Extrait des _Mémoires sur Carnot_

Des nouvelles alarmantes arrivaient du Nord.

Malgré la victoire d'Hondschoote, qui promettait de donner aux armées

françaises une prépondérance décisive, mais dont le général Houchard

n'avait pas su tirer parti, la situation faite par Norwinde avait peu

changé. Le Quesnoy était dans les mains des coalisés; maîtres déjà de

Valenciennes et de Condé, ils possédaient l'Escaut; leur ambition allait

maintenant à dominer également la Sambre, en s'emparant de Maubeuge, qui

serait devenue leur base d'opérations. Cette place tombée, rien

n'arrêtait sérieusement leur marche vers la capitale.

Le 29 septembre, le prince de Cobourg força le passage de la rivière par

six colonnes, investit Maubeuge, et porta son armée d'observation sur

Avesnes et Landrecies.

La place de Maubeuge, assez médiocre, était couverte par un camp

retranché, avantageusement situé, où venaient de se rallier vingt mille

hommes, qui se trouvèrent bloqués du même coup. Peut-être le général

autrichien avait-il commis une imprudence en laissant se grouper cette

force imposante dont il ne pouvait prévoir la malheureuse immobilité.

Mais il n'ignorait pas que les approvisionnements de la ville seraient

bientôt insuffisants pour des bouches aussi nombreuses. Les troupes, en

effet, furent d'abord réduites à la demi-ration: au bout de peu de jours

la disette était complète. Des maladies éclatèrent, et les hôpitaux ne

pouvant plus contenir les malades, il fallut les déposer sous les

hangars des faubourgs. Cependant les assiégeants élevaient des travaux

formidables, trois batteries de vingt pièces de 24, et le cercle de

leurs canons se resserrait tellement que les boulets passaient en

sifflant au-dessus du camp retranché, pour aller porter la mort et la

destruction dans la ville. Beaucoup d'habitants des environs s'y étaient

réfugiés, et ils augmentaient les alarmes, en racontant le pillage de

leurs fermes et l'incendie de leurs demeures.

Trois commissaires de la Convention s'efforçaient de soutenir les

courages. Ils voulurent faire connaître au gouvernement la situation

critique de Maubeuge: l'un deux, Drouet, dès les premiers moments du

blocus, tenta, avec plus d'audace que de prudence, de franchir les

lignes ennemies: il fut pris et alla expier dans les cachots le souvenir

de Varennes. Quelques jours après, treize dragons se dévouèrent; ils

traversèrent la Sambre à la nage et parvinrent à gagner Philippeville.

Mais la République n'avait pas attendu cet appel de détresse pour

secourir ses enfants, les sauveurs approchaient. Dans la soirée du 14 au

15 octobre, les assiégés entendirent, à travers le feu des Autrichiens,

une canonnade plus lointaine. Ils n'osaient pas encore se livrer à la

joie, les uns craignant que ce bruit n'annonçât le bombardement

d'Avesnes, d'autres redoutant un piège de l'ennemi pour attirer nos

soldats hors du camp et les mettre aux prises avec une armée qui les

écraserait de sa supériorité. Au milieu de ces incertitudes, les

défenseurs de Maubeuge demeurèrent inactifs, et ne secondèrent pas,

comme ils l'auraient pu faire, les efforts de leurs libérateurs.

Car cette canonnade était bien celle de l'armée française, qui arrivait

au secours de la ville.

Voici ce qui s'était passé:

Les opérations militaires importantes et rapides qui devaient être

exécutées dans le Nord, avaient fait sentir la nécessité d'une main plus

jeune et plus forte que celle de Houchard. Carnot, témoin de la belle

conduite de Jourdan à Hondschoote, le désigna au Comité. Son choix ayant

été ratifié, il se rendit lui-même près du nouveau général pour lui

porter sa commission, qui réunissait sous son commandement les forces

disponibles des armées du Nord et des Ardennes. Jourdan esquissa un

projet, que Carnot approuva dans ses données principales, et qui fut

utilisé plus tard, mais qui ne lui paraissait pas en rapport avec

l'imminence du danger. De retour au sein du Comité, il proposa d'aller

attaquer directement l'ennemi dans sa redoutable position, afin de

délivrer Maubeuge; c'était presque une question de vie et mort pour la

République. Ses collègues trouvèrent l'entreprise trop audacieuse pour

la confier à un général qui commandait en chef pour la première fois, et

ils ne consentirent à l'adopter qu'à la condition que Carnot irait

lui-même en prendre la direction.

Celui-ci ne se donna pas même le temps d'aller dire adieu à sa famille.

Il partit dans la nuit, après avoir envoyé un courrier à Péronne, où

résidait son frère Feulins, prévoyant qu'il aurait besoin de lui pour

quelque sorte de dévouement. À la demande de Carnot, on lui avait

adjoint le conventionnel Duquesnoy, qui l'avait si bien secondé à

l'attaque de Furnes, et qui allait également retrouver son frère sous

les murs de Maubeuge. Tous, ainsi que Jourdan, se rencontrèrent à

Péronne le 7 octobre, et ils se transportèrent à Guise, lieu du

rendez-vous général, qui prit de là le nom de Réunion-sur-Oise. Carnot

écrit: «Les soldats ont confiance en lui et ne demandent qu'à se battre;

nous espérons ne pas les faire languir. L'affaire sera chaude; mais nous

vaincrons et la patrie sera sauvée.» Et puis: «Il nous faudrait au moins

quinze mille baïonnettes pour charger l'ennemi à la française.»

Après une conférence entre Jourdan et les commissaires de l'Assemblée,

le quartier général fut porté rapidement de Guise à Avesnes, à deux

lieues des postes avancés du prince de Cobourg.

Quarante-cinq mille soldats environ, tirés des camps de Gavarelle, de

Cassel et de Lille, composaient l'armée française où les nouvelles

levées étaient encore très imparfaitement organisées: Cobourg avait de

soixante-quinze à quatre-vingt mille hommes, partagés en deux corps,

l'un d'investissement (quarante mille au moins), autour de Maubeuge;

l'autre d'observation (trente-cinq mille), au sud de cette ville, dans

les positions de Wattignies, Doulers, Saint-Rémy et autres villages, le

long d'un petit affluent de la Sambre, le Tarsy. Fortement postés sur

des hauteurs hérissées de batteries, couverts par des fossés palissadés

par des haies très élevées, par d'immenses coupes d'arbres renversés

avec leurs branches, et toutes les routes étant rompues, les Autrichiens

semblaient dans une position tellement inexpugnable, que leur général,

en accès de jactance, dit à ses officiers: «Les Français sont de fiers

républicains, mais, s'ils me chassent d'ici, je me fais républicain

moi-même.»

Cette bravade fut portée dans l'autre camp, où elle stimula vivement

l'amour-propre national. Nos soldats se répétaient gaiement qu'ils

iraient sommer le citoyen Cobourg de tenir sa parole.

Le lendemain, 14 octobre, reconnaissance des positions ennemies par

Jourdan et Carnot, fusillade engagée sur la ligne et terminée par

quelques coups de canon, qui retentirent jusqu'à Maubeuge et allèrent

porter l'espoir dans le coeur des assiégés.

Le 15 au matin, les Français s'ébranlent: la division Fromentin,

détachée à l'aile gauche, s'avance par l'ancienne voie romaine de Reims

à Bavai, vers le village du Monceau. Au centre le général Balland, avec

plusieurs batteries de 16 et de 12, débouche au travers la haie

d'Avesnes, terrain fort inégal et couvert de bois (il l'est aujourd'hui

de pâturage) et vient occuper les hauteurs en face de Doulers et de

Saint-Aubin. Le général Duquesnoy, frère du député, commandait la

droite, prend possession du village de Beugnies. Le quartier général est

porté au point où la route de Soire-le-Château vient s'embrancher sur

celle d'Avesnes à Maubeuge.

Les opérations projetée avaient pour appui les places de Rocroy,

Marienbourg, Philippeville, et les détachements qui s'avançaient de ce

côté par les ordres de Jourdan: car nous avons dit que, dans ces graves

circonstances, le Comité avait mis l'armée des Ardennes à sa

disposition.

Vers sept heures du matin, le général en chef s'avance, accompagné des

deux représentants de la Convention. Le signal de l'attaque est donné

sur tous les points à la fois. Le plan adopté avait pour but, en quelque

endroit que l'on fût victorieux, de se précipiter vers Maubeuge pour

donner la main au camp retranché. Mais en cas de revers, on conservait

toujours la route de Guise. Les deux ailes devaient marcher rapidement,

tandis qu'au centre, à Doulers, on se bornerait à une canonnade. Des

batteries, postées devant ce village, démontèrent celles que l'ennemi

avait établies au delà, derrière les habitations qui bordent la grande

route. Les boulets des deux artilleries se croisaient par-dessus le

village situé à mi-côte. Plusieurs de nos pièces, servies par les braves

canonniers de la commune de Paris, firent merveille, comme à

l'ordinaire.

Tout sembla marcher d'abord à souhait: le général Fromentin, à la tête

de douze mille fantassins, délogea les tirailleurs autrichiens des

hauteurs qui couronnent les villages de Saint-Remy et de Saint-Waast.

Duquesnoy gagnait également du terrain sur la droite; maître de Dimont

et de Dimechaux, il commençait déjà le feu contre Wattignies. Nos ailes

semblaient devoir se joindre par un mouvement concentrique, qui mettait

l'armée ennemie dans le plus grand péril.

À la nouvelle de ces succès, capables d'amener la perte totale des

Autrichiens, la canonnade de Doulers fut transformée en une attaque de

vive force. L'entreprise était difficile. La division Balland (environ

treize mille hommes) voyait sur tous les points culminants, au delà du

village, déjà puissamment défendu, une masse de bouches à feu

menaçantes, et aux abords de toutes les routes une cavalerie impatiente

de s'élancer.

Rien pourtant ne fit hésiter les républicains: ils coururent à l'ennemi

en chantant la Marseillaise, ayant à leur tête, avec le général en chef,

les représentants du peuple, dont l'exemple les enthousiasmait; ils

franchirent impétueusement les premiers obstacles du terrain,

pénétrèrent à la baïonnette dans le village et s'emparèrent du château;

ils s'apprêtaient à escalader les hauteurs qui sont au delà du vallon de

la Bracquière, lorsqu'une épouvantable mitraille vint les arrêter.

Menacés en même temps par la cavalerie prête à charger sur leurs flancs,

ils furent contraints d'abandonner les positions conquises avec tant

d'héroïsme.

La rapidité avec laquelle ces positions avaient été enlevées par nos

jeunes soldats permettait cependant de grandes espérances pour une

seconde tentative. Leur élan était irrésistible. Les commissaires de

l'Assemblée voulurent le mettre à profit. Le général balançait. Carnot,

dans un mouvement d'impatience, laissa échapper ces mots: «Pas trop de

prudence, général!»--Jourdan, blessé au vif (et blessé justement, il

faut en convenir), donne aussitôt le signal d'une nouvelle attaque, et

la fait appuyer par une colonne de cavalerie, chargée de tourner la

position. Cette cavalerie, trouve toutes les issues barricadées. Pendant

ce temps l'assaut recommence: mêmes efforts, même succès d'abord même

issue fatale.

Cette fois, ce fut Jourdan, piqué d'honneur, qui voulut absolument

retourner à la charge, mais sans meilleur résultat: les Autrichiens

venaient de recevoir du renfort de leur droite, où nos affaires

s'étaient gâtées.

Le général Fromentin, enivré par ses premiers avantages, au lieu de

longer la lisière du grand bois Leroy, comme on lui avait recommandé de

le faire, afin de pouvoir s'abriter contre la cavalerie supérieure de

l'ennemi, s'était imprudemment aventuré dans la plaine de Berlaimont,

avec des troupes de nouvelle levée; les escadrons autrichiens,

débouchant tout à coup des bois de Doulers, les assaillirent et jetèrent

dans leurs rangs la panique et la déroute.

Dès que ces fâcheuses nouvelles furent connues au centre, on dut

renoncer à l'attaque de Doulers, calculée sur les progrès des deux

ailes. Il fallait changer le plan, que l'échec de Fromentin venait de

compromette.

Le premier cri de Jourdan fut celui-ci: «Allons au secours de l'aile

gauche!» l'ordre en était déjà donné, lorsque Carnot survint: «Général,

dit-il avec vivacité, voilà comme on perd une bataille!» et l'ordre fut

révoqué.

La nuit était venue, la fusillade cessa; les deux armées bivaquèrent sur

le champ du combat.

Le conseil s'étant rassemblé, Jourdan développa son opinion: selon les

principes de l'ancienne guerre, il proposait d'abandonner toute pensée

d'attaque sur le centre de l'ennemi, et de diriger des forces vers notre

aile gauche, afin d'y rétablir l'équilibre. Carnot soutint au contraire

qu'il fallait rappeler la division Fromentin, et concentrer nos efforts

sur la droite, déjà en voie de succès, manoeuvre qui nous conservait les

avantages de l'offensive, si importante pour de jeunes soldats, peu

faits aux chances de la guerre. «Qu'importe, s'écria-t-il, que nous

entrions à Maubeuge par la droite ou par la gauche?»

--C'est là que nous devons triompher?» ajouta-t-il en mettant le doigt

sur le plan au point de Wattignies. Wattignies étant plus rapproché que

Doulers de la ville et du camp, cette position enlevée, l'autre devenait

sans importance. D'ailleurs les corps détachés de l'armée des Ardennes,

qui s'avançaient sous les ordres des généraux Elie et Beauregard, vers

l'extrême gauche de l'ennemi, allaient bientôt se trouver en mesure

d'appuyer le mouvement proposé par Carnot. «Si nous cédons à l'avis du

représentant du peuple,» dit Jourdan, «je le préviens qu'il en prend la

responsabilité.--Je me charge de tout, et même de l'exécution,» s'écria

Carnot avec une ardeur qui entraîna le conseil. Jourdan eut le bon

esprit de faire sienne l'idée qu'il venait de combattre, et la seconda

avec autant d'intelligence que d'empressement.

Carnot comptait sur la nature d'un terrain très escarpé et très boisé,

qui cacherait notre marche, et qui, cette marche découverte, permettrait

de se défendre avec des forces peu considérables, soutenues par la place

d'Avesnes. Il comptait aussi sur le caractère connu du général allemand,

qui ne présumerait jamais, de la part de ses adversaires, une manoeuvre

aussi éloignée de la stratégie en usage, et duquel on ne devait guère

attendre non plus un trait hardi et improvisé.

Il faut ajouter qu'un heureux hasard vint favoriser les Français: un

brouillard épais, phénomène fréquent dans cette saison, s'éleva entre

eux et celui qui avait tant d'intérêt à observer leur mouvement; il dura

jusque vers midi. Derrière ce rideau, six ou sept mille hommes, partis

du centre et de la gauche, passèrent à la droite; cette manoeuvre donna à

notre armée une direction perpendiculaire à celle qu'elle avait eue la

veille. Le prince de Cobourg, qui nous croyait dans l'ancienne

disposition, n'avait rien changé à la sienne. Pendant le même temps; le

général Beauregard, après s'être emparé des villages de Berelles et

d'Eccles, vint se placer derrière Obrechies, pour seconder l'attaque que

l'on méditait.

Afin de mieux dérouter l'ennemi, les généraux Balland et Fromentin

entretinrent le feu de leurs batteries du côté de Doulers, feignant de

vouloir renouveler les tentatives de la veille, tandis que Jourdan et

les représentants du peuple marchaient au plateau de Wattignies, qui

allait devenir le but d'un effort concentrique. Vingt-quatre mille

hommes allaient y combattre. Les Autrichiens demeurèrent stupéfaits

lorsque le brouillard s'étant déchiré, un soleil splendide leur montra

une masse d'assaillants gravissant vers eux au cri de Vive la

République! Carnot et Duquesnoy s'avançaient à la tête d'une des trois

colonnes d'attaque, leurs chapeaux de représentant sur la pointe de

leurs sabres.

La position des Autrichiens était très forte. Le village de Wattignies,

qui donna son nom à la bataille, est situé sur un plateau élevé,

qu'entourent des vallons profonds et des cours d'eau, et ces obstacles

naturels avaient encore été augmentés par de nombreux retranchements. Le

plateau lui-même se trouve dominé par les hauteurs de Clarye,

aujourd'hui cultivées, mais alors couvertes de bruyère et également

occupées par l'ennemi.

L'infanterie française marchait, soutenue par des batteries de campagne,

dont les boulets lui ouvraient la voie: «De l'aveu des Autrichiens, dit

un historien (Toulongeon), jamais ils n'avaient vu une si terrible

exécution d'artillerie. Ils dirent qu'ils entendaient, pendant les

détonations des bouches à feu, retentir dans les rangs républicains les

chants belliqueux et les airs patriotiques.»

Cependant le feu de l'ennemi, n'était ni moins bien nourri, ni moins

meurtrier que le nôtre; les tirailleurs du général Duquesnoy, refoulés,

renversés, mitraillés, reculèrent. En ce moment le colonel

Carnot-Feulins aperçut un bataillon de nouvelles recrues qui s'était

réfugié dans un pli du terrain, à l'abri des coups, les soldats groupés

autour de leur commandant, «comme des poulets effrayés par un oiseau de

proie.» C'est l'expression dont se servait mon oncle en racontant cet

épisode. Après leur avoir vainement ordonné de marcher, Carnot-Feulins

saisit l'officier par le collet de son habit et l'entraîne au pas de son

cheval jusque sous la mitraille; le bataillon, qui l'a suivi, rachète

par une charge vigoureuse cette minute de poltronnerie.

Deux fois les Français sont repoussés avec des pertes considérables.

Enfin un assaut général semble nous donner la victoire partout en même

temps: Fromentin oblige son adversaire Bellegarde d'abandonner les

redoutes de Saint-Waast et de Saint-Aubin; Balland chasse les grenadiers

bohêmes des hauteurs de Doulers, qui foudroyaient Wattignies; nos

tirailleurs redoublent d'efforts. Le village de Wattignies est pris et

repris à la baïonnette, malgré les haies et les palissades qui entourent

ces jardins; trois régiments autrichiens sont anéantis; l'ennemi se

retire en désordre sur les hauteurs de Clarye, où il trouve une position

dangereuse encore pour les vainqueurs.

Cobourg a compris le nouveau plan de ses adversaires; il a rappelé vers

le centre une portion de son aile droite, et au moment où une brigade

française, sous les ordres du général Gratien, s'avance en tiraillant au

milieu des bruyères, les cavaliers impériaux accourent sur elle l'épée

haute; elle ne soutient pas le choc, elle se débande et ouvre une large

trouée, par où les chevaux se précipitent. Le général lui-même commande

la retraite.

Cet acte de faiblesse et de désobéissance (car Gratien avait des ordres

formels qui lui prescrivaient de se porter en avant), pouvait

démoraliser nos soldats et compromettre tous leurs avantages. Carnot,

l'aîné, s'en aperçoit, il s'élance vers la brigade Gratien, la fait

mettre en bataille sur un plateau élevé, en vue de toute l'armée, et

destitue solennellement le chef qui venait de reculer devant l'ennemi,

puis il saute à bas de son cheval et forme cette brigade en colonne

d'assaut.

En ce moment son regard découvre un pauvre conscrit, blotti derrière une

haie et tremblant de tous ses membres, Carnot s'approche de lui, ramasse

son fusil, le décharge sur l'ennemi, puis ramène le jeune homme et le

place dans les rangs. Prenant ensuite l'arme d'un grenadier blessé, il

marche à la tête d'une colonne, tandis que son collègue Duquesnoy, comme

lui revêtu de l'écharpe nationale et du costume de représentant,

s'avance avec Jourdan à la tête de l'autre. Les soldats honteux de leur

fuite, veulent en effacer le souvenir par un redoublement de courage en

présence des commissaires de l'Assemblée: ils s'élancent avec

impétuosité.

Le colonel Carnot-Feulins fait en ce moment une manoeuvre décisive: il

porte rapidement une batterie de douze pièces sur le flanc de la

cavalerie autrichienne, qui venait de nous faire tant de mal: son feu,

bien dirigé, renverse les escadrons. L'ennemi s'arrête, recule et fuit

dans la direction de Beaufort.

La position, cette fois, était enlevée.

Les deux représentants du peuple atteignirent en même temps le sommet du

plateau; vainqueurs tous deux, ils s'embrassèrent aux yeux des soldats

enivrés, et un immense cri de Vive la République! apprit à l'armée

française son triomphe, à l'ennemi sa défaite.

Belle journée, qui arracha cette exclamation patriotique à un émigré,

Chateaubriand: «Les Français recouvrèrent à Wattignies ce brillant

courage qu'ils semblaient avoir perdu depuis Jemmapes.

«On les vit se précipiter avec cette ardeur qui distingue leur première

charge de celle des autres peuples.»

Le soir même, le prince de Cobourg, jugeant prudent de ne pas attendre

un second choc de ces soldats républicains, qu'il qualifiait d'enragés

dans son bulletin, prit le parti de repasser la Sambre, bien que ses

lieutenants, Haddick et Benjowski, eussent obtenu d'assez notables

avantages à l'aile gauche, sur les généraux français Élie et Beauregard,

et bien que le duc d'York accourût à son aide, ce qui peut-être eût fait

tourner la chance en sa faveur. Un brouillard comme celui qui avait

favorisé la veille notre heureuse évolution couvrit celle que dut faire

l'ennemi pour se mettre hors de notre portée. Il avait perdu trois mille

hommes, et nous moitié de ce nombre.

Beaucoup d'officiers s'étaient distingués: parmi eux le brave

d'Hautpoul, tué plus tard à Eylau, et Mortier, futur maréchal de France,

blessé à l'attaque de Doulers. Celui-ci reçut de Carnot, pendant qu'on

le pansait à l'ambulance, le grade d'adjudant général. Quant aux

soldats, le rapport de Jourdan résume leur conduite en un mot:

«C'étaient autant de héros!»

La nuit avait couvert le champ de bataille. Carnot, éloigné des siens,

privé de monture, excédé de besoins et de lassitude était demeuré seul,

tourmenté par la pensée que sa présence pouvait être nécessaire au

quartier général pour arrêter les dispositions du lendemain; car il

ignorait encore la fuite de l'ennemi. Il fut heureusement rencontré par

un détachement de cavalerie, dont le chef lui fit accepter son cheval et

l'escorta jusqu'à Avesnes. L'alarme s'y était déjà répandue: on

craignait que l'un des représentants de l'Assemblée ne fût au nombre des

morts, et l'on avait envoyé à sa découverte.

«Le 17,» raconte un historien local, «les vainqueurs de Wattignies

longeaient le cours de la Sambre et entraient à Maubeuge, au milieu des

transports d'une joie frénétique. La fumée de la poudre, la poussière

des bivacs, ainsi que le désordre de leurs vêtements,--joints à

l'assurance que procure la victoire, leur donnaient un air martial et

terrible, qui contrastait avec l'abattement et le dépit des troupes du

camp, honteuses de leur inaction, et ne sachant comment répondre aux

reproches amères qui leur étaient adressés!...»

Sans cette déplorable inaction, en effet, notre victoire eût été

beaucoup plus complète, et toute l'artillerie de l'ennemi serait

probablement tombée entre nos mains.

La Convention, la République entière joignirent leurs acclamations

reconnaissantes à celles des habitants de Maubeuge: la Révolution venait

d'échapper à l'un de ses plus grands périls.

Carnot repartit pour Paris immédiatement; et, dès le surlendemain, il

écrivait à l'armée pour la féliciter de son triomphe, sans donner à

entendre, même indirectement, qu'il en avait été spectateur et acteur.

Il semblait n'avoir pas quitté son bureau.

Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802 avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle. Fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du temps · 第 20 / 65 题