-- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se récria Kehlmark en
prenant un air intrigué.
-- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Cécile, notre
«harmonie», qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le
comte! annonça cérémonieusement le fermier des Pèlerins.
Les yeux de Kehlmark brillèrent d'un feu oblique: «Une autre fois,
je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir!» dit-il, en
rebroussant chemin et en se hâtant de descendre l'escalier
d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre
laquelle pestait intérieurement la rusée Claudie.
Les Govaertz et les autres invités le suivirent en bas dans la
vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours
invisible Blandine, les larges portes vitrées.
Les musiciens de la Ghilde se sont formés en demi-cercle au pied
du perron.
Ils soufflent à pleins poumons dans les tubes à larges pavillons
et martèlent en conscience la peau d'âne des caisses.
Tous portaient, à quelques variantes près, le costume pittoresque
des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, élimé et même
rapiécé, contractait plus de patine et de ragoût que les nippes
trop neuves des convives. Il y en avait de franchement débraillés,
sans veste, en manches de chemise, la vareuse dégageant leur col
robuste jusqu'à la naissance des pectoraux.
C'étaient presque tous de grands et fermes garçons, des bruns bien
découplés, recrutés dans toutes les castes de l'île, dans les
fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de
Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence très démocratique, fondait les
fils de notables avec la progéniture mâle des pillards d'épaves et
des coureurs de grèves.
Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux
cheveux ébouriffés, aux yeux brillants mais farouches, à la figure
brunie comme celle des anges du Guide, déjà membrus, le pantalon
tenu par des cordes d'étoupe en guise de bretelles, et finissant
aux genoux par des déchiquetures ornées d'épines et de feuilles
mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire,
l'office de porteurs de torches. Et sous prétexte de raviver
l'éclat du luminaire, mais à la vérité pour s'amuser, à tout bout
de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des
langues enflammées de la résine qu'ils trépignaient ensuite pour
les éteindre, sans crainte de brûler leurs pieds nus dont la
plante était devenue dure comme la corne.
En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Cécile joua de très
vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine
harmonique dans la tiédeur parfumée de ce soir. Un, surtout, navra
et surprit délicieusement Henry par sa mélodie plaintive comme le
jusant, la rafale sur la bruyère et les ahanements onomatopiques
des diguiers enfonçant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plutôt
leurs chefs d'équipe, le chantent en effet pour donner du coeur à
leurs hommes pendant le travail. Attelés chacun à une corde,
simultanément ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent
retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les
croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air à bord
des sloops de pêche. Des marins prennent leur instrument avec eux
et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les
heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur
plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues.
Un des gars, élève de l'école de musique d'Upperzyde, avait
transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette
mélopée modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas
et de trombones évoquant la basse profonde des flots.
Kehlmark considéra le joueur de bugle, un adolescent mieux
découplé et plus élancé que les compagnons de son âge, aux reins
cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils
noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narines dilatées par
de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés
drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait
à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins.
Le corps doucement balancé et tortillé semblait suivre les
ondulations de la musique et exécutait sur place une danse très
lente, comparable au frémissement des trembles, par ces nuits
d'été où la brise se réduit à la respiration des plantes. La
sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief
musculaire de ses pareils à l'on ne sait quel souci de la ligne,
rappelait précisément à Kehlmark le _Joueur de chalumeau_ de Frans
Hals. Cet éphèbe lui représentait un merveilleux tableau vivant
d'après la toile du musée d'Upperzyde. Son coeur se serra, il
retint sa respiration, en proie à une ferveur trop grande.
Michel Govaertz s'étant aperçu de l'attention accordée par le
Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour
aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au
risque de la lui meurtrir, auprès de Kehlmark.
Rien ne rendrait l'expression à la fois piteuse, effarouchée et
extatique du petit sonneur de bugle brusquement confronté avec le
Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se
concentrassent toute la sublime détresse d'un martyr.
-- Monsieur le comte, voilà mon fils Guidon, le vaurien dont je
vous parlais tout à l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter
le gamin sur lui-même; voilà le compagnon des sacripants de
Klaarvatsch, un fieffé paresseux, une mauvaise tête qui réunit
peut-être toutes les qualités de gosier des pinsons et des
alouettes, mais qui ne possède aucun des mérites que j'espérais
rencontrer chez un garçon de mon sang. Ah! rêvasser, siffloter,
roucouler dans le vide, béer aux mouettes, s'étendre sur le dos ou
se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable,
voilà qui lui convient!... Figurez-vous que depuis sa naissance il
ne nous a encore été d'aucune utilité. Comme il ne nous aidait en
rien à la ferme, j'avais songé à en faire un matelot et je
l'embauchai comme mousse sur une barque de pêche... Bernique!
Après trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a
ramené... Au milieu de la manoeuvre, il s'arrêtait court pour
regarder les nuages et les vagues... Sa négligence et son
étourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les
coups n'avaient pas plus raison de ce méchant mousse, que les
remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien
fallu le reprendre et le mettre à une besogne d'endormi: il garde
les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces
petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde...
Bâti comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et
pleurnichard! Ça se met à braire, ça se trouve mal quand on tue un
porc à la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le
dos des ouailles à convertir en gigots!... Guidon, c'est une fille
manquée... Mon vrai garçon, c'est notre Claudie... En voilà une
qui abat de la besogne!...
-- C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua
le Dykgrave, avec autant d'indifférence que possible. Et c'est
qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien
pour de vrai!
-- Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est
incapable de s'appliquer à quoi que ce soit de profitable. Ma
parole, pour m'en débarrasser, j'ai déjà voulu le livrer à des
saltimbanques. Peut-être eût-il fait un bon pitre? En attendant,
il ne me vaut que des dégâts et des affronts. Ainsi ne s'est-il
pas avisé de barbouiller de charbon les murs fraîchement blanchis
de la ferme, sous prétexte de représenter nos bêtes!
-- Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? proféra d'un
air ennuyé Kehlmark, qui alla même jusqu'à prendre la contenance
de quelqu'un qui réprime un bâillement.
Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de
Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit pâtre mis ainsi sur
la sellette par son propre père. Les drilles se trémoussaient, se
donnaient l'un à l'autre du coude dans les reins, soulignant, par
des rires et des murmures, les doléances que le bourgmestre
faisait sur son fils.
Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces
narquois. Claudie couvait son frère de regards durs et
malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et décriait
ainsi son garçon pour flatter Claudie, sa préférée. Entre cette
fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plutôt affiné,
l'incompatibilité devait être crispante à l'extrême. Perspicace,
Henry se suggéra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et
il en eut le coeur singulièrement étreint. Au surplus Claudie lui
parut visiblement agacée de l'attention témoignée par le Dykgrave
à cet enfant répudié, mis au ban, vivant presque en marge de la
famille.
-- Écoutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark.
Peut-être y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce
fantaisiste!
Paroles bien évasives et qui n'engageaient à rien, mais en les
prononçant Henry ne put se défendre de tourner un instant les yeux
vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins
crut lire un engagement bien plus sérieux que celui contenu dans
les termes mêmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine
d'espérance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regardé
ainsi, ou plutôt jamais il n'avait lu tant de bonté dans une
physionomie. Mais le jeune réfractaire se trompait sans doute! Le
comte aurait été bien fou de s'intéresser à un paroissien si
fallacieusement recommandé par le fermier des Pèlerins. Qui
songeait encore à s'empêtrer de ce sauvageon, de cette mauvaise
graine?
-- Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi!
songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entraîné
et pris à l'écart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira
pour donner des ordres à Blandine. On servit à boire aux
musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se
fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui
tendait -- oh si dévotement! -- le fils du bourgmestre Govaertz?
Celui-ci en éprouva un moment de tristesse, mais se reprit
aussitôt à commenter le regard caressant de tout à l'heure. Il
s'écarta des buveurs pour errer dans les salons et admirer à son
tour les tableaux. Occupé ostensiblement à courtiser la
plantureuse Claudie, Henry observait souvent à la dérobée le jeune
bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression à la fois réfléchie et
extatique du petit devant _Conradin et Frédéric, _auxquels la
soeur n'avait accordé tout à l'heure qu'une attention de liseuse
de causes et de supplices célèbres.
À pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs
de sérénades. Il leur sembla même un tantinet éméché, ce qui
n'était point fait pour les choquer, eux les indigènes de
Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.
La compagnie, en appétit d'exercice, se répandit dans les jardins
et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs
luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les
arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur
la terrasse du côté de la mer, vit quelque temps les bestioles
tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare
et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa
compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrélation
s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres
angoisses? Puis il se remit à débiter des propos badins à la fille
du bourgmestre.
Cependant les confrères de la Ghilde réclamaient leur petit bugle,
et comme il s'éternisait dans les appartements, devant les
peintures, ils s'en furent le relancer et l'entraînèrent, quoi
qu'il en eût, au fond du parc. Henry s'exagéra sans doute leurs
dispositions taquines à l'égard du jeune Govaertz, car, avec
Claudie, il se porta, étrangement sollicité, du côté de leurs
groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux
brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur.
Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empêchait
Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protégé; il se
détournait de lui et s'abstint même de lui adresser la parole;
mais en batifolant avec Claudie, il élevait la voix et Guidon se
figura très ingénument que le comte voulait être entendu de lui...
Enfin, la bande se décida à regagner le village. Le tambour battit
le rappel. Après de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va-
nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La
musique prit la tête du cortège. Le comte leur donna la conduite
jusqu'à la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scandés
de leur marche favorite, s'évanouir dans la grande ormaie régnant
entre le château et le village.
Claudie, sautillant au bras de son père, lui vantait le comte de
la Digue ou plutôt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore
au fermier le grand projet qu'elle avait conçu.
Le petit Guidon, tête droite, jouait sa partie avec une bravoure
inusitée. Son bugle semblait provoquer les étoiles. Et, tout le
temps, Guidon songeait au maître de l'Escal-Vigor. Dans les échos
de sa fanfare, il espérait retrouver les accents de la voix
évangélique du Dykgrave, et c'était aussi un peu de son regard
profond qu'il épiait dans les ténèbres veloutées. Bizarre
contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait
le coeur gros, la gorge nouée, les yeux tout disposés aux larmes -
- et c'étaient parfois des appels de détresse, des cris au
secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les
écoutait encore, non moins navré de sympathie, bien après qu'ils
se fussent éteints sous les ormes particulièrement solennels.