La fête gonflait, se tendait et s'effrénait...
Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposées sur
l'estran montait une odeur de moules cuites mêlée au parfum du
varech et du frai accrochés aux brise-lames. Les chandelles
s'allumaient sur les tréteaux et aux éventaires. Il régnait une
cacophonie de tambours, de cymbales, de _rommelpots_, de pitreries
éraillées; les guinguettes résonnaient d'accordéonies hoquetantes
bafouées d'éclats de fifre; les spectacles du soir commençaient
dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient
écho à la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait
quelle houle humaine, quelle trépidation charnelle, quelle
tourmente de stupre dans les campagnes.
Jamais la mer n'avait été si phosphorescente. Des feux Saint-Elme
s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mâts des yachts et des
barques pavoisés.
Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperçu violemment
éclairé comme une architecture d'émeraude, puis un voile de sang
s'appliqua, sur la façade tournée du côté de l'Océan.
Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se
rencontraient à l'écart des villages. Elles hurlaient leur envie,
ils gesticulaient leur désir...
Guidon avait enfin pris congé de ses camarades, ceux du bourg
miséreux de Klaarvatsch. Bousculé, il pressait le pas pour sortir
de la mêlée foraine qui commençait à l'obséder, et regagner
l'Escal-Vigor. L'idée de son ami lui revint pleine de doux
reproche, de conjuration et de nostalgie.
Au passage, des regards intimidèrent le transfuge. On se le
désignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements.
Il s'arrêtait pour respirer loin de la zone des poussées, quand,
prêt à s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant à
l'entrée du parc de l'Escal-Vigor, une bande déboucha d'une allée
latérale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs.
-- Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes!
-- Ô le joli garçon qui se dérobe!
-- Fi donc! Un jour de kermesse!
-- Par saint Olfgar! Cela vous a le duvet à la lèvre et n'a jamais
touché à une fille. Demandez plutôt à sa propre soeur!
Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec
volubilité; elles menaçaient de le fouiller, se frottaient à lui
avec des déhanchements, en se renversant, le corsage relâché, la
bouche entr'ouverte comme une corolle de fleur pâmée au soleil.
-- Elles ont raison, frérot! intervint Claudie, en s'avançant,
atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton
devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te décider?
Voici dix rudes compagnes qui t'ont attendu, des plus belles de la
contrée. Elles ne manquaient point d'amateurs. Ne les as-tu pas
entendues bramer tout le jour par la campagne? Mais sur ma
recommandation, elles ont consenti à t'accorder la préférence.
Aucune ne se rendra à une autre sommation avant que tu ne te sois
décidé... Et pourtant, je te le répète, ils abondent ce soir par
les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui halètent
après ces poules friandes et qui se régaleront de celles que tu
dédaigneras!... Allons, prononce-toi! À laquelle va ta fantaisie
de nouvel homme? À qui les prémices de ta force?
Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles
flatteuses, les premières qu'elle lui adressât depuis de longs
mois qu'ils étaient brouillés, et, au lieu de répondre à sa soeur,
il se flatta d'amadouer les dix autres femelles, solides
gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe
élastique.
-- Je le regrette, les jolies filles; je suis pressé, je
reviendrai tout à l'heure; on m'attend au château!
-- Au château! se récrièrent-elles. Au château! On n'y a pas
besoin de toi, aujourd'hui.
-- Le Dykgrave se passera bien de tes services! -- C'est kermesse
et campo pour tout le monde! -- On chôme chez les maîtres comme
chez les valets! -- Le plaisir prime la corvée! -- L'amour passe
avant le devoir! -- Puis, il a de quoi s'occuper avec sa Blandine,
ton Dykgrave! dit Claudie d'un ton qui ouvrait à Guidon les pires
alternatives.
-- Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma présence
là-bas est indispensable, je ne me suis déjà que trop attardé!
Et il voulut passer outre, presser le pas.
-- Tarare! On t'attendra encore! Tu vas retourner avec nous au
village; tu nous feras danser toutes; et ensuite, pour la
reconduite, tu choisiras l'une de nous, avec qui tu te comporteras
selon la loi des honnêtes gens de Smaragdis...! Montre que tu es
un digne Govaertz!
Il continuait à se défendre; elles le harcelaient, excitées par
Claudie:
-- Oui, oui, il faut qu'il y passe! Il paiera son tribut comme les
autres! À chacun son devoir, à chacune son dû! Sus au
récalcitrant! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de
moins ne fait rien à l'affaire!...
Il se débattait non sans impatience rageuse, effarouché; mais
elles étaient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait,
plus elles se torchaient de lui.
-- Hardi, mes filles! À l'assaut mes gaillardes! N'y aura-t-il
personne pour faire danser ce grand nicaise!
Dans le conflit elles flairaient le mâle séveux et cambré, et son
haleine précipitée par ses efforts le leur rendait plus savoureux
et plus appétissant encore. Elles le bafouaient en le caressant;
le tâtaient, l'empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par
une jambe; l'une lui faisant une ceinture, l'autre un collier de
ses bras; mais il se débattait ferme à présent; se trémoussait
pour de bon, et aurait même fini par leur échapper malgré leur
acharnement.
Mais cette évasion eût fait encore moins le compte de Claudie que
le leur. La résistance du jeune homme l'édifiait complètement sur
sa froideur à l'égard de la femme. Landrillon n'avait rien
inventé. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences
d'un vertueux mépris.
-- Il se rendra! Faut qu'il se rende! hurlait-elle. S'il ne veut
être à l'une de vous, il sera à toutes!
-- À la rescousse, Landrillon! appela-t-elle, car, en prévision
d'une lutte inégale où elles auraient eu à faire à trop forte
partie, elle avait aposté son complice dans les taillis de
l'accotement. Un coup de main, Landrillon!
Il était temps: Guidon échappait à ses persécutrices en leur
laissant entre les mains sa veste et même une partie de son tricot
et de ses grègues.
-- Halte-là, Joseph! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen
d'un croc en jambe.
Tenu sous le valet qui l'avait pris à la gorge, Guidon se
défendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait
même de mordre.
-- Une ficelle! demanda Landrillon. C'est que le petit bougre rue
comme un diable! Attachons-lui les mains et les pieds!
-- Oui, oui!
Faute de ficelle, les gaupes lacérèrent leurs mouchoirs de cou.
Dépoitraillées, la gorge au vent, échevelées, meurtries, du sang
aux ongles, dans l'air opaque et fauve de cette lisière de bois,
elles auraient évoqué les ménades.
-- Lâche! À moi! Au secours! criait la victime.
Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et
de ses chevilles.
Claudie, plus féroce que les autres, mais mieux avisée, poussa un
cri de triomphe:
-- Tiens! La courroie de cuir qui retient ses culottes!
-- Au fait, elles peuvent tomber à présent! ricana le domestique.
Et elle-même déboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les
jarrets du patient.
Cette fois, Guidon, réduit à l'impuissance, gisait, aux trois
quarts nu, car les furies ne s'étaient pas contentées de lui
rabattre les chausses, elles avaient mis son vêtement en pièces.
Alors, sur l'instigation de Claudie, les serres de ces harpies
violèrent, à tour de rôle, la chair récalcitrante et horrifiée du
malheureux.
Guidon avait fini par se taire; il pleurait, essayait de se
raidir; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait
malgré lui; son spasme tournait au râle de l'agonie, et au lieu de
sève elles ne tiraient plus que du sang. N'importe. L'attentat
recommença. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essoufflées
par leur action, cessaient leurs clabauderies.
Cependant, aux cris poussés d'abord par la victime et ses
persécutrices, d'autres femmes, d'autres villageois étaient
accourus des rôtisseries et des bastringues. Ivres, affriolés, dès
qu'on les eût mis au courant, ils applaudirent, jubilèrent,
trouvant la plaisanterie croustilleuse.
On s'attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour
voir. Des couples qui s'étaient écartés interrompirent leurs
intimes ébats pour venir prendre leur part de ces dérisions
érotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les
porteurs de torches des sérénades, éclairaient, béants, cet atroce
mystère ou en mimaient l'indécence. D'autres s'appelaient comme
des hyènes à la curée et, tandis que les cuivres funambulesques
continuaient de rauquer, ces rires étaient vraiment ceux des
animaux profanateurs. Les jeunes mâles qui avaient langui pour
Claudie la flattaient de leurs trémous lascifs et balourds,
pendant que du geste et de la parole elle continuait à exciter ces
corybantes. Que ne le dépeçaient-elles à vif? Allait-il périr
disséqué sous les ongles?
Les siècles écoulés avaient probablement vu les arrière-aïeules de
ces immolatrices s'acharner ainsi sur des naufragés, danser autour
d'un bûcher d'épaves; et, aux temps fabuleux, saint Olfgar avait
dû voir semblables rictus de cannibales faire la nique à son
agonie.
Landrillon, irrémissiblement compromis, ne gardait plus aucun
ménagement et, volant de l'un à l'autre, racontait à sa façon les
mystères de l'Escal-Vigor, dévoilait à qui voulait l'entendre les
stupres de Guidon et de son protecteur, mettant de cette façon la
religion et les bonnes moeurs dans son jeu: le scélérat obscène
devenait un justicier, le crime un acte de salubrité et de
vindicte publique.
Il avait suffi au misérable de prononcer un seul mot d'accusation
pour que toute l'île fût comme ivre et ne se connût plus.
Pas un qui n'eût donné de son pied dans les reins du coupable.
Quelques-uns s'en tenaient les côtes. D'autres trouvaient qu'il
n'en avait pas encore assez.
-- Quand vous l'aurez achevé, disait Landrillon aux femelles, nous
le jetterons à la mer.
-- Oui, à la mer, l'infâme!
Et ils allaient le transporter vers la grève, à travers la foire,
quand une diversion s'opéra.
V
Depuis le départ de son ami, le comte de Kehlmark n'avait plus eu
de repos. Il ne tenait plus en place. Son agitation augmentait à
mesure que la kermesse lointaine approchait de son plus haut
période de frénésie. Il suffoquait comme dans l'attente d'un orage
lent à éclater.
-- Quelle tourmente de plaisir! disait-il à Blandine, qui
s'efforçait, maternelle et balsamique, de le distraire de son
accablement. Jamais ils n'ont mené pareil sabbat! À entendre ces
clameurs, on dirait qu'ils s'amusent à s'entr'égorger!
Les autres années, la cacophonie, le hourvari forain, pétarades,
sifflets, orgues et pistons, ne lui parvenaient point en rafales
tellement significatives. Aujourd'hui aussi, cette atmosphère
électrique se compliquait de bouffées de sueur, d'ivresse, de
ripailles et de rut. Cette après-midi de saturnale abhorrée ne
finirait donc jamais!
Ce fut bien pis quand se coucha le soleil et que l'hallali
érotique des trompettes se fut répercuté d'un cap à l'autre de
Smaragdis, ajoutant comme un brouillard cuivreux aux affres rouges
du ciel agonisant. Et des voix humaines plus stridentes, plus
paroxystes encore, reprirent le signal furieux des fanfares et
l'aggravèrent au risque d'incendier les ténèbres...
Kehlmark n'y tint plus. Profitant d'un moment où Blandine vaquait
aux préparatifs du souper, il se jeta dans le parc. Tout à coup
une note aiguë et déchirante, un cri plus lancinant encore que les
appels du bugle de Guidon, sous l'ormaie, le soir de leur première
confrontation, domina le fracas métallique.
Kehlmark surprit la voix de son ami.
-- C'est lui qu'on massacre!
Projeté en avant par cette épouvantable certitude, il courut
éperdu dans la nuit, s'orientant sur les clameurs et les
lamentations.
Comme il touchait à la lisière du parc, prêt à déboucher dans
l'avenue même où se perpétuait l'attentat, il y eut une
recrudescence de huées, de vociférations, et il entendit le nom du
bien-aimé mêlé à ce tollé homicide.
L'instant d'après, il se ruait dans la cohue, les forces
décuplées, bousculant les sinistres badauds, dispersant, assommant
les cannibales.
Avec un cri de tigresse s'abattant sur le corps de son petit, il
dégagea Guidon privé de connaissance, meurtri et déguenillé,
pollué de stupre, le baisa, le souleva dans ses bras.
Sa stature paraissait agrandie.
Armé d'une canne, il décrivait de terribles moulinets. Autour de
lui le cercle s'élargissait, et lentement, face aux forcenés et
aux furies, il rétrogradait vers le parc. Mais Landrillon et
Claudie sommèrent les autres, passagèrement atterrés par cette
intervention majestueuse.
Il y eut un redoublement d'insultes. La réprobation se détournait
du jeune Govaertz pour foudroyer le Dykgrave. Personne ne se
mettait de son côté. Ses partisans les plus débridés, les gueux de
Klaarvatsch, ayant appris l'accusation qui pesait sur lui, se
taisaient, penauds, contristés, s'abstenant, ne prenant point fait
et cause.
Landrillon lui jeta la première pierre. On lança vers le Dykgrave
tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour
conquérir le prix des tirs à la perche et au berceau, visèrent
sans vergogne le si prodigue roi de leur confrérie. Une flèche
l'atteignit à l'aisselle; une autre troua la gorge de Guidon et
fit gicler le sang sur le visage d'Henry. Kehlmark, sans souci de
sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le
corps outragé de son ami. Mais percé, une seconde fois, vers le
coeur, il tomba avec sa précieuse charge.
Comme ils bondissaient pour l'achever, une femme en blanc se mit
devant eux, les bras en croix, offrant sa poitrine à leurs coups.
Et sa majesté, sa douleur étaient telles, tels surtout le calme
héroïsme, le renoncement divin répandu sur son visage, que tous
s'écartèrent et que Claudie repoussa pour toujours, loin d'elle,
Landrillon qui l'entraînait réclamant le prix convenu, -- pour se
jeter, à jamais folle, dans les bras de son père d'où elle éclata
de rire au nez du sordide Bomberg...
Blandine ne prononça point une parole, n'eut ni une larme, ni un
cri.
Mais sa présence retrempait les bonnes âmes: les cinq pauvres, les
préférés de Kehlmark, vainquirent leur lâche obéissance au voeu
public, et enlevèrent sur leurs épaules Kehlmark et Guidon enlacés
dans une commune agonie. Les rudes hommes pleurèrent, convertis...
Blandine les précéda au château.
Pour ne point porter les blessés jusqu'à l'étage, on leur dressa
un lit sur le billard. Les amis reprirent connaissance, presque
simultanément. En ouvrant les yeux, ils les arrêtèrent sur
_Conradin et Frédéric de Bade, _puis ils se regardèrent, se
sourirent, se rappelèrent la tuerie, s'embrassèrent étroitement,
et, leurs lèvres ne se détachant plus, ils attendirent le moment
de leurs derniers souffles.
-- Et moi, murmura Blandine, ne me diras-tu point un mot d'adieu,
Henry! Songe combien je t'aimais!
Kehlmark se tourna vers elle:
-- Oh, murmura-t-il, pouvoir t'aimer dans l'éternité comme tu
méritais d'être aimée sur la terre, femme sublime!
-- Mais, ajouta-t-il, en reprenant la main de Guidon, je voudrais
t'aimer, ma Blandine, en continuant aussi à chérir celui-ci, cet
enfant de délices!... Oui, rester moi-même, Blandine! Ne pas
changer!... Demeurer fidèle jusqu'au bout à ma nature juste,
légitime!... Si j'avais à revivre, c'est ainsi que je voudrais
aimer, dussé-je souffrir autant et même plus que je n'ai souffert;
oui, Blandine, ma soeur, ma seule amie, dussé-je même te faire
souffrir encore comme je te fis souffrir!... Et bénie notre mort à
tous trois, Blandine, car nous ne te précéderons que de bien peu
hors de ce monde, béni notre martyre qui rachètera, affranchira,
exaltera enfin toutes les amours!
Et ses lèvres ayant repris les lèvres de l'enfant, éperdument
offertes aux siennes, Guidon et Henry confondirent leurs haleines
dans un suprême baiser.
Blandine leur ferma les yeux, à tous deux; puis, stoïque, à la
fois païenne et sainte, elle adressa des prières précursoriales à
la Révélation nouvelle; n'ayant plus conscience de rien de
terrestre et de contemporain, sauf d'un vide infini, dans le
coeur, un vide que nulle image humaine ne pourrait désormais
combler.
Le dieu l'appellerait-il enfin dans son ciel?
[1] Voir _Climatérie_ dans _Mes Communions._
[2] _Dominé,_ pasteur protestant.
[3] Voir, dans les _Nouvelles Kermesses : La Fête
des SS. Pierre et Paul._
[4] _Drossard_, magistrat, justicier, dans le duché
de Brabant, au moyen âge.
[5] Voir, dans _Mes Communions : Climatérie._