IV

Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de

Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlacées, prolongeaient une

de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi

éloquents et fervents que leurs paroles...

C'était pendant une de ces arrière-saisons favorables à

l'évocation des légendes, dans un cadre de bruyère fleurie et de

cieux aux chevauchantes nuées. Au loin, vers Klaarvatsch, par-

dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis

lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de

plus. Des monceaux d'essarts crépitaient çà et là; un parfum de

brûlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrêmement doux, et

le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la

respiration d'un travailleur qui halète ou d'un amant que le désir

oppresse.

À la vue d'un nuage rougeâtre et de forme fantastique, les amis

s'étaient rappelé le «Berger de Feu» célèbre dans toutes les

plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il

paraissait ruminer quelque pensée grave associée à ces croyances

terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne

lui avait pas encore vu cet air douloureux, contracté.

-- Vous souffrez, maître? dit-il.

-- Non, cher..., un rien de mauvais souvenir... cela passera.

Peut-être cette vesprée extrêmement capiteuse... Ne trouves-tu

pas?... Connais-tu l'histoire véritable du Berger de Feu dont tu

parlais tout à l'heure... J'ai tout lieu de croire qu'on la

raconte mal... Je devine et me suggère une version plus exacte...

J'ai confessé les paysages hantés, par des soirs analogues à

celui-ci, de préférence ces coins de bruyère, où la tristesse

régnait encore plus navrante qu'ailleurs, où la plaine et

l'horizon quintessenciaient leur mélancolie lourde et leur

ombrageux sommeil. Certains détails du paysage contractent, tu

l'auras remarqué en gardant tes moutons, une signification

poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de

remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges

au-dessus d'une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de

crime et de suicide...

Cher petit, que de bonnes résolutions ont chaviré par des temps

pareils... Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant

aux catastrophes d'autrui... J'ai fini par compatir au sort du

damné frère de Caïn. C'est lui que je plains et non plus ses

victimes... Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre...

Mais je te raconte des bêtises, et te narre des histoires à faire

peur, comme les bonnes femmes à la veillée...

-- Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de

choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire

des larmes et du sang.

-- Soit. L'heure est propice... Et puisque nous sommes si bien

ici, il me tarde de te dire à quel point je participe à la

détresse du pâtre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'à

l'obsession la bruyère violette et nocturne de mon âme... Je me

surprends à rôder en esprit à ses côtés, parmi ses ouailles

sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la géhenne,

mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison à

moitié consumé, un tison de la fournaise éternelle; le chien qui

partage le sort de son maître et dont la moitié du corps

recommence à flamber quand l'autre a repris une apparence de

vie...

Voici ce que m'ont confié ces fantômes:

Il y a bien, bien longtemps, Gérard était le berger d'un couple de

paysans vieux et avares, isolés dans un pays perdu de Brabant,

fait de garigues et de steppes comme là-bas à Klaarvatsch. On ne

savait d'où il était venu. Quand on le découvrit pour la première

fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait à peine vêtu; ses

allures étaient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre

à parler comme à un enfant. À tout hasard, les vieux avares le

firent baptiser et, l'ayant pris à leur service, le dressèrent à

paître leurs ouailles. Il ne leur coûtait que sa pitance, pis que

frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne

action.

Sans doute la mère nature chérissait ce libre garçon, car,

engendré on ne sait par quelles créatures sylvestres, répudié par

les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en

plus robuste et beau. C'était un grand garçon si chevelu que des

boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses

yeux divins où semblaient se condenser l'infini et l'éternité.

On eut beau le catéchiser, il n'attacha jamais grande importance à

nos momeries et à nos rites étroits. La simple nature demeura son

modèle et sa conseillère. En d'autres termes, il n'écouta que ses

instincts.

Cependant, sur le tard, bien âgés déjà, ses maîtres eurent un

enfant, un tout chétif garçonnet auquel ils donnèrent le nom

d'Étienne. Comme les parents étaient trop vieux pour le choyer, ce

fut Gérard qui l'éleva en commençant par lui choisir pour

nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un

enfant potelé, rose, joli comme un chérubin. Gérard continuait à

lui réserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits

aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait

comme aucun être humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de

sauvage n'ayant jamais pu dépenser les trésors d'affection qu'il

accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il était aussi

blond que l'autre était brun; et le petiot commandait au grand

garçon farouche. Les vieux égoïstes et maniaques les laissèrent

vaguer et vivre ensemble.

Lorsqu'ils se baignaient dans le Démer, Gérard admirait ce jeune

corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir

comparable à celui d'enlacer ce corps souple et tiède, de

l'emporter dans ses bras, très longtemps et très loin, jusqu'au

fond des bois où ils finissaient par rouler parmi les fougères et

les mousses. Gérard chatouillait Tiennet en promenant ses lèvres

sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se dérober, ruait

de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du

grand qui acceptait des coups pour des caresses...

Cette idylle dura jusqu'au jour où les parents de Tiennet reçurent

la visite de deux cousins accompagnés de Wanna, une fillette

blonde, de l'âge de Tiennet, guillerette et piquante comme une

aube de claire gelée, appétissante comme une fraise des bois. Les

vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui

s'étaient plu d'emblée.

Dès l'arrivée de la petite Wanna, le grand Gérard était devenu

tout triste à cause de l'attention que son petit Tiennet

témoignait à sa gentille cousine. Tiennet, enfant gâté, n'aimait

Gérard que comme il eût aimé un chien fidèle et docile,

complaisant partenaire de ses jeux, prêt à passer par tous ses

caprices. Gérard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux

homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le

contrarier, espiègle et fine, elle enlevait le plus souvent

Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignît loin du

jaloux.

Gérard, à bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier.

Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chéri? C'est la loi

de la nature. Vois les bêtes de notre ferme, vois les fauves des

bois!...

-- Oh pitié! je ne sais ce que j'éprouve, mais je te veux pour moi

seul, sans partage... Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme

les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu être jamais

aimé comme par ton Gérard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la

création prolifique. Ne naît-il point assez de créatures? Vivons

pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, pitié; c'est toi que je

veux, tout à moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un

homme comme les autres; tu m'es incomparable... Oh! qu'avait-elle

besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal... Tes yeux

étonnés me tuent... Écoute, j'ai mal par tout le corps quand je te

sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos

mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me

lacérer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en

songeant qu'elle t'embrassera sur les lèvres, qu'elle t'enlèvera

loin d'ici et qu'il me faudra te céder pour toujours à cette

voleuse de ma vie...

Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforçant de le rendre

raisonnable: «Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront

pas. Vois, ne suis-je pas toujours le même? Nous nous

rapprocherons comme par le passé. Tu me suivras avec elle...»

Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.

À mesure que la date fatale approchait Gérard dépérissait, perdait

l'appétit, boudait tout ce qu'il célébrait autrefois, négligeait

son troupeau, et ses allures devinrent même si inquiétantes que

ses maîtres l'envoyèrent chez le curé. Peut-être lui avait-on jeté

un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposés, eux-

mêmes, aux maléfices de leurs pareils. Le candide Gérard raconta

simplement sa profonde peine au prêtre. Au premier mot que le

saint homme en entendit: «Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta

présence empeste... Je ne sais ce qui me retient de te livrer au

drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant... et de te faire

brûler sur le Grand Marché comme on fait à ceux de ton espèce...

tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranché de la communauté

des fidèles... Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette-

toi à ses pieds... Tu n'as encore péché qu'en pensée. C'est même

pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du

bûcher purificateur!

Gérard retourna auprès de ses maîtres, sans honte mais plus

désespéré que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce

qui s'était passé entre le ministre de Dieu et lui, mais il se

borna à déclarer qu'il allait entreprendre un long pèlerinage pour

expier un péché trop capital... Cette nuit même il se mettrait en

route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer

d'indiscrets et de curieux... Comme faveur suprême, il sollicita

de Tiennet qu'il l'accompagnât jusqu'à une certaine distance de

leur chaumière. Wanna voulut retenir son fiancé, mais Tiennet eut

pitié de son ami, et, devant la perspective d'une séparation peut-

être éternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de

jadis...

-- Frère, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda à

plusieurs reprises Tiennet, en cheminant, à son féal. Mais l'autre

se taisait et se bornait à le regarder longuement et à hocher la

tête.

Ils marchèrent longtemps, le coeur étreint, sans échanger un mot;

mais quand ils atteignirent le carrefour où ils devaient

s'embrasser pour la dernière fois, tout à coup, Gérard tourna les

talons et montra à Tiennet une lueur rouge à l'horizon, du côté

d'où ils étaient partis.

Alors, avec un rire sauvage: «Regarde, dit-il, c'est la maison des

vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brûle avec eux!... À présent,

tu m'appartiens pour toujours!

Et il étreignit avec frénésie le jeune homme qui se débattait:

-- Gérard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il

m'égorge...

-- À moi; c'est moi qui t'ai donné la vie. Je suis plus que ta

mère, entends-tu; donc plus que devrait être n'importe quelle

femme!... Tu demandais la cause secrète de mon départ... Tu vas la

savoir. Leur prêtre m'a maudit. Je suis voué au feu éternel. Eh

bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais après

avoir aspiré jusqu'aux sources de ta vie, après m'être repu des

groseilles de tes lèvres, ce fruit succulent qui me désaltérera

éternellement au sein de la fournaise infernale!... À moi, à

moi!...

Un orage subit se déchaîna, tandis que le misérable criait ainsi

vengeance au ciel.

-- Ah, jubilait-il, feu du châtiment, sois mon feu de joie! Ô

Nature, brûle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent,

de Dieu, ou que tu émanes du Diable, que m'importe! Viens, réunis-

nous dans la mort!... Lève-toi, bel orage de la délivrance! Je

n'ai plus rien à perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais

et limpide sur ma chair, comparés à l'amour qui me dévore et qui

m'a désespéré!... Viens!...

Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa à

l'étouffer, colla ses lèvres aux siennes, ne les en détacha plus,

jusqu'à ce que le feu du ciel les eût enveloppés tous deux...

En ce point de cette improvisation pathétique, la voix de Kehlmark

s'éteignit en un murmure comparable à un râle.

-- Oh! mon doux enfant, gémit-il, en tombant aux pieds du petit

pâtre, je t'aime éperdument, je t'aime autant que Gérard aimait

Tiennet.

-- Moi, je vous aime aussi, cher maître; et cela de toutes mes

forces répondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis à

vous, à vous seul et sans partage... Est-ce seulement d'à présent

que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!...

-- Je n'eus qu'à te voir, soupira Kehlmark, pour compatir à ta

beauté méconnue et fièrement vierge. Mon amour naquit de cette

compassion.

-- Et moi, mon cher maître, balbutia le petit Govaertz, je n'eus

qu'à vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma

dévotion s'engendra de mon anxiété!...

-- Le mal prétendu que ton père disait de toi, reprenait le

Dykgrave, décida de ma sympathie, et la moue dédaigneuse de ta

soeur, la malveillance de son regard, t'illuminèrent désormais à

mes yeux d'une permanente lumière de transfiguration!... Je n'osai

me déclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indifférence

pour dérouter les tiens et ces camarades trop brusques que

j'empêchai le même soir, rien qu'en me rapprochant de leur

turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'élu de ma vie!...

L'éclair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd,

un sanglot, un froissement dans les broussailles derrière eux.

Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les ténèbres.

-- On nous écoutait! dit Kehlmark qui s'était mis debout et qui

scrutait l'ombre épaisse.

-- Qu'importe, je suis à vous, murmurait Guidon en l'attirant à

lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous

êtes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi,

personne ne m'avait dit la seule bonne parole... Je n'avais su que

méchancetés et rudesses... Tu es mon maître et mon amour. Fais de

moi ce que tu veux... Tes lèvres!...

V

Quelques jours après cette alerte dans les jardins, Blandine se

présenta à Kehlmark en train d'écrire, seul dans son atelier.

Longtemps elle avait hésité avant de se résoudre à une démarche

qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait

point la gravité.

Toutefois, quoiqu'elle souffrît mille morts, elle ne songeait qu'à

mettre Kehlmark sur ses gardes, qu'à le prémunir contre les

conséquences de sa trop exclusive entente avec ce méchant petit

vagabond. Elle se refusait encore à en croire ses oreilles sur

l'excès même de cette passion; elle s'obstinait à n'y voir qu'une

toquade un peu inconsidérée, surtout qu'elle connaissait

l'exaltation du Dykgrave, la curiosité, l'emportement, la fougue

qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres

actions, lui l'impulsif par excellence.

Lorsqu'elle entra, sa pâleur et son visage décomposé surprirent le

comte de Kehlmark.

Aussitôt qu'il l'eut fait asseoir et se fut informé de l'objet de

sa visite, elle commença résolument, sans précautions oratoires,

mais la gorge nouée:

-- J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte,

qu'on commence à s'occuper dans la contrée de la présence

continuelle du fils Govaertz, ici, à l'Escal-Vigor. Passe encore

qu'il vienne au château, mais je crains, Henry, que vous

n'affichiez vraiment une prédilection outrée pour ce petit rustre

devant ses pareils, au dehors...

-- Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume

et se mettant debout, confondu par l'audace de ce préambule.

-- Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que

vos actes ne les regardent pas. Mais c'est égal, les gens sont si

bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroché à vos talons, fait

travailler les imaginations et les médisances...

-- Voilà bien de quoi m'inquiéter! se récria le comte avec un rire

forcé. Que voulez-vous que cela me fasse? En vérité, Blandine,

vous m'étonnez en vous préoccupant des clabauderies du vulgaire...

C'est vraiment témoigner beaucoup de condescendance à l'égard de

misérables envieux...

-- Tout de même, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins

d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens

l'étonnement des villageois pour assez fondé. Franchement, malgré

ses qualités, ce petit Guidon n'est pas une société pour vous...

Convenez-en!... Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la

prétentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch, à l'autre bout de

l'île... De vos anciens amis, personne n'est plus invité à

l'Escal-Vigor... Tout cela n'est pas naturel et prête à bien des

commérages... D'autres que des patauds malveillants et ombrageux

auraient le droit de s'en étonner...

-- Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain.

Depuis quand vous avisez-vous de contrôler mes actes, et

d'intervenir dans mes fréquentations?

-- Oh! ne vous fâchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute

meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis,

je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours,

poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dévouée. Je ne

voudrais vous contrarier en rien... mais votre réputation, votre

nom illustre, me sont plus chers et sacrés que ma propre

conscience... C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles.

Ah Henry, si vous saviez!...

Et les sanglots l'empêchèrent de continuer.

-- Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant à

cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous

comprends point... Expliquez-vous, enfin...

-- Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village

se moquent de votre étrange affection pour ce petit pâtre, mais

d'aucuns vont jusqu'à prétendre que vous le détournez de ses

devoirs envers les siens... Et que n'invente-t-on encore! Bref,

tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un

misérable petit vacher...

-- Et vous-même, n'avez-vous point gardé les vaches! Que vous

voilà fière! dit cruellement le Dykgrave.

-- Je suis fière de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la

comtesse...

Blandine hésita.

-- Ma grand'mère? interrogea le comte.

-- Votre sainte aïeule, ma protectrice, m'a élevée jusqu'à vous,

mais elle m'apprit surtout à vous aimer! ajouta-t-elle avec une

déchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de

Kehlmark.

-- Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je

t'affectionne et je me fie complètement à toi!... C'est pourquoi

je suis étonné de te voir pactiser avec les envieux et les

malveillants...

Je n'ai rien à me reprocher sache-le bien. La protection que mon

aïeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan.

Et c'est toi qui viendras à présent incriminer le bien que je veux

à cet enfant méconnu et déshérité? Ah Blandine, je ne te reconnais

plus... Guidon est un garçon admirablement doué, d'une nature

exceptionnelle... Il m'intéressa dès le jour où je le vis pour la

première fois...

-- Ce soir maudit de la sérénade!

Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amère et

poursuivit:

-- Je me suis plu à l'élever, à l'instruire, à en faire le fils de

ma pensée, à partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de

répréhensible à cela? Je l'aime...

-- Vous l'aimez trop!

-- Je l'aime comme il me plaît de l'aimer...

-- Oh Henry! des frères jumeaux ne tiennent pas l'un à l'autre,

comme vous semblez chérir cet obscur petit pâtre... Non, écoutez-

moi, ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne

crois pas que vous ayez jamais aimé une femme autant que ce

méchant galopin... Tenez, vous saurez tout... L'autre soir, je

m'étais glissée dans les taillis derrière le banc où vous étiez

assis tous deux. J'ouïs les brûlantes et terribles choses que vous

lui débitiez d'une voix... ah d'une voix qui m'eût arraché les

entrailles!... J'étais encore là, quand vous l'avez embrassé

longuement sur la bouche et quand, après vous être traîné à ses

genoux, il s'est pâmé frileusement sur votre coeur...

-- Ah, fit rageusement Kehlmark, vous êtes descendue si bas,

Blandine!... De l'espionnage! Toutes mes félicitations!

Et, craignant de s'abandonner à sa colère, après l'avoir accablée

d'un regard hostile il s'apprêtait à quitter la chambre.

Mais elle se cramponnait à ses genoux et lui prenait les mains:

-- Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais

savoir!... D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes

oreilles... Oh, pitié!... Pitié pour vous, monsieur le comte! Vous

avez des ennemis. Le dominé Bomberg vous guette et brûle de vous

perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'éveil. Cessez

de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous épier

l'autre soir. Répudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le à sa

bouse et à son étable! Il en est temps encore... Craignez le

scandale. Débarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait raconté

tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent à penser et à

murmurer tout bas...

-- Jamais! s'écria Kehlmark avec une énergie presque sauvage.

Jamais, entendez-vous?

Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux

que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me détachera de lui!

-- Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se

relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied à

l'Escal-Vigor, je vous quitte!

-- À votre aise! Je ne vous retiens pas!

-- Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc

plus la moindre bonté pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!

-- Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me

mette le marché à la main. Si ceux qui prétendent m'aimer ne

consentent point à faire bon ménage et se jalousent entre eux, je

me sépare de celle qui a proféré des menaces et conspiré

envieusement contre un autre être qui m'est cher. Voilà tout. J'ai

vécu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes

inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main

et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de

défi, rappelez-vous que je vous ai prévenue avant de m'exiler ici.

Je voulais me séparer de vous. Avez-vous oublié votre promesse:

«Je ne serai plus que votre fidèle intendante et ne vous

importunerai en rien.» Je cédai à vos supplications, mais non sans

prévoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonné à

mon destin... Ce qui arrive me donne raison. Cette expérience

suffit, je crois... Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le

moment est venu de nous quitter pour jamais...

Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du

Dykgrave?

-- Non, non, je ne veux pas, s'écria-t-elle. Je réitère ma

promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole... Oh!

ne m'arrache pas tout à fait de ta présence et de ton coeur!

-- Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas

avec Guidon Govaertz. C'est l'être que je chéris le plus au monde;

il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a

réconcilié avec la vie... Et surtout jamais une allusion devant

lui à ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de témoigner

la moindre rancune, de faire le plus minime reproche à cet enfant.

S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'était ravi

d'une façon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu

compris?

Elle inclina la tête en signe de soumission, décidée à endurer les

pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux.

Escal-Vigor · 第 12 / 18 题