Amédée Fleurissoire avait quitté Pau avec cinq cents francs dans sa
poche, qui certainement devaient suffire à son voyage, malgré les faux
frais où l'entraînait sans doute la malignité de la Loge. Puis, si la
somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage
son séjour, il ferait appel à Blafaphas qui tenait à sa disposition une
petite réserve.
Personne à Pau ne devant savoir où il allait, il n'avait pris billet que
pour Marseille. De Marseille à Rome le billet de troisième ne coûtait
que trente-huit francs quarante et lui laissait la faculté de s'arrêter
en cours de route; ce dont il pensait profiter pour satisfaire, non
point à la curiosité des lieux étranges qu'il n'avait jamais eue vive,
mais à son besoin de sommeil qu'il avait extraordinairement exigeant.
C'est-à-dire qu'il redoutait par-dessus tout l'insomnie; et, comme il
importait à l'Église qu'il arrivât à Rome bien gaillard, il ne regardait
pas à la remise de deux jours, à quelques frais d'hôtel en sus...
Qu'était-ce que cela auprès d'une nuit en wagon, blanche à n'en pas
douter, et malsaine particulièrement à cause des exhalaisons des autres
voyageurs; puis, si l'un d'eux désireux de renouveler l'air, s'avisait
d'ouvrir une fenêtre, alors c'était le rhume assuré... Il coucherait
donc une première nuit à Marseille, une seconde à Gênes, dans quelqu'un
de ces hôtels point fastueux mais confortables, comme on en trouve
facilement dans le voisinage des gares; et n'arriverait à Rome que le
surlendemain soir.
Au demeurant il s'amusait de ce voyage, et de le faire seul, enfin; à
quarante-sept ans, n'ayant encore jamais vécu que sous tutelle, escorté
partout par sa femme ou par son ami Blafaphas. Calé dans son coin de
wagon, il souriait avec un air de chèvre, du bout des dents, souhaitant
bénigne aventure. Tout alla bien jusqu'à Marseille.
Le second jour il fit un faux départ. Tout absorbé dans la lecture du
_Baedeker_ de l'Italie Centrale qu'il venait d'acheter, il se trompa de
train et fila droit sur Lyon, ne s'en aperçut qu'à Arles, au moment où
le train repartait, et dut poursuivre jusqu'à Tarascon; il dut redéfaire
la route; puis il prit un train du soir qui le porta jusqu'à Toulon,
plutôt que de coucher une nouvelle nuit à Marseille où les punaises
l'avaient gêné.
La chambre n'avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la
Canebière; ni le lit, ma foi! dans lequel il s'était étendu en confiance
après avoir plié ses vêtements, fait ses comptes et ses prières. Il
tombait de sommeil et s'était endormi aussitôt.
Les punaises ont des moeurs particulières; elles attendent que la bougie
soit soufflée, et, sitôt dans le noir, s'élancent. Elles ne se dirigent
pas au hasard; vont droit au cou, qu'elles prédilectionnent; s'adressent
parfois aux poignets; quelques rares préfèrent les chevilles. On ne sait
trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile
urticante dont la virulence à la moindre friction s'exaspère...
La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu'il ralluma sa
bougie et courut au miroir contempler, sous le maxillaire inférieur, une
rougeur confuse semée d'indistincts petits points blancs; mais la
camoufle éclairait mal; la glace était de tain sali, son regard brouillé
de sommeil... Il se recoucha, frottant toujours; éteignit de nouveau;
ralluma cinq minutes après, la cuisson devenant intolérable; bondit à sa
toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l'appliqua sur la zone
enflammée; celle-ci, toujours plus étendue, atteignait à présent la
clavicule. Amédée crut qu'il tombait malade et pria; puis éteignit
encore. Le répit apporté par la fraîcheur de la compresse fut de courte
durée pour laisser le patient se rendormir; à présent se joignait à
l'atrocité de l'urticaire la gêne d'un col de chemise trempé; qu'il
trempait aussi de ses larmes. Et tout à coup ils sursauta d'horreur: des
punaises! ce sont des punaises!... Il s'étonna de n'y avoir pas pensé
plus tôt; mais il ne connaissait l'insecte que de nom, et comment
aurait-il assimilé l'effet d'une morsure précise à cette brûlure
indéfinie? Il jaillit hors du lit; pour la troisième fois ralluma la
bougie.
Théorique et nerveux, il se faisait, comme beaucoup de gens, des idées
fausses sur les punaises, et, glacé de dégoût, commença par les chercher
sur lui; n'en vit mie; pensa s'être trompé; déjà se recroyait malade.
Rien sur les draps non plus; mais, avant de se recoucher, l'idée lui
vint pourtant de soulever son traversin. Il aperçut alors trois
minuscules pastilles noirâtres, qui prestement se muchèrent dans un
repli de drap. C'étaient elles!
Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit le pli, en surprit
cinq que, par dégoût, n'osant escarbouiller contre son ongle, il
précipita dans son pot de chambre et commissa. Quelques instants il les
regarda se débattre, content, féroce, et du coup se sentit un peu
soulagé. Se recoucha; souffla.
Les démangeaisons presque aussitôt redoublèrent; de nouvelles, sur la
nuque, à présent. Exaspéré il ralluma, se releva, enleva cette fois sa
chemise pour en examiner le col à loisir. Enfin il distingua, au ras de
la couture, courir, d'imperceptibles points rouge clair, qu'il écrasa
contre la toile, où ils firent une marque de sang; les sales bêtes, si
petites, il avait peine à croire que ce fussent déjà des punaises; mais,
peu après, soulevant de nouveau son traversin, il en dénicha une énorme:
leur mère assurément; alors encouragé, excité, amusé presque, il enleva
le traversin, défit ses draps, et commença de fouiller avec méthode. A
présent il se figurait partout en voir; mais somme toute n'en prit que
quatre; se recoucha et put goûter une heure de calme.
Puis les brûlures recommencèrent. Il partit à la chasse une fois
encore; puis enfin, excédé, se laissa faire et remarqua que la cuisson,
s'il n'y touchait pas, se calmait somme toute assez vite. A l'aube les
dernières, repues, le laissèrent. Il dormait d'un sommeil profond quand
le garçon vint le réveiller pour son train.
A Toulon ce furent les puces.
Sans doute les avait-ils récoltées en wagon. Toute la nuit il se
gratta, tourna et retourna sans dormir. Il les sentait qui lui couraient
le long des jambes, lui chatouillaient les reins, l'enfiévraient. Comme
il était de peau délicate, d'exubérants boutons se soulevaient sous
leurs morsures, qu'il enflammait en se grattant comme à plaisir. Il
ralluma plusieurs fois sa bougie; il se relevait, enlevait sa chemise,
la remettait, sans avoir pu en tuer une; à peine les apercevait-il un
instant: elles échappaient à sa prise, et, même s'il parvenait à les
saisir, lorsqu'il les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se
regonflaient à l'instant même, repartaient sitôt sauves et bondissaient
comme devant. Il en venait à regretter les punaises. Il enrageait, et
dans l'énervement de ce pourchas inutile acheva de compromettre son
sommeil.
Et toute la journée du lendemain ses boutons de la nuit le démangèrent,
tandis que des chatouillements neufs l'avertissaient qu'il était
toujours fréquenté. L'excessive chaleur augmentait considérablement son
malaise. Le wagon regorgeait d'ouvriers qui buvaient, fumaient,
crachaient, rotaient, et mangeaient un cervelas d'une senteur tellement
forte que Fleurissoire, à plus d'un coup, pensa vomir. Il n'osa
cependant quitter ce compartiment qu'à la frontière, de crainte que les
ouvriers, le voyant monter dans un autre, n'allassent supposer qu'ils le
gênaient; dans le compartiment où ensuite il monta, une volumineuse
nourrice changeait les couches de son poupon. Il tâcha néanmoins de
dormir; mais il était alors gêné par son chapeau. C'était un de ces
chapeaux plats, de paille blanche à ruban noir, de l'espèce de ceux
qu'on appelle communément: canotiers. Quand Fleurissoire le laissait
dans sa position ordinaire, le bord rigide écartait sa tête de la
cloison; si, pour s'appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison
le précipitait en avant; lorsque, au contraire, il réprimait le chapeau
en arrière, le bord se coinçait alors entre la cloison et sa nuque et le
canotier au-dessus de son front se levait comme une soupape. Il prit le
parti de l'enlever complètement et de se couvrir le chef de son foulard
que, par crainte du jour, il laissait retomber devant ses yeux. Du moins
il s'était précautionné pour la nuit: il avait acheté à Toulon, le
matin, une boîte de poudre insecticide et, dût-il payer cher,
pensait-il, il n'hésiterait pas, ce soir-là, à descendre dans un des
meilleurs hôtels; car si cette nuit il ne dormait pas davantage, dans
quel état de misère physiologique arriverait-il à Rome? à la merci du
moindre franc-maçon.
Devant la gare de Gênes stationnaient les omnibus des principaux hôtels;
il alla droit à l'un des plus cossus, sans se laisser intimider par la
morgue du laquais qui s'empara de sa piteuse valise; mais Amédée ne s'en
voulait point séparer; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la
voiture, exigea qu'on la mît, là, près de lui, sur le coussin de la
banquette. Dans le vestibule de l'hôtel le portier en parlant français
le mit à l'aise; alors il se lança et, non content de demander "une très
bonne chambre", s'enquit des prix de celles qu'on lui proposait, résolu,
au-dessous de douze francs, à ne rien trouver à sa convenance.
La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se décida, après en avoir
visité plusieurs, était vaste, propre, élégante, sans excès; le lit
avançait dans la pièce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, à
qui le pyrèthre eût fait injure. Dans une sorte d'armoire énorme, la
toilette était dissimulée. Deux larges fenêtres ouvraient sur un jardin;
Amédée, penché vers la nuit, contempla d'indistincts et sombres
feuillages, longuement, laissant l'air tiède lentement calmer sa fièvre
et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle
retombait en brouillard exactement de trois côtés; de petits cordonnets,
semblables aux ris d'une voile, le relevaient par-devant dans une courbe
gracieuse. Fleurissoire reconnut là ce qu'on appelle: moustiquaire --
dont il avait toujours dédaigné d'user.
Après s'être lavé, il s'étendit avec délices dans les draps frais. Il
laissait la fenêtre ouverte; non toute grande assurément, par crainte du
rhume et de l'ophtalmie, mais un des battants rabattu de manière que ne
lui parvinssent pas directement les effluves; fit ses comptes et ses
prières, puis éteignit. (L'éclairage était électrique, qu'on arrêtait en
chavirant la chevillette d'un interrupteur de courant.)
Fleurissoire allait s'endormir lorsqu'un mince chantonnement vint lui
remémorer cette précaution, qu'il n'avait point prise, de n'ouvrir la
fenêtre qu'après avoir éteint; car la lumière attire les moustiques. Il
lui souvint aussi d'avoir lu quelque part des remerciements au bon Dieu
pour avoir doué l'insecte volatile d'une petite musique particulière,
propre à avertir le dormeur à l'instant qu'il allait être piqué. Puis,
il fit retomber tout autour de lui la mousseline infranchissable.
"Combien cela ne vaut-il pas mieux, après tout, pensait-il en
s'assoupissant, que ces petits cônes en feutre d'herbe sèche, que, sous
le nom baroque de _fidibus_, débite le père Blafaphas; on les allume sur
une soucoupe de métal; il se consument en répandant une grande abondance
de fumée narcotique; mais devant que d'engourdir les moustiques, ils
asphyxient à demi le dormeur. Fidibus! quel drôle de nom! Fidibus..." Il
s'endormait déjà quand, soudain, à l'aile gauche du nez, une vive
piqûre. Il y porta la main; et tandis qu'il palpait doucement le cuisant
soulèvement de sa chair: piqûre au poignet. Puis, contre son oreille un
zézaiement narquois... Horreur! il avait enfermé l'ennemi dans la place!
Il atteignit la chevillette et rétablit le courant.
Oui! le moustique était là, posé, tout en haut de la moustiquaire. Un
peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, fluet jusqu'à l'absurde,
campé sur quatre pieds et portant rejetée en arrière la dernière paire
de pattes, longue et comme bouclée; l'insolent! Amédée se dressa debout
sur son lit. Mais comment écraser l'insecte contre un tissu fuyant,
vaporeux?... N'importe! il donna du plat de la main, si fort, sit vite,
qu'il crut avoir crevé la moustiquaire. A coup sûr le moustique y était;
il chercha des yeux le cadavre; ne vit rien; mais sentit une nouvelle
piqûre au jarret.
Alors, pour protéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra
dans son lit; puis resta peut-être un quart d'heure, hébété, n'osant
plus éteindre. Puis, tout de même rassuré, ne voyant ni n'entendant plus
d'ennemi, éteignit. Et tout de suite la musique recommença.
Alors il ressorti un bras, gardant la main près du visage, et, par
instants, quand il en croyait sentir un, bien posé, sur son front ou sa
joue, appliquait une vaste claque. Mais, sitôt après, il entendait de
nouveau l'insecte chanter.
Après quoi il eut l'idée de se couvrir la tête de son foulard, ce qui
gêna considérablement sa volupté respiratoire, et ne l'empêcha pas
d'être piqué au menton.
Alors le moustique, repu sans doute, se tint coi; du moins Amédée,
vaincu par le sommeil, cessa-t-il de l'entendre; il avait enlevé le
foulard et dormait d'un sommeil enfiévré; il se grattait tout en
dormant. Le lendemain matin son nez, qu'il avait naturellement aquilin,
ressemblait à un nez d'ivrogne; le bouton du jarret bourgeonnait comme
un clou et celui du menton avait pris un aspect volcanique -- qu'il
recommanda à la sollicitude du barbier lorsque, avant de quitter Gênes,
il se fit raser, pour arriver décent à Rome.