Table des matières

PREMIÈRE PARTIE ALFRED VALLETTE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

TROISIÈME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR

I

II

III

IV

V

PREMIÈRE PARTIE

ALFRED VALLETTE

I

Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune «Dykgrave» ou comte

de la Digue, châtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse

compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour

au berceau de ses aïeux, à Smaragdis, l'île la plus riche et la

plus vaste d'une de ces hallucinantes et héroïques mers du Nord,

dont les golfes et les fiords fouillent et découpent

capricieusement les rives en des archipels et des deltas

multiformes.

Smaragdis ou l'île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi-

celtique de Kerlingalande. À l'origine du commerce occidental, une

colonie de marchands hanséates s'y fixa. Les Kehlmark prétendaient

descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu

mâtinés de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent

Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se

distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du

thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.

Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de

Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette

romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et

virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark

périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.

Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard

d'Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen,

embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur

l'échafaud.

Au XVe siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des

rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces

Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la

Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.

Demeure historique et même légendaire, tenant d'un burg teuton et

d'un palazzo italien, le château d'Escal-Vigor se dresse à

l'extrémité occidentale de l'île, à l'intersection de deux très

hautes digues d'ou il domine tout le pays.

De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme

les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et

l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des

siècles. On attribuait même à un ancêtre d'Henry la construction

de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée

de ces inondations, voire de ces submersions totales dans

lesquelles s'engloutirent plusieurs îles soeurs.

Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer

était parvenue à rompre une partie de cette chaîne de collines

artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de

l'île même; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor eût

été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et

d'entrepôt à toute la population.

Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son

peuple, et lorsqu'elles se furent retirées, non seulement il

répara la digue à ses frais, mais il rebâtit les chaumières de ses

vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires,

avaient revêtu l'aspect de collines naturelles. Elles étaient

plantées, à leur crête, d'épais rideaux d'arbres un peu penchés

par le vent d'ouest. Le point culminant était celui où les deux

rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de

plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue

dans la mer. C'était précisément à l'extrémité de ce cap que se

dressait le château. Face à l'Océan, la digue taillée à pic

présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin

dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.

À marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette

forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les

deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu'elles

s'écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en

s'élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des

futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés,

ouvraient de larges éventails toujours frémissants d'arpèges

éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi

les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe

humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu à

l'île son nom de Smaragdis ou d'Émeraude.

Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt

ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte

actuel, deux êtres jeunes et beaux, s'y étaient aimés au point de

ne pouvoir survivre l'un à l'autre. Henry y était né quelques mois

avant leur mort. Sa grand'mère paternelle le recueillit, mais ne

voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l'atmosphère et

au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée

de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la

capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des

médecins, on l'avait envoyé étudier dans un pensionnat

international de la Suisse.

Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s'était écoulée son adolescence,

Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé

d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et

concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un

feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant

sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues

au couchant; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules

tombantes; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La

constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux

brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le

prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux

professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie,

sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul

dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur

favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée.

Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des

migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et

l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait

d'atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une

promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la

barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis,

par un étrange caprice de l'organisme humain, il se trouva que

l'accident qui avait failli l'enlever détermina la crise

salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aïeule dont

il était tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du

jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si

éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu'un

collège modèle, un véritable _Kurhaus_ situé dans la partie la

plus salubre de la Suisse. Avant d'être converti en un gymnase

cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le

Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous

des malades élégants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud.

L'aïeule d'Henry avait donc compté sur le climat salubre de la

vallée de l'Aar et l'hygiène de cette maison d'éducation, pour

rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race

illustre. Ce petit-fils idolâtré, n'était-il pas le seul enfant de

ses enfants morts de trop d'amour?

Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva

gratifié d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide

convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit

à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la

chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il était venu à

Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse

et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.

Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit

à s'y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme

naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait

par son intrépidité, son acharnement; et lui qui, pour s'épargner

la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans

les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de

bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs

de montagnes.

Il demeura, en même temps que liseur et homme d'étude, grand

amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs; rappelant

sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la

Renaissance.

À la mort de la douairière qu'il adorait, il était venu s'établir

dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un

souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers

devaient plaire à son âme friande d'exubérance et de franchise.

Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique

qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siècle, des

croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent

encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark

savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et

foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les

entouraient -- faire exception aussi, dans le reste du royaume,

par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout

protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares

de Smaragdis n'acceptèrent le baptême qu'à la suite d'une guerre

d'extermination que leur firent les chrétiens pour venger l'apôtre

saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d'inventions

cannibalesques, représentées d'ailleurs méticuleusement et presque

professionnellement en des fresques décorant l'église paroissiale

de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des

écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se

fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point

même d'ajouter le stupre à la férocité et d'en agir avec Olfgar

comme les bacchantes avec Orphée.

Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et

subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant

tempérament et d'une autonomie irréductible. Au royaume, devenu

très protestant, de Kerlingalande, où le luthérianisme sévissait

comme religion d'État, l'impiété latente et parfois explosive de

la population de Smaragdis représentait un des soucis du

consistoire.

Aussi l'évêque du diocèse dont l'île dépendait venait-il d'y

envoyer un dominé[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et

bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui brûlait de se distinguer et

qui s'était un peu rendu à Smaragdis comme à une croisade contre

de nouveaux Albigeois.

Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit

de la pression orthodoxe, l'île préservait son fonds originel de

licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et

Pierre l'Ardoisier qui, à cinq siècles d'intervalle, avaient agité

les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de

fortes racines à Smaragdis et consolidé le caractère primordial.

Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres

provinces, s'y perpétuaient, malgré les anathèmes et les

monitoires. La Kermesse s'y déchaînait en tourmentes charnelles

plus sauvages et plus débridées qu'en Frise et qu'en Zélande,

célèbres cependant par la frénésie de leurs fêtes votives, et il

semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, à cette

époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les

bourrèles de l'évêque Olfgar.

Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les

extrêmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion

définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart

des indigènes des autres pays de brumes fantômales et de météores

hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies

reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais

d'âpres appétits se mêlaient à leurs imaginations fantasques, et

celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs

aversions.

Escal-Vigor · 第 3 / 18 题