrent dou roy de France qui nuit et jour travilloit

à attraire chiaus de Poito à son accord, que li sires

de Pons se tourna françois oultre la volenté de ma

dame sa femme, et chiaus de sa ville de Pons en

Poito, et demora à ce dont la dame englesce et li

25 sires françois.

De ces nouvelles furent moult courouciet li baron

et li chevalier de Poito qui englès estoient; car

cilz sires de Pons est là uns grans sires malement.

Quant li dus de Lancastre entendi ce, si en eut grant

30 mautalent et tint grant mal dou signeur de Pons et

grant bien de ma dame sa femme, et de chiaus de le

[19] ville de Pons, qui se voloient tenir englès. Si y envoia

tantost pour estre chapitainne de la ditte ville

de Pons, et pour aidier et consillier la dame, un chevalier

qui s’appeloit messires Aymenions de Bourch,

5 hardi homme et vaillant durement. Si couroit priès

que tous les jours li sires de Pons devant sa ville et

ne les deportoit en riens. Et tele fois y venoit que

il estoit recaciés et reboutés, et retournoit à damage.

Ensi estoient là les coses entoueillies, et li signeur et

10 li chevalier l’un contre l’autre; et y fouloit li fors le

foible ne on n’i faisoit droit ne loy ne raison à

nullui. Et estoient les villes et li chastiel entrelachiet

li un en l’autre, li uns englès, li autres françois, qui

couroient et racouroient et pilloient li un sus l’autre

15 sans point de deport.

Or s’avisèrent aucun baron et chevalier de Poito

qui englès estoient, que cil de le garnison de

Montcontour les travilloient plus que nul aultre et

que il se trairoient celle part et les iroient assegier.

20 Si fisent un mandement en le cité de Poitiers,

ou non dou seneschal de Poito, monsigneur Thumas

de Persi, au quel commandement obeïrent

tout chevalier et escuier, et furent bien cinc cens

lances et deus mil brigans paveschiés par mi les

25 arciers. Là estoient messires Guiçars d’Angle, messires

Loeis de Harcourt, li sires de Partenay, li sires

de Puiane, li sires de Tannai Bouton, li sires de Crupegnach,

messires Parcevaus de Coulongne, messires

Joffrois d’Argenton, messires Huges de Vivone, li

30 sire de Tors, li sires de Puisances, messires Jakemes

de Surgières, messires Mauburnis de Linières et pluiseur

aultre; et ossi des chevaliers englès qui pour

[20] le temps se tenoient en Poito, par cause d’office ou

de garder le pays, telz que monsigneur Bauduin de

Fraiville, monsigneur d’Aghoriset, monsigneur Gautier

Huet, monsigneur Richart de Pontchardon et

5 des aultres. Quant il se furent tout mis ensamble

à Poitiers, et il eurent ordonné leurs besongnes, leur

arroi et leur charoi, il se partirent à grant esploit et

prisent le chemin de Montcontour, tout ordonné

et appareillié ensi que pour le assegier.

10 § 678. Cilz chastiaus de Montcontour siet sur les

marces d’Ango et de Poito, et est malement fors et

biaus, à quatre liewes de Touars. Tant esploitièrent li

dessus dit Poitevin, qui estoient bien en compte

15 trois mil combatant, que il y parvinrent. Si le assegièrent

et environnèrent tout au tour; et avoient fait

amener et achariier avoech eulz grans engiens de le

cité de Poitiers, et ossi il en mandèrent en le ville de

Touars. Si les fisent, tantost qu’il furent venu, drecier

par devant le dit chastiel de Montcontour, li quel

20 jettoient nuit et jour à le ditte forterèce. Avoecques

ce, li signeur envoioient leurs gens tous les jours

assallir et escarmucier à chiaus dou dit fort, et là

eut fait pluiseurs grans apertises d’armes, car avoech

les Poitevins estoient gens de compagnes qui point ne

25 voloient sejourner, telz que Jehans Cressueille et

David Holegrave. Cil doi avoecques monsigneur

Gautier Huet en estoient chapitainne. Messires Pières

de la Gresille et Jourdains de Coulongne qui dedens

estoient, se portoient vaillamment, et s’en venoient

30 tous les jours combatre as Englès à leurs barrières.

Entre les assaus que là eut fais, dont il en y eut

[21] pluiseurs au Xe jour que li Englès et Poitevin

furent là venu, il s’avancièrent telement et de si

grant volenté et par si bonne ordenance, que de

force il pertruisièrent les murs dou chastiel, et entrèrent

5 dedens, et conquisent les François. Et y furent

tout mort et occis cil qui dedens estoient, excepté

messires Pières et Jourdains, et cinc ou sis hommes

d’armes que les compagnes prisent à merci.

Apriès ceste avenue et le prise de Montcontour,

10 messires Thumas de Persi, messires Loeis de Harcourt

et messires Guiçars d’Angle par l’acort et conseil des

aultres barons et chevaliers, donnèrent le chastiel à

monsigneur Gautier Huet, à Jehan Cressuelle et à

David Holegrave et as compagnes qui bien estoient

15 cinc cens combatans, pour faire la frontière as Poitevins

contre chiaus d’Ango et du Maine; et puis se

departirent li signeur, et retournèrent cescuns en

leurs lieus. Ensi demora li chastiaus de Montcontour

et li frontière en le garde et ordenance des dessus

20 dis qui y fisent tantost une grande garnison, et le

remparèrent grandement, et le tinrent de puis moult

longement, et moult grevèrent le pays de là environ,

car tous les jours il couroient en Ango et en

Mainne.

25 § 679. Nous retourrons à parler de monsigneur

Bertran de Claiekin, connestable de France, qui s’estoit

tenus à Paris et dalés le roy, de puis le revenue

de Pont Volain, où ilz et li sires de Cliçon avoient

ruet jus les Englès, sicom ci dessus est dit, et bien

30 avoient entendu que li Englès en Poito et en Ghiane

tenoient les camps. Si ques tantost apriès le Candeler,

[22] que li prins tamps commença à retourner, li dis

messires Bertrans s’avisa qu’il metteroit sus une

grande armée et assamblée de signeurs et de gens

d’armes, et chevauceroit d’autre part ossi bien que li

5 Englès chevauçoient en Poito ou pays de Quersi et de

Roerge, car là avoit aucuns Englès qui s’i tenoient

trop honnourablement et estoient tenu de puis la

guerre renouvelée. Et encores de nouviel les gens

monsigneur Jehan d’Evrues, qui se tenoient ou pays

10 de Limozin, avoient en Auvergne pris un chastiel,

cité et ville tout ensamble qui s’appelle [Ussel], qui

mies ne faisoit à souffrir. Si disoit li dis connestables

que il se voloit traire de celle part. Si fist par le congiet

dou roy un grant mandement de signeurs, de

15 gens d’armes et d’arciers; et se parti de Paris à grant

route et toutdis li croissoient gens. Et tant esploita

li dis connestables qu’il vint en Auvergne. Adont estoient

dalés lui et en se compagnie li dus de Berri,

li dus de Bourbon, li contes d’Alençon, li contes du

20 Perce, ses frères, li contes de Saint Pol, li daufins

d’Auvergne, li contes de Vendome, li contes de Porsiien,

li sires de Sulli, li sires de Montagut, messires

Huges Dauffins, li sires de Biaugeu, li sires de Rocefort,

li sires de Calençon et grant fuison de barons

25 et de chevaliers des marces et tenures de France.

Si esploitièrent tant ces gens d’armes avoech le dessus

dit connestable que il vinrent devant le cité

d’Ussel. Si le assegièrent et y furent quinse jours. Là

en dedens il y eut pluiseurs assaus, grans et fors;

30 mais onques en celle empainte il ne peurent prendre

le forterèce, car il y avoit dedens Englès, qui trop

vaillamment le gardèrent. Si s’en partirent ces [gens]

[23] d’armes et chevaucièrent oultre avoech le connestable

en Roerge.

Et li aucun des chiés des signeurs vinrent en Avignon

veoir le pape Grigore et le duch d’Ango, qui se

5 tenoit dalés lui. Tantost apriès celle visitation, que

cil signeur fisent au pape et au duch d’Ango, il se

departirent de le cité d’Avignon et se retraisent devant

le connestable qui chevauçoit en Roerge et conqueroit

villes et chastiaus sus les Englès. Si s’en vinrent

10 devant le ville de La Millau, et le assegièrent, la

quele messire Thumas de Welkefare tenoit et avoit

tenu tout le temps, et aussi le Roce Vauclere. Mais

li dessus dis chevaliers englès, par composition à ce

dont que messires Bertrans fu venus ou pays, s’en

15 parti et li Englès qui de se route se tenoient. Et li

rendirent encores aucuns chastiaus sur les frontières

de Limozin. Et quant li dis messires Bertrans les ot

rafreschis, il prist son chemin et son retour, et tout

cil signeur de France en se compagnie pour venir

20 de rechief devant le cité d’Ussel, en Auvergne, et le

assegièrent. Et fisent là li dus de Berri et li dus de

Bourbon et li connestables amener et achariier grans

engiens de Rion et de Clermont, et drecier devant

la ditte forterèce, et avoech tout ce appareillier grans

25 atournemens d’assaus.

§ 680. Quant li Englès, qui s’estoient tenu en le

cité d’Ussel si vaillamment, veirent le manière et ordenance

dou connestable et des François, et il entendirent

que messires Thumas de Welkefare estoit partis

30 de ses forterèces de Roerge et que confors ne leur

apparoit de nul costé, si se commencièrent à consillier

[24] et aviser qu’il se renderoient par trettié, non aultrement.

Si trettièrent si bellement et si sagement

devers le connestable, qu’il se partirent sans damage

et sans blasme, et emportoient tout le leur, ce que

5 porter en pooient devant yaus. Et avoech tout ce, on

les devoit conviier jusques à Sainte Sivière en Limozin.

Ceste ordenance fut tenue: li Englès se partirent

et rendirent tout ce que il tenoient d’Ussel,

cité et chastiel, et furent mené sanz peril jusques en

10 le garnison dessus dite. Ensi acquitta en ce voiage

messires Bertrans un grant fuison de pays que li Englès

avoient tenu, et tourna françois; dont il acquist

grant grasce, et puis retourna en France.

Vous avés bien ci dessus oy parler de le chevaucie

15 monsigneur Robert Canolles, qu’il fist en France, et

comment il retourna en son pays de Derval en

Bretagne; et est bien voirs que aucun Englès, à

leur retour, parlèrent grandement de sen honneur

en Engleterre, et tant que li rois et ses consaulz en

20 furent enfourmé contre lui et mal content. Mais

quant li dis messires Robers le sceut, il s’envoia escuser

par deus de ses escuiers d’onneur, telement que

li rois et se[s] consaulz se tinrent pour mal enfourmé

en devant dou dit monsigneur Robert, et de lui bien

25 se contentèrent, parmi ce que messires Alains de Bouquesele

et aucun aultre chevalier, bien amé et proçain

dou roy, l’aidièrent à escuser. Et en fu trouvés

en son tort tant que il le compara chierement, messires

Jehans Mestreourde, car il en fu pris et justiciés

30 publikement en le cité de Londres. Par celle justice fu

lavés et escusés de toutes amises li dessus dis messires

Robers et demora en le grace dou roy et dou prince.

[25] § 681. Li rois d’Engleterre qui se veoit guerriiés

et cuvriiés des François malement, acqueroit amis,

ce qu’il pooit, par de deça le mer. Et avoit pour lui

le duch de Guerles, son neveu, et le duch de Jullers,

5 et devoient en celle saison mettre sus une grande

somme de gens d’armes, et bien estoit en leur poissance

pour entrer en France. Et de ce et d’yaulz se

doubtoit bien li rois de France. En ce temps envoioit

li rois d’Engleterre le conte de Herfort et les chevaliers

10 de son hostel moult ordeneement en Bretagne,

pour parler au duch sus aucunes ordenances qui devoient

estre entre lui et le duch.

Et pour lors n’estoient point bien cler li Englès et

li Flamench, et s’estoient celle saison heriiet sus mer,

15 et tant que li Flamench avoient perdu: dont il leur

desplaisoit. Si se trouvèrent d’aventure devant un

havene en Bretagne que on dist à le Bay, chil Englès

et cil Flamench. Si estoit paterons de le navie des

Flamens Jehans Pietresone, et des Englès messires

20 Guis de Briane. Si tretos comme il se furent trouvé, il

ferirent ensamble et assamblèrent de leurs vaissiaus;

et là eut grant bataille et dure malement. Et estoient

là des chevaliers dou dit roy avoec le comte de Herfort,

messires Richars de Pennebruge, messires Alains de

25 Bouquesele, messires Richars Sturi, messires Thumas

Wisk, et des aultres. Si se combatirent chil chevalier

et leurs gens moult asprement à ces Flamens, et s’i

portèrent très vaillamment, comment que li Flamench

fuissent plus grant fuison et pourveu de leur

30 fait. Car il n’avoient desiré toute le saison aultre cose

que il peuissent avoir trouvés les Englès, mais pour

ce ne l’eurent il mies davantage. Si dura ceste bataille

[26] sus mer bien trois heures, et là ot fait pluiseurs

apertises d’armes et maint homme navré et

blechié dou trait. Et avoient leurs nefs atachies à

grawés de fier et à kainnes pour quoi il ne peuissent

5 fuir. Toutes fois finablement la place demora as Englès,

et furent li dit Flamench desconfi, et sires

Jehans Pietresone, leurs paterons, pris, et tous li demorans

mors et pris; onques piés n’en escapa. Et

retournèrent li dit Englès arrière en Engleterre, qui

10 en menèrent leur conquès et leurs prisonniers, et ne

fisent point leur voiage en Bretagne adont. Si comptèrent

ces nouvelles au roi d’Engleterre lor signeur,

qui fu moult joians de leur avenue, quant il entendi

que li Flamench qui envay les avoient, estoient desconfi.

15 Si furent tantos envoiiet en prison fremée

Jehan Pietresone et li aultre, et espars par mi

Engleterre.

§ 682. Apriès celle desconfiture qui fu faite sus

les Flamens, devant le Bay en Bretagne, li rois d’Engleterre

20 mist grans gens sus mer à l’encontre des

Flamens, et les commanda à guerriier et heriier et à

clore les pas, par quoi riens ne leur venist fors à

grant dangier. Quant cil de Bruges, d’Ippre et de

Gand entendirent ces nouvelles, si misent leurs consaulz

25 ensamble et disent, tout imaginé et consideré,

que pourfitable ne leur estoit mie d’avoir la guerre

et le hayne as Englès, qui leur estoient voisin et marcissant

à yaus, pour l’oppinion de leur signeur le

conte aidier à soustenir, comment que il en touchoit

30 aucunement à yaus, otant bien c’au conte. Si se dissimulèrent

li plus sage des bonnes villes, et envoiièrent

[27] de par yaus souffisans hommes et bons

trettieurs en Engleterre devers le roy et son conseil,

li quel esploitièrent si bien [ains leur retour], que

il aportèrent pais au pays de Flandres et as Flamens

5 sus certains articles et ordenances qui furent ditté et

seelé entre l’une partie et l’autre: si demora la cose

en bon et segur estat.

Or parlerons un petit dou roy Jame de Mayogres.

§ 683. Vous avés bien oy recorder comment li

10 rois de Mayogres fu pris ou Val d’Olif en Castille au

reconquès que li rois Henris fist en Espagne, et demora

prisonniers au dit roy Henri. Quant la royne

de Naples, sa femme, et la markise de Montferrat, sa

soer, entendirent ces nouvelles, si furent moult coureciés

15 de l’avenue et y pourveirent de remede et de

conseil. Je vous dirai par quel manière elles traittièrent

et fisent traittier par sages et vaillans hommes

devers le roy Henri; et tant que li rois de Mayogres

fu mis à finance et rançonnés à cent mil frans, le[s]quelz

20 les deus dames dessus dittes paiièrent si courtoisement

que li rois Henris leur en sceut gré. Tantost

que li rois de Mayogres se peut partir, il retourna en

Naples et ne volt mies sejourner; mès quist or et argent

à grant pooir et amis de tous lés. Et se remist

25 de rechief au chemin en istance de ce que pour guerriier

le roy d’Arragon, sen adversaire, qu’il ne pooit

amer; car il li avoit son père mort et li tenoit son

hiretage. Si esploita tant li dis rois qu’il vint en Avignon

devers le pape Grigore XIe, et là se tint plus

30 d’un mois. Et fist ses complaintes si bien et si à point

au dit Saint Père, que il descendi à ses priières. Et

[28] consenti bien au dit roy de Mayogres, que il fesist guerre

au dit roy d’Arragon, car il avoit cause qui le mouvoit;

c’estoit pour son hiretage. Dont se pourvei li

dis rois de Mayogres de gens d’armes là où il les peut

5 avoir, et le acata bien et chier, Englès, Gascons,

Alemans, Bretons et gens de compagnes, des quelz

messires Garsions dou Chastiel, messires Jehans de

Malatrait et Selevestre Bude et Jakes de Bray estoient

chapitainne. Si pooient estre environ douse cens

10 combatans; et passèrent oultre et entrèrent en Navare

et sejournèrent là par le consentement et acord

dou roy; et de Navare en Arragon. Et commencièrent

cil chevalier, ces gens d’armes et leurs routes,

à faire guerre au roy d’Arragon et à courir sus son

15 pays, à prendre et à essillier petis fors et travillier le

plain pays où il pooient habiter et entrer et rançonner

hommes et femmes; et tant que li rois d’Arragon,

qui bien se doubtoit de celle guerre, envoia

grant gent d’armes sus les frontières; des quelz li viscontes

20 de Rokebertin et li contes de Rodès furent

meneur et chapitainne. Celle guerre pendant, qui estoit

ja toute ouverte et moult felle, li rois James de

Mayogres s’acouça malades de rechief ou Val de

Sorie; de la quele maladie il morut. Par ensi eurent

25 li Aragonnois pais de ce costé un grant temps; et se

departirent ces compagnes qui là avoient guerriiet, et

s’en retournèrent en France, cescuns devers le signeur

dont il pensoient avoir plus grant pourfit. Or

parlerons nous dou duch de Lancastre.

Chroniques de J. Froissart, tome 08.2/13 · 第 1 / 23 段