Note sur la transcription.
Ce volume est la seconde partie du tome VIII des _Chroniques
de J. Froissart_. Il contient le texte original de Froissart
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CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
9627.--PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
TOME HUITIÈME
1370-1377
(DEPUIS LE COMBAT DE PONTVALLAIN
JUSQU’A LA PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ)
DEUXIÈME PARTIE
TEXTE ET VARIANTES
PAR GASTON RAYNAUD
[Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]
A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
(H. LAURENS, SUCCESSEUR)
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6
M DCCC LXXXVIII
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
ART. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les
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l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration
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d’être publié.
_Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VIII de
l’Édition des_ CHRONIQUES DE J. FROISSART, _préparée par_ M. SIMÉON
LUCE, _lui a paru digne d’être publié par la_ SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE
FRANCE.
_Fait à Paris, le 1er décembre 1887._
_Signé_ L. DELISLE.
_Certifié_,
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
J. DESNOYERS.
[1] CHRONIQUES
DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER.
§ 669. Assés tost apriès ce que messires Bertrans
fu ravestis de cel office, il dist au roy qu’il voloit
chevaucier vers les ennemis, monsigneur Robert
Canolle, qui se tenoit sus les marces d’Ango et du
5 Mainne. Ces parolles plaisirent bien au roy, et dist:
«Faites ce que vous volés: prendés ce qu’il vous
plest et bon vous samble de gens d’armes; tout obeïront
à vous.» Lors se pourvei li dis connestables, et
mist une chevaucie de gens d’armes sus, Bretons et
10 autres, et se parti dou roy, et chevauça vers le
Mainne; et en mena en se compagnie avoech lui le
signeur de Cliçon. Si s’en vint li dis connestables en
le cité du Mans, et là fist sa garnison, et li sires de
Cliçon en une aultre ville qui estoit assés priès de là;
15 et pooient estre environ cinc cens lances. Encores
estoient messires Robers Canolles et ses gens sus le
[2] pays, mais il n’estoient mies bien d’acort; car il y
avoit un chevalier en leur route englès, qui s’appelloit
messires Jehans Mestreourde, qui point n’estoit de le
volenté et tenure des autres, mais desconsilloit ce
5 qu’il pooit, et avoit desconsilliet toutdis le chevauchie,
et disoit qu’il perdoient leur temps, et qu’il ne
se faisoient que lasser et travillier en vain et à petit
de fait et de conquès.
Et estoit li dis chevaliers, qui tenoit une grant route
10 et menoit de gens d’armes, partis des aultres. Messires
Robers Canolles et messires Alains de Boukeselle tenoient
toutdis leur route et estoient logiet assés priès de
le cité du Mans. Messires Thumas de Grantson, messires
Gillebiers Giffars, messires Joffrois d’Urselée, messires
15 Guillaumes de Nuefville se tenoient d’autre part
à une journée en sus d’yaus. Quant messires Robers
Canolles et messires Alains sceurent le connestable de
France et le signeur de Cliçon venu ou pays, si en furent
grandement resjoy, et disent: «Che seroit bon que
20 nous nos remesissions ensamble, et nous tenissions à
nostre avantage sus ce pays; il ne poet estre que messires
Bertrans en se nouvelleté ne nous viegne veoir et
qu’il ne chevauce: il le lairoit trop envis. Nous avons
ja chevaucié tout le royaume de France, et si n’avons
25 trouvé nulle aventure plus avant. Mandons nostre
entente à messire Hue de Cavrelée qui se tient à
Saint Mor sus Loire, et à monsigneur Robert Briket,
à monsigneur Robert Ceni, à Jehan Cressuelle et as
aultres chapitainnes des compagnes qui sont priès de
30 ci, et qui venront tantost et volentiers. Se nous
poiens ruer jus ce nouvel connestable et le signeur
de Cliçon qui nous est si grans ennemis, nous arions
[3] trop bien esploitié.» Entre monsigneur Robert et
messire Alain et messire Jean Asneton n’i avoit point
de discort, mès faisoient toutes leurs besongnes par
un meisme conseil. Si envoiièrent tantost leurs lettres
5 et messages secretement par devers [messire Hue de
Cavrelée et] monsigneur Robert Briket et les aultres,
pour yaus aviser et enfourmer de leur fait, et qu’il
se vosissent traire avant, et il combateroient les
François. Ossi il le segnefiièrent à monsigneur Thumas
10 de Grantson, à monsigneur Gillebiert Giffart, à
monsigneur Joffroi Ourselée et as aultres, que il se
volsissent avancier et estre sus un certain pas que on
leur avoit ordonné, car il esperoient que li François
qui chevauçoient seroient combatu. A ces nouvelles
15 entendirent li dessus dit très volentiers, et s’ordonnèrent
et appareillièrent selonch ce, bien et à point,
et se misent à voie pour venir vers leurs compaignons,
et pooient estre environ deus cens lances.
Onques si secretement ne si quoiement ne sceurent
20 mander ne envoiier devers les compagnons, que
messires Bertrans et li sires de Cliçon ne sceuissent
tout ce qu’il voloient faire. Quant il en furent enfourmé,
il s’armèrent de nuit et se partirent avoech
leurs gens de leurs garnisons, et se trouvèrent sur les
25 camps. Celle propre nuit, estoient parti de leurs logeis
messires Thumas de Grantson, messires Joffrois Ourselée,
messire Gillebiers Giffars, messires Guillaumes
de Nuefville et li aultre. Et venoient devers monsigneur
Robert Canolles et monsigneur Alain sus un
30 pas où il les esperoient à trouver; mès on leur ascourça
leur chemin, car droitement en un lieu que on
appelle ou pays le Pont Volain, furent il rencontré et
[4] ratendu des François, et courut sus et envay soudainnement.
Et estoient bien quatre cens lances et li Englès
deus cens. Là eut grant bataille et dure et bien combatue,
et qui longement dura, et fait tamaintes grans
5 apertises d’armes de l’un costé et de l’autre; car sitos
qu’il se trouvèrent, il misent tout piet à terre et
vinrent l’uns sus l’autre moult arreement, et là se
combatirent des lances et des espées moult vaillamment.
Toutes [fois], la place demora as François, et
10 obtinrent contre les Englès, et furent tout mort ou
pris: onques nulz ne s’en sauva, se il ne fu varlès ou
garçons; mès de chiaus aucuns, qui estoient monté
sus les coursiers leurs mestres, quant il veirent le
desconfiture, se sauvèrent et se partirent. Là furent pris
15 messires Thumas de Grantson, messires Gillebiers
Giffars, messires Joffrois Ourselée, messires Guillaumez
de Nuefville, messires Phelippes de Courtenay, Hue
le Despensier, neveu à monsigneur Edouwart le Despensier
et pluiseur aultre chevalier et escuier, et tout
20 enmené prisonniers en le cité du Mans.
Ces nouvelles furent tantost sceues parmi le pays
de monsigneur Robert Canollez et des aultres, et ossi
de monsigneur Hue de Cavrelée et de monsigneur
Robert Briket et de leurs compagnons: si en furent durement
25 courouciet, et se brisa leur emprise pour celle
aventure. Et ne vinrent cil de Saint Mor sus Loire
point avant, mès se tinrent tout quoi en leurs logeis,
et messire Robers Canolles et messires Alains de Bouqueselle
se retraiirent tout bellement, et se desrompi
30 leur chevaucie, et rentrèrent en Bretagne: il n’en
estoient pas lonch. Et vint li dis messires Robers en
son chastiel de Derval, et donna toutes manières de
[5] gens d’armes [et d’archiers] congiet pour faire leur
pourfit là où il le poroient faire ne trouver. Si s’en
retraisent li plus en Engleterre, dont il estoient parti;
et messires Alains de Bouqueselle s’en vint ivrener
5 et demorer en [sa ville de] S. Salveur le Visconte, que
li roi d’Engleterre li avoit donné.
§ 670. Apriès celle desconfiture de Pont Volain,
où une partie des Englès furent ruet jus, pour quoi
leur chevauchie se desrompi et deffist toute, messires
10 Bertrans de Claiekin, qui en se nouvelleté de l’offisce
de le connestablie de France usoit, [qui] en eut
[grant] grasce et grant recommendation, s’en vint
en France, et li sires de Cliçon avoecques lui, et amenèrent
le plus grant partie de leurs prisonniers en
15 leur compagnie en le cité de Paris. Là les tinrent il
tout aise et sans dangier, et les recrurent sus leurs
fois courtoisement sans aultre constrainte. Il ne les
misent point en buies, en fers, en ceps, ensi que li
Alemant font leurs prisonniers, quant il les tiennent,
20 pour estraire plus grant finance. Maudit soient il!
ce sont gens sans pité et sans honneur, et ossi on
n’en deveroit nul prendre à merci. Li François fisent
bonne compagnie à leurs prisonniers, et les rançonnèrent
courtoisement, sans yaus trop grever ne presser.
25 De l’avenue de Pont Volain et dou damage des
Englès furent moult couroucié li princes, li dus de
Lancastre et cil de leur costé qui se tenoient à
Congnach après le revenue et reconquès de Limoges.
En ce temps, et environ le Noël, trespassa de ce
30 siecle en Avignon papes Urbains V{ez} qui tant fu vaillans
clers, preudons et bons François. Et adont se
[6] misent li cardinal en conclave et eslisirent entre yaus
un pape et le fisent par commun acord dou cardinal
de Biaufort; si fu cilz papes appellés Grigores XI{ez}.
De le creation et divine providensce de lui fu durement
5 li rois de France liés, pour tant qu’il le sentoit
bon François et preudomme; et estoit au temps de
se creation dalés lui en Avignon li dus d’Ango, qui y
rendi grant painne qu’il le fust.
En ce temps avint à monsigneur Eustasse d’Aubrecicourt
10 une moult dure aventure. Car il chevauçoit
en Limozin; si vint un soir ou chastiel le signeur de
Pierebufière qu’il tenoit pour ami et pour compagnon
et pour bon Englès; mais il mist Thiebaut dou
Pont, un bon homme d’armes breton, et se route
15 dedens son chastiel, li quelz prist pour son prisonnier
monsigneur Eustasce, qui de ce ne se donnoit
garde, et l’emmena avoeques lui comme son prison
et rançonna de puis à douse mil frans, dont il en
paia quatre mil, et ses filz François demora en ostages
20 pour le demorant devers le duch de Bourbon, qui
l’avoit raplegiet et rendu grant painne à sa delivrance,
pour le cause de ce que messires Eustasses
d’Aubrecicourt avoit ossi rendu grant painne et grant
travel à ma dame sa mère, que les compagnes
25 prisent à Belleperche. De puis sa delivrance, messires
Eustasses s’en vint demorer en Quarentin, oultre les
gués Saint Climench, en le Basse Normendie, une
bonne ville que li rois de Navare li avoit donné; et
là morut: Dieus en ait l’ame! car il fu, tant qu’il
30 vesqui et dura, moult vaillans chevaliers.
§ 671. En ce temps s’en raloit de Paris en son
[7] pays en Limozin, messires Raymons de Maruel, qui
s’estoit tournés François. Si eut un assés dur rencontre
pour lui, car il trouva une route d’Englès des
gens de messire Hue de Cavrelée, que uns chevaliers
5 de Poito menoit. Si cheï si à point entre leurs mains
qu’il ne peut fuir, et fu pris et menés ent prisonniers
en Poito ou chastiel du dit chevalier. La prise de
monsigneur Raymon fu sceue en Engleterre, et tant
que li rois en fu enfourmés. Si escripsi tantos li dis
10 rois devers le dit chevalier, en lui mandant qu’il li
envoiast son ennemi et trahitte, monsigneur Raymon
de Marueil, car il en prenderoit si grant punition
qu’il seroit exemples à tous aultres, et pour se prise il
li donroit sis mil frans. Messires Joffrois d’Argenton,
15 qui le tenoit et en quelle prison il estoit, ne volt mies
desobeïr au roy, son signeur, et dist que tout ce feroit
il volentiers. Messires Raymons de Maruel fu
enfourmés comment li rois d’Engleterre le voloit
avoir et l’avoit mandé, et comment ses mestres estoit
20 tous avisés de lui là envoiier. Quant messires Raymons
sceut ces nouvelles, si fu plus esbahis que
devant: ce fu bien raisons. Et commença en se prison
à faire les plus grans et les plus piteus regrés dou
munde; et tant que cilz qui le gardoit, [qui estoit
25 englès et de la nation d’Engleterre], en eut grant pité
et le commença à reconforter moult doucement.
Messires Raymons, qui ne veoit nulz reconfors en ses
besongne[s], puis que mener en Engleterre on le devoit
devers le roy, se descouvri envers sa garde, et li dist:
30 «Mon ami, se vous me voliés oster et delivrer de ce
dangier, je vous ay en couvent sus ma loyauté que je
vous partirai moitié à moitié toute ma terre, et vous
[8] en ahireterai, ne jamais je ne vous faurrai.» Li Englès,
qui estoit uns povres hom, considera que messires
Raymons estoit en peril de sa vie, et qu’il li prommetoit
grant courtoisie: si en eut pité et compassion,
5 et dist qu’il se metteroit en painne de lui sauver.
Adont messires Raymons, qui fut moult resjoïs de
ceste parolle, li creanta se foy qu’il li tenroit son couvent
et encores oultre, se il voloit. Et sus cel estat
s’assegurèrent et avisèrent comment il s’en poroient
10 chevir.
Quant ce vint de nuit, cilz Englès qui portoit les
clés dou chastiel et de la tour, où messires Raymons
estoit, ouvri la prison et une posterne dou chastiel,
et fist tant qu’il furent hors, et se misent as camps et
15 dedens un bois, pour yaus esconser, par quoi il ne
fuissent rataint. Et eurent celle nuit tant de povreté que
nulz ne la diroit, car il cheminèrent plus de set liewes
tout à piet; et si estoit gellé par quoi il descirèrent tous
leurs piés; et fisent tant que il vinrent à l’endemain en
20 Ango en une forterèce françoise, où il furent recueillié
des compagnons qui le gardoient, as quelz messires
Raymons compta sen aventure: si en loèrent tout
Dieu, quant il le sceurent. Bien est voirs que à l’endemain,
quant on se fu aperceu qu’il estoient parti, on
25 les quist à gens de chevaus tout par tout, mès on n’en
peut nul trouver. Ensi escapa de grant peril messires
Raymons de Maruel, et retorna en Limozin et recorda
à ses amis comment cilz escuiers englès li avoit fait
grant courtoisie. Si fu de puis li dis Englès moult
30 amés et honnourés entre yaus. Et li voloit messires
Raymons donner le moitié de son hiretage, mès cilz
n’en volt onques tant prendre, fors seulement deus
[9] cens livrées de revenue; c’estoit assés, ce disoit, pour
lui et pour son estat parmaintenir.
§ 672. En ce temps trespassa de siècle en le cité
de Bourdiaus li ainsnés filz dou prince et de la princesse;
5 si en furent durement couroucié: ce fu bien
raisons. Pour le temps de lors fu consillié au dit
prince de Galles et d’Aquitainnes qu’il retournast en
Engleterre sus se nation, en espoir de recouvrer plus
grant santé qu’il n’avoit encore eu. Et ce conseil li
10 donnèrent si surgien et phisicien qui se cognissoient
à se maladie. Li princes se assenti moult bien à ce
conseil, et dist que volentiers il y retourneroit. Si fist
ordener sur ce toutes ses besongnes et me samble que
li contes de Cantbruge, ses frères, et li contes Jehans
15 de Pennebruch furent ordonné de retourner avoecques
lui atout leurs gens, pour lui faire compagnie.
Quant li dis princes deubt partir d’Aquitainnes, et
que se navie fu toute preste sus le rivière de Garone
ou havene de Bourdiaus, et proprement il estoit là et
20 ma dame sa femme et le jone Richart, leur fil, il fist
un mandement très especial en le ditte cité de Bourdiaus
de tous les barons et chevaliers de Gascongne
et de Poito et de tout ce dont il estoit sires et avoit
l’obeïssance. Quant il furent tout venu et mis ensamble
25 en une cambre en sa presence, il leur remoustra
comment il avoit esté leurs sires et les avoit tenu
en pais tant qu’il avoit pout, et en grande prosperité
et poissance contre tous leurs voisins, et que pour
recouvrer santé dont il avoit grant besoing, il avoit
30 espoir [et intention] de retourner en Engleterre. Si
leur prioit chierement que le duch de Lancastre, son
[10] frère, il vosissent croire et servir et obeïr à lui, comme
il avoient fait dou temps passé à lui; car il le trouveroient
bon signeur courtois et acordable, et ossi en
toutes ses besongnes il le volsissent aidier et consillier.
5 Li baron d’Aquitainnes, de Gascongne, de Poito
et de Saintonge li eurent tout en couvent, et li jurèrent
par leurs fois que ja en yaus n’i trouveroient
defaute, et fisent la feaulté et hommage au dit duch,
et li recogneurent toute amour, service et obeïssance,
10 et li jurèrent, present le prince, et le baisièrent
tout en le bouche.
Apriès ces ordenances faites, li dis princes ne sejourna
point plenté [en le cité de Bourdiaux], ains
entra en son vaissiel, et ma dame la princesse, et
15 leur fil, et li contes de Cantbruge et li contes de
Pennebruch. Et estoient bien en celle flote cinc cens
combatans sans les archiers. Si singlèrent tant que
sans peril et sans damage il arrivèrent ou havene de
Hantonne. Là issirent il des vaissiaus, et s’i rafreschirent
20 par trois jours, et puis montèrent à chevaus,
et li princes en se littière, et tant esploitièrent qu’il
vinrent à Windesore où li rois se tenoit qui rechut
ses enfans moult doucement, et s’enfourma par yaus
de l’estat de Giane. Quant li princes eut estet dalés
25 le roy, son père, tant que bien li souffi, il prist congiet,
et se retraiy à son hostel de Berkamestede à
vint liewes de le cité de Londres.
Nous nos soufferons à parler tant qu’en present
dou prince, et parlerons des besongnes d’Aquitainne.
30 § 673. Assés tost apriès che que li princes de Galles
fu partis de Bourdiaus, li dus de Lancastre entendi
[11] à faire faire l’obseque de son cousin Edouwart, le fil
dou prince, son frère. Si le fist moult grandement
et moult reveramment en le cité de Bourdiaus; et là
furent tout li baron de Gascongne et de Poito qui
5 avoient juré obeïssance à lui.
Entrues que ces ordenances se faisoient et que on
entendoit à faire cel obseque, et que cil signeur se
tenoient à Bourdiaus, issirent [hors] de le garnison
de Pieregorch bien deus cens lances de Bretons qui
10 là se tenoient que li dus d’Ango y avoit envoiiés, des
quelz estoient chapitainne quatre bon chevalier et
hardi homme malement; je les nommerai. Che furent
messires Guillaumes de Loncval, messires Alains
de le Housoie, messires Loeis de Mailli et li sires
15 d’Arsi. Si chevauchièrent cil signeur et leurs routes jusques
à un chastiel biel et fort que on dist de Montpaon,
dou quel messires Guillaumes de Montpaon
estoit sires. Quant cil Breton furent venu jusques à
là et il eurent couru devant les barrières, il moustrèrent
20 grant samblant d’assaut et l’environnèrent
moult faiticement. Messires Guillaumez de Montpaon,
à ce qu’il moustra, avoit le corage plus françois que il
n’euist englès, et se rendi, et tourna François à peu
de fait, mist les dessus dis chevaliers et leurs gens en
25 sa forterèce, li quel disent qu’il le tenroient contre
tout homme. Si le remparèrent et raparillièrent et
rafreschirent de ce que il y apertenoit. Ces nouvelles furent
sceues à Bourdiaus [tantost] coment li dus de
Lancastre et li baron de Giane n’esploitoient mies bien,
30 car li Breton chevauçoient et avoient pris Montpaon
qui marcist assés priès de là. De quoi li dus et tout
li signeur qui là estoient eurent grant virgongne,
[12] quant il le sceurent, et se ordonnèrent [et appareillèrent]
tantost pour yaus traire celle part. Et partirent
de le cité de Bourdiaus sus un merkedi après boire
en grant arroy. Avoecques le duch de Lancastre estoient
5 li sires de Pons, li sires de Partenay, messires
Loeis de Harcourt, messires Guichars d’Angle, messires
Percevaus de Coulongne, messires Joffrois d’Argenton,
messires Jakemes de Surgières, messires
Mauburnis de Linières, messires Guillaumes de
10 Monttendre, messires Huges de Vivone, li sires de
Crupegnach et pluiseur autre baron et chevalier de
Poito et de Saintonge. Si y estoient de Gascongne li
captaus de Beus, li sires de Pumiers, messires Helyes
de Pumiers, li sires de Chaumont, li sires de Monferrant,
15 li sires de Longuerem, li soudis de l’Estrade, messires
Bernardès de Labreth, sires de Geronde, messires
Aymeris de Tarse et pluiseur aultre; et d’Engleterre,
messires Thumas de Felleton, messires Thumas
de Persi, li sires de Ros, messires Mikieus de la Poule,
20 li sires de Willebi, messires Guillaumes de Biaucamp,
messires Richars de Pontchardon, messires Bauduins
de Fraiville, messires d’Agorisès et pluiseur aultre.
Si estoient bien set cens lances et cinc cens arciers.
Si chevaucièrent moult arreement et ordonneement
25 par devers Montpaon et fisent tant qu’il y
parvinrent.
Quant messires Guillaumes de Montpaon sceut
que li dus de Lancastre et toutes ses gens le venoient
assegier, si ne fu mie trop assegurés, car bien savoit
30 que se il estoit pris, il le feroient morir à grant
painne, et que point ne seroit receus à merci, car
trop il s’estoit fourfais. Si s’en descouvri à quatre
[13] chevaliers dessus dis, et lor dist qu’il se partiroit et iroit
tenir à Pieregorch, et que dou chastiel il fesissent
leur volenté. Adont se departi li dessus dis ensi que
proposé l’avoit, et s’en vint en le cité de Pieregorch
5 qui est moult forte, et laissa son chastiel en le garde
des quatre chevaliers dessus dis.
§ 674. Quant li dus de Lancastre, li baron et li
chevalier et leurs routes, furent venu devant le chastiel
de Montpaon, si le assegièrent et environnèrent
10 de tous lés, et s’i bastirent ossi fort et ossi bien que
dont que il y deuissent demorer set ans. Et ne
sejournèrent mies quant il y furent venu, mais se
ordonnèrent et se mirent tantos à l’assallir de grant
volenté, et envoiièrent querre et coper par les villains
15 dou pays grant fuison de bois, [d’arbres], de mairiens
et de belourdes; si les fisent là amener et achariier
et reverser ens es fossés; et furent bien sus cel estat
vint jours que on n’entendoit à aultre chose fors que
de raemplir les fossés. Et sus ces bois et mairiens on
20 mettoit estrain et terre, et tant fisent li dit signeur par
l’ayde de leurs gens que il raemplirent une grande
quantité des fossés; et tant que il pooient bien venir
jusques as murs pour escarmucier à ceulz dedens,
ensi que il faisoient tous les jours par cinc ou par sis
25 assaus. Et y avoit les plus biaus estours dou monde,
car li quatre chevalier breton, qui dedens se tenoient
et qui entrepris à garder l’avoient, estoient droites
gens d’armes et qui si bien se deffendoient et si vaillamment
se combatoient que il en sont grandement
30 à recommender, ne quoi que li Englès et li Gascon
les approçassent de si priès que je vous di, nullement
[14] point ne s’en effreoient, ne sus yaus rien on ne
conqueroit.
Assés priès de là en le garnison de Saint Malkaire
se tenoient aultre Breton des quelz Jehans de Malatrait
5 et Selevestre Bude estoient chapitainne. Cil doi
escuier, [qui] ooient parler tous les jours et recorder
les grans apertises d’armes que on faisoit devant
Montpaon, avoient grant desir et grant envie que il
y fuissent; si en parlèrent ensamble pluiseurs fois en
10 disant: «Nous savons nos compagnons priès de ci et
si vaillans gens que telz et telz», et les nommoient,
«qui ont tous les jours par cinc ou sis estours le bataille
à le main, et point n’i alons, qui ci sejournons à riens
de fait: certainnement nous ne nos en acquittons pas
15 bien.» Là estoient en grant estri d’aler y, et quant
il avoient tout parlé, et il consideroient le peril de
laissier leur forterèce sans l’un d’yaus, il ne par
osoient. Si dist une fois Selevestre Bude: «Par Dieu,
Jehan, ou je irai, ou vous irés; or regardés li quelz
20 ce sera.» Respondi Jehans: «Selevestre, vous
demorrés, et jou irai.» Là furent de recief en estri
tant que par accort et par sierement fait et juré,
present tous leurs compagnons, il deurent traire
à le plus longe, et cilz qui aroit le plus longe iroit,
25 et li aultres demoroit. Si traisent tantost, et escheï
Selevestre Bude à le plus longhe; lors y eut des
compagnons grant risée. Li dis Selevestres ne le
tint mies à gas, mais s’apparilla tantost, et monta
à cheval, et se parti li XII{ez} de hommes d’armes.
30 Et chevauça tant que sus le soir il s’en vint bouter
en le ville et forterèce de Montpaon, dont li chevalier
et li compagnon, qui là dedens estoient,
[15] eurent grant joie, et en tinrent grant bien dou dit
Selevestre.
§ 675. Si com je vous ay ci dessus dit, il y avoit
tous les jours assaut à Montpaon, et trop bien li chevalier
5 qui dedens estoient se deffendoient, et y acquisent
haute honneur, car jusques adont que on leur
fist reverser un pan de leur mur, il ne s’effraèrent.
Mais je vous di que li Englès ordenèrent mantiaus et
atournemens d’assaut, quant il peurent approcier par
10 mi les fossés raemplis jusques au mur; et là avoit brigans
et gens paveschiés bien et fort, qui portoient
grans pis de fier, par quoi de force il piketèrent tant
le mur qu’il en fisent cheoir sur une remontière plus
de quarante piés de large. Et puis tantost li signeur
15 de l’ost ordonnèrent et establirent une grande bataille
de leurs arciers à l’encontre, qui traioient si ouniement
à chiaus de dedens que nulz ne s’osoit
mettre avant ne apparoir. Quant messires Guillaumes
de Loncval, messires Alains de le Housoie, messires
20 Loeis de Mailli et li sires d’Arsi se veirent en ce
parti, si sentirent bien qu’il ne se pooient tenir. Si
envoiièrent tantost un de leurs hiraus, monté à cheval,
tout par mi ce mur trauet pour parler de par yaus au
duch de Lancastre, car il voloient entrer en trettié, se
25 il pooient. Li hiraus vint jusques au duch, car on
li fist voie, et remoustra ce pour quoi il estoit là
envoiiés. Li dus par le conseil des barons, qui là
estoient, donna respit à chiaus de dedens, tant que
il euissent parlementé à lui. Li hiraus retourna, et
30 fist celle relation à ses mestres, et tantost tout quatre
il se traisent avant. Si envoia li dis dus parler à yaus
[16] monsigneur Guichart d’Angle. Là sus les fossés furent
il ensemble en trettié, et demandèrent en quel
manière li dus les voloit prendre ne avoir. Messires
Guiçars, qui estoit cargiés de ce qu’il devoit dire et
5 faire, leur dist: «Signeur, vous avés durement couroucié
monsigneur, car vous l’avés ci tenu plus de
onse sepmainnes où il a grandement fraiiet et perdu
de ses gens; pour quoi il dist qu’il ne vous recevera ja
ne prendera, se vous ne vous rendés simplement, et
10 encores voet il tout premierement avoir monsigneur
Guillaume de Montpaon et faire morir, ensi qu’il a
desservi comme trahitour envers lui.» Lors respondi
messires Loeis de Mailli, et dist: «Messires Guiçart,
tant que de monsigneur Guillaume que vous demandés
15 à avoir, nous vous jurrons bien en loyauté que nous
ne savons où il est, et que point il ne se tient en ceste
ville ne n’est tenus de puis que vous mesistes le si[è]ge
ci devant; mais il nous seroit moult dur de nous rendre
en le manière que vous volés avoir, qui ci sommes
20 envoiiet comme saudoiier, gaegnans nostre argent,
ensi que vous envoieriés le[s] vostres ou vous iriés
personelment. Et ançois nous feissions ce marchié, nous
nos venderions si chierement que on en parleroit
cent ans à venir. Mais retournés devers monsigneur le
25 duch, et li dittes qu’il nous prende courtoisement
sus certainne composition de raençon ensi que il
vorroit que il fesist les siens, se il estoient escheu en
ce dangier.» Lors respondi messires Guiçars, et dist:
«Volentiers; j’en ferai mon plain pooir.» A ces
30 parolles retourna li dis mareschaus devers le duch,
et prist en se compagnie le captal de Beus, le signeur
de Rosem et le signeur de Muchident, pour mieulz
[17] abrisier le duch. Quant cil signeur furent devant lui,
se li remoustrèrent tant de belles parolles, unes et aultres,
qu’il descendi à leur entente, et prist les quatre
chevaliers bretons dessus dis et Selvestre Bude et leurs
5 gens à merci comme prisonniers. Ensi eut il de
rechief le saisine et possession de [le forteresche de]
Montpaon; et prist le feauté des hommes de le ville,
et y ordonna deus chevaliers gascons et quarante
hommes d’armes et otant d’arciers pour le garder.
10 Et le fisent cil tantost reparer bien et à droit par les
païsans de là environ, et le refreschirent de vivres et
d’artillerie.
§ 676. Apriès le reconquès de Montpaon, et que
li dus de Lancastre l’eut repourveue de bonnes gens
15 d’armes et de chapitainnes, ils se deslogièrent; et
donna li dis dus congiet à toutes ses gens pour
retraire cescun en son lieu. Si se departirent li un de
l’autre et retournèrent en leurs nations, et s’en
revint li dus en le cité de Bourdiaus et li Poitevin en
20 leur pays, et li signeur de Gascongne [s’en ralèrent]
en leurs villes et chastiaus. Si se commencièrent à
espardre les compagnes sus les pays, li quel y faisoient
moult de maulz, ossi bien en terre d’amis que
d’anemis. Si les soustenoit li dis dus et leur souffroit
25 à faire leurs aises pour le cause de ce qu’il en pensoit
à avoir besongne. Et par especial les guerres
estoient pour le temps de lors plus dures et plus
fortes sans comparison en Poito que aultre part. Et
tenoient une grande garnison li François ou chastiel
30 de Montcontour à quatre liewes de Touwars et à sis
de Poitiers; des quelz messires Piêres de la Gresille
[18] et Jourdains de Coulongne estoient chapitainne et
souverain. Si couroient priès que tous les jours
[devant Touwars ou devant Poitiers, et y faisoient
grans contraires et moult les resongnoient chil du
5 païs; d’autre part à Chastel Eraut se tenoit Charuels
et bien cinc cens Bretons qui trop adamagoient le
païs; et chil de le Roche de Ponsoy et chil de
Saint Salvin ossi priès que tous les jours], et n’osoient
li baron et li chevalier de Poito, qui Englès
10 se tenoient, chevaucier fors en grant route pour le
doubtance des François qui estoient enclos en leur
pays.
§ 677. Assés tost apriès le revenue de Montpaon
et que cil signeur de Poito furent retrait en leur
15 pays, qui tenoient frontière as François, y eut secrés
trettiés entre monsigneur Loeis de Saint Juliien, le
visconte de Rocewart, et aultres François d’un costé,
et le signeur de Pons; et tant parlementèrent et tant
esploitièrent li François par mi grans pourças qui
20 vinrent dou roy de France qui nuit et jour travilloit
à attraire chiaus de Poito à son accord, que li sires
de Pons se tourna françois oultre la volenté de ma
dame sa femme, et chiaus de sa ville de Pons en
Poito, et demora à ce dont la dame englesce et li
25 sires françois.
De ces nouvelles furent moult courouciet li baron
et li chevalier de Poito qui englès estoient; car
cilz sires de Pons est là uns grans sires malement.
Quant li dus de Lancastre entendi ce, si en eut grant
30 mautalent et tint grant mal dou signeur de Pons et
grant bien de ma dame sa femme, et de chiaus de le
[19] ville de Pons, qui se voloient tenir englès. Si y envoia
tantost pour estre chapitainne de la ditte ville
de Pons, et pour aidier et consillier la dame, un chevalier
qui s’appeloit messires Aymenions de Bourch,
5 hardi homme et vaillant durement. Si couroit priès
que tous les jours li sires de Pons devant sa ville et
ne les deportoit en riens. Et tele fois y venoit que
il estoit recaciés et reboutés, et retournoit à damage.
Ensi estoient là les coses entoueillies, et li signeur et
10 li chevalier l’un contre l’autre; et y fouloit li fors le
foible ne on n’i faisoit droit ne loy ne raison à
nullui. Et estoient les villes et li chastiel entrelachiet
li un en l’autre, li uns englès, li autres françois, qui
couroient et racouroient et pilloient li un sus l’autre
15 sans point de deport.
Or s’avisèrent aucun baron et chevalier de Poito
qui englès estoient, que cil de le garnison de
Montcontour les travilloient plus que nul aultre et
que il se trairoient celle part et les iroient assegier.
20 Si fisent un mandement en le cité de Poitiers,
ou non dou seneschal de Poito, monsigneur Thumas
de Persi, au quel commandement obeïrent
tout chevalier et escuier, et furent bien cinc cens
lances et deus mil brigans paveschiés par mi les
25 arciers. Là estoient messires Guiçars d’Angle, messires
Loeis de Harcourt, li sires de Partenay, li sires
de Puiane, li sires de Tannai Bouton, li sires de Crupegnach,
messires Parcevaus de Coulongne, messires
Joffrois d’Argenton, messires Huges de Vivone, li
30 sire de Tors, li sires de Puisances, messires Jakemes
de Surgières, messires Mauburnis de Linières et pluiseur
aultre; et ossi des chevaliers englès qui pour
[20] le temps se tenoient en Poito, par cause d’office ou
de garder le pays, telz que monsigneur Bauduin de
Fraiville, monsigneur d’Aghoriset, monsigneur Gautier
Huet, monsigneur Richart de Pontchardon et
5 des aultres. Quant il se furent tout mis ensamble
à Poitiers, et il eurent ordonné leurs besongnes, leur
arroi et leur charoi, il se partirent à grant esploit et
prisent le chemin de Montcontour, tout ordonné
et appareillié ensi que pour le assegier.
10 § 678. Cilz chastiaus de Montcontour siet sur les
marces d’Ango et de Poito, et est malement fors et
biaus, à quatre liewes de Touars. Tant esploitièrent li
dessus dit Poitevin, qui estoient bien en compte
15 trois mil combatant, que il y parvinrent. Si le assegièrent
et environnèrent tout au tour; et avoient fait
amener et achariier avoech eulz grans engiens de le
cité de Poitiers, et ossi il en mandèrent en le ville de
Touars. Si les fisent, tantost qu’il furent venu, drecier
par devant le dit chastiel de Montcontour, li quel
20 jettoient nuit et jour à le ditte forterèce. Avoecques
ce, li signeur envoioient leurs gens tous les jours
assallir et escarmucier à chiaus dou dit fort, et là
eut fait pluiseurs grans apertises d’armes, car avoech
les Poitevins estoient gens de compagnes qui point ne
25 voloient sejourner, telz que Jehans Cressueille et
David Holegrave. Cil doi avoecques monsigneur
Gautier Huet en estoient chapitainne. Messires Pières
de la Gresille et Jourdains de Coulongne qui dedens
estoient, se portoient vaillamment, et s’en venoient
30 tous les jours combatre as Englès à leurs barrières.
Entre les assaus que là eut fais, dont il en y eut
[21] pluiseurs au Xe jour que li Englès et Poitevin
furent là venu, il s’avancièrent telement et de si
grant volenté et par si bonne ordenance, que de
force il pertruisièrent les murs dou chastiel, et entrèrent
5 dedens, et conquisent les François. Et y furent
tout mort et occis cil qui dedens estoient, excepté
messires Pières et Jourdains, et cinc ou sis hommes
d’armes que les compagnes prisent à merci.
Apriès ceste avenue et le prise de Montcontour,
10 messires Thumas de Persi, messires Loeis de Harcourt
et messires Guiçars d’Angle par l’acort et conseil des
aultres barons et chevaliers, donnèrent le chastiel à
monsigneur Gautier Huet, à Jehan Cressuelle et à
David Holegrave et as compagnes qui bien estoient
15 cinc cens combatans, pour faire la frontière as Poitevins
contre chiaus d’Ango et du Maine; et puis se
departirent li signeur, et retournèrent cescuns en
leurs lieus. Ensi demora li chastiaus de Montcontour
et li frontière en le garde et ordenance des dessus
20 dis qui y fisent tantost une grande garnison, et le
remparèrent grandement, et le tinrent de puis moult
longement, et moult grevèrent le pays de là environ,
car tous les jours il couroient en Ango et en
Mainne.
25 § 679. Nous retourrons à parler de monsigneur
Bertran de Claiekin, connestable de France, qui s’estoit
tenus à Paris et dalés le roy, de puis le revenue
de Pont Volain, où ilz et li sires de Cliçon avoient
ruet jus les Englès, sicom ci dessus est dit, et bien
30 avoient entendu que li Englès en Poito et en Ghiane
tenoient les camps. Si ques tantost apriès le Candeler,
[22] que li prins tamps commença à retourner, li dis
messires Bertrans s’avisa qu’il metteroit sus une
grande armée et assamblée de signeurs et de gens
d’armes, et chevauceroit d’autre part ossi bien que li
5 Englès chevauçoient en Poito ou pays de Quersi et de
Roerge, car là avoit aucuns Englès qui s’i tenoient
trop honnourablement et estoient tenu de puis la
guerre renouvelée. Et encores de nouviel les gens
monsigneur Jehan d’Evrues, qui se tenoient ou pays
10 de Limozin, avoient en Auvergne pris un chastiel,
cité et ville tout ensamble qui s’appelle [Ussel], qui
mies ne faisoit à souffrir. Si disoit li dis connestables
que il se voloit traire de celle part. Si fist par le congiet
dou roy un grant mandement de signeurs, de
15 gens d’armes et d’arciers; et se parti de Paris à grant
route et toutdis li croissoient gens. Et tant esploita
li dis connestables qu’il vint en Auvergne. Adont estoient
dalés lui et en se compagnie li dus de Berri,
li dus de Bourbon, li contes d’Alençon, li contes du
20 Perce, ses frères, li contes de Saint Pol, li daufins
d’Auvergne, li contes de Vendome, li contes de Porsiien,
li sires de Sulli, li sires de Montagut, messires
Huges Dauffins, li sires de Biaugeu, li sires de Rocefort,
li sires de Calençon et grant fuison de barons
25 et de chevaliers des marces et tenures de France.
Si esploitièrent tant ces gens d’armes avoech le dessus
dit connestable que il vinrent devant le cité
d’Ussel. Si le assegièrent et y furent quinse jours. Là
en dedens il y eut pluiseurs assaus, grans et fors;
30 mais onques en celle empainte il ne peurent prendre
le forterèce, car il y avoit dedens Englès, qui trop
vaillamment le gardèrent. Si s’en partirent ces [gens]
[23] d’armes et chevaucièrent oultre avoech le connestable
en Roerge.
Et li aucun des chiés des signeurs vinrent en Avignon
veoir le pape Grigore et le duch d’Ango, qui se
5 tenoit dalés lui. Tantost apriès celle visitation, que
cil signeur fisent au pape et au duch d’Ango, il se
departirent de le cité d’Avignon et se retraisent devant
le connestable qui chevauçoit en Roerge et conqueroit
villes et chastiaus sus les Englès. Si s’en vinrent
10 devant le ville de La Millau, et le assegièrent, la
quele messire Thumas de Welkefare tenoit et avoit
tenu tout le temps, et aussi le Roce Vauclere. Mais
li dessus dis chevaliers englès, par composition à ce
dont que messires Bertrans fu venus ou pays, s’en
15 parti et li Englès qui de se route se tenoient. Et li
rendirent encores aucuns chastiaus sur les frontières
de Limozin. Et quant li dis messires Bertrans les ot
rafreschis, il prist son chemin et son retour, et tout
cil signeur de France en se compagnie pour venir
20 de rechief devant le cité d’Ussel, en Auvergne, et le
assegièrent. Et fisent là li dus de Berri et li dus de
Bourbon et li connestables amener et achariier grans
engiens de Rion et de Clermont, et drecier devant
la ditte forterèce, et avoech tout ce appareillier grans
25 atournemens d’assaus.
§ 680. Quant li Englès, qui s’estoient tenu en le
cité d’Ussel si vaillamment, veirent le manière et ordenance
dou connestable et des François, et il entendirent
que messires Thumas de Welkefare estoit partis
30 de ses forterèces de Roerge et que confors ne leur
apparoit de nul costé, si se commencièrent à consillier
[24] et aviser qu’il se renderoient par trettié, non aultrement.
Si trettièrent si bellement et si sagement
devers le connestable, qu’il se partirent sans damage
et sans blasme, et emportoient tout le leur, ce que
5 porter en pooient devant yaus. Et avoech tout ce, on
les devoit conviier jusques à Sainte Sivière en Limozin.
Ceste ordenance fut tenue: li Englès se partirent
et rendirent tout ce que il tenoient d’Ussel,
cité et chastiel, et furent mené sanz peril jusques en
10 le garnison dessus dite. Ensi acquitta en ce voiage
messires Bertrans un grant fuison de pays que li Englès
avoient tenu, et tourna françois; dont il acquist
grant grasce, et puis retourna en France.
Vous avés bien ci dessus oy parler de le chevaucie
15 monsigneur Robert Canolles, qu’il fist en France, et
comment il retourna en son pays de Derval en
Bretagne; et est bien voirs que aucun Englès, à
leur retour, parlèrent grandement de sen honneur
en Engleterre, et tant que li rois et ses consaulz en
20 furent enfourmé contre lui et mal content. Mais
quant li dis messires Robers le sceut, il s’envoia escuser
par deus de ses escuiers d’onneur, telement que
li rois et se[s] consaulz se tinrent pour mal enfourmé
en devant dou dit monsigneur Robert, et de lui bien
25 se contentèrent, parmi ce que messires Alains de Bouquesele
et aucun aultre chevalier, bien amé et proçain
dou roy, l’aidièrent à escuser. Et en fu trouvés
en son tort tant que il le compara chierement, messires
Jehans Mestreourde, car il en fu pris et justiciés
30 publikement en le cité de Londres. Par celle justice fu
lavés et escusés de toutes amises li dessus dis messires
Robers et demora en le grace dou roy et dou prince.
[25] § 681. Li rois d’Engleterre qui se veoit guerriiés
et cuvriiés des François malement, acqueroit amis,
ce qu’il pooit, par de deça le mer. Et avoit pour lui
le duch de Guerles, son neveu, et le duch de Jullers,
5 et devoient en celle saison mettre sus une grande
somme de gens d’armes, et bien estoit en leur poissance
pour entrer en France. Et de ce et d’yaulz se
doubtoit bien li rois de France. En ce temps envoioit
li rois d’Engleterre le conte de Herfort et les chevaliers
10 de son hostel moult ordeneement en Bretagne,
pour parler au duch sus aucunes ordenances qui devoient
estre entre lui et le duch.
Et pour lors n’estoient point bien cler li Englès et
li Flamench, et s’estoient celle saison heriiet sus mer,
15 et tant que li Flamench avoient perdu: dont il leur
desplaisoit. Si se trouvèrent d’aventure devant un
havene en Bretagne que on dist à le Bay, chil Englès
et cil Flamench. Si estoit paterons de le navie des
Flamens Jehans Pietresone, et des Englès messires
20 Guis de Briane. Si tretos comme il se furent trouvé, il
ferirent ensamble et assamblèrent de leurs vaissiaus;
et là eut grant bataille et dure malement. Et estoient
là des chevaliers dou dit roy avoec le comte de Herfort,
messires Richars de Pennebruge, messires Alains de
25 Bouquesele, messires Richars Sturi, messires Thumas
Wisk, et des aultres. Si se combatirent chil chevalier
et leurs gens moult asprement à ces Flamens, et s’i
portèrent très vaillamment, comment que li Flamench
fuissent plus grant fuison et pourveu de leur
30 fait. Car il n’avoient desiré toute le saison aultre cose
que il peuissent avoir trouvés les Englès, mais pour
ce ne l’eurent il mies davantage. Si dura ceste bataille
[26] sus mer bien trois heures, et là ot fait pluiseurs
apertises d’armes et maint homme navré et
blechié dou trait. Et avoient leurs nefs atachies à
grawés de fier et à kainnes pour quoi il ne peuissent
5 fuir. Toutes fois finablement la place demora as Englès,
et furent li dit Flamench desconfi, et sires
Jehans Pietresone, leurs paterons, pris, et tous li demorans
mors et pris; onques piés n’en escapa. Et
retournèrent li dit Englès arrière en Engleterre, qui
10 en menèrent leur conquès et leurs prisonniers, et ne
fisent point leur voiage en Bretagne adont. Si comptèrent
ces nouvelles au roi d’Engleterre lor signeur,
qui fu moult joians de leur avenue, quant il entendi
que li Flamench qui envay les avoient, estoient desconfi.
15 Si furent tantos envoiiet en prison fremée
Jehan Pietresone et li aultre, et espars par mi
Engleterre.
§ 682. Apriès celle desconfiture qui fu faite sus
les Flamens, devant le Bay en Bretagne, li rois d’Engleterre
20 mist grans gens sus mer à l’encontre des
Flamens, et les commanda à guerriier et heriier et à
clore les pas, par quoi riens ne leur venist fors à
grant dangier. Quant cil de Bruges, d’Ippre et de
Gand entendirent ces nouvelles, si misent leurs consaulz
25 ensamble et disent, tout imaginé et consideré,
que pourfitable ne leur estoit mie d’avoir la guerre
et le hayne as Englès, qui leur estoient voisin et marcissant
à yaus, pour l’oppinion de leur signeur le
conte aidier à soustenir, comment que il en touchoit
30 aucunement à yaus, otant bien c’au conte. Si se dissimulèrent
li plus sage des bonnes villes, et envoiièrent
[27] de par yaus souffisans hommes et bons
trettieurs en Engleterre devers le roy et son conseil,
li quel esploitièrent si bien [ains leur retour], que
il aportèrent pais au pays de Flandres et as Flamens
5 sus certains articles et ordenances qui furent ditté et
seelé entre l’une partie et l’autre: si demora la cose
en bon et segur estat.
Or parlerons un petit dou roy Jame de Mayogres.
§ 683. Vous avés bien oy recorder comment li
10 rois de Mayogres fu pris ou Val d’Olif en Castille au
reconquès que li rois Henris fist en Espagne, et demora
prisonniers au dit roy Henri. Quant la royne
de Naples, sa femme, et la markise de Montferrat, sa
soer, entendirent ces nouvelles, si furent moult coureciés
15 de l’avenue et y pourveirent de remede et de
conseil. Je vous dirai par quel manière elles traittièrent
et fisent traittier par sages et vaillans hommes
devers le roy Henri; et tant que li rois de Mayogres
fu mis à finance et rançonnés à cent mil frans, le[s]quelz
20 les deus dames dessus dittes paiièrent si courtoisement
que li rois Henris leur en sceut gré. Tantost
que li rois de Mayogres se peut partir, il retourna en
Naples et ne volt mies sejourner; mès quist or et argent
à grant pooir et amis de tous lés. Et se remist
25 de rechief au chemin en istance de ce que pour guerriier
le roy d’Arragon, sen adversaire, qu’il ne pooit
amer; car il li avoit son père mort et li tenoit son
hiretage. Si esploita tant li dis rois qu’il vint en Avignon
devers le pape Grigore XIe, et là se tint plus
30 d’un mois. Et fist ses complaintes si bien et si à point
au dit Saint Père, que il descendi à ses priières. Et
[28] consenti bien au dit roy de Mayogres, que il fesist guerre
au dit roy d’Arragon, car il avoit cause qui le mouvoit;
c’estoit pour son hiretage. Dont se pourvei li
dis rois de Mayogres de gens d’armes là où il les peut
5 avoir, et le acata bien et chier, Englès, Gascons,
Alemans, Bretons et gens de compagnes, des quelz
messires Garsions dou Chastiel, messires Jehans de
Malatrait et Selevestre Bude et Jakes de Bray estoient
chapitainne. Si pooient estre environ douse cens
10 combatans; et passèrent oultre et entrèrent en Navare
et sejournèrent là par le consentement et acord
dou roy; et de Navare en Arragon. Et commencièrent
cil chevalier, ces gens d’armes et leurs routes,
à faire guerre au roy d’Arragon et à courir sus son
15 pays, à prendre et à essillier petis fors et travillier le
plain pays où il pooient habiter et entrer et rançonner
hommes et femmes; et tant que li rois d’Arragon,
qui bien se doubtoit de celle guerre, envoia
grant gent d’armes sus les frontières; des quelz li viscontes
20 de Rokebertin et li contes de Rodès furent
meneur et chapitainne. Celle guerre pendant, qui estoit
ja toute ouverte et moult felle, li rois James de
Mayogres s’acouça malades de rechief ou Val de
Sorie; de la quele maladie il morut. Par ensi eurent
25 li Aragonnois pais de ce costé un grant temps; et se
departirent ces compagnes qui là avoient guerriiet, et
s’en retournèrent en France, cescuns devers le signeur
dont il pensoient avoir plus grant pourfit. Or
parlerons nous dou duch de Lancastre.