Extrait des _Mémoires sur Carnot_

Le projet d'une levée en masse avait fait hésiter d'abord la Convention:

il l'étonnait par sa hardiesse; elle le renvoya à l'examen du Comité de

salut public. C'était le 12 août. Le 14, Carnot fut adjoint au comité;

le 16 le décret fut rendu au milieu des acclamations universelles; le

23, une loi organisa en ces termes la _réquisition permanente de tout

les Français pour la défense de la patrie_:

«Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront les armes

et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des

habits, et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront le vieux

linge en charpie; les vieillards se feront porter sur les places

publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des

rois et l'unité de la République;

«Les maisons nationales seront converties en casernes, les places

publiques en ateliers d'armes; le sol des caves sera lessivé pour en

extraire le salpêtre;

«Les armes de calibre seront exclusivement remises à ceux qui marcheront

à l'ennemi: le service de l'intérieur se fera avec des fusils de chasse

et l'arme blanche;

«Les chevaux de selle sont requis pour compléter les corps de cavalerie;

les chevaux de trait et autres que ceux employés à l'agriculture

conduiront l'artillerie et les vivres.

«Le Comité de salut public est chargé de prendre les mesures nécessaires

pour établir sans délai une fabrication extraordinaire d'armes de tous

genres, qui réponde à l'élan et à l'énergie du peuple français.»

La France offrit bientôt à ses adversaires le tableau que Barère avait

ainsi tracé d'avance.

À Valmy, à Jemmapes encore, l'armée régulière avait joué l'unique rôle;

mais, à dater du temps que nous racontons, elle fut absorbée par la

multitude des volontaires et des réquisitionnaires. Désormais la

République sera moins servie sur les champs de bataille par des

militaires de profession que par des citoyens destinés à quitter

l'uniforme après l'accomplissement de leur croisade: grand exemple qui

révéla aux Français leur aptitude à acquérir promptement les qualités du

soldat. Ce n'est pas que, dans les premiers moments, ces conscrits qui

ne savaient pas tenir leur arme, qui s'élançaient follement et se

débandaient au moindre choc, ne donnassent de la tablature aux généraux;

la correspondance des représentants est toute semée de plaintes et

d'inquiétude à leur sujet; mais leur noviciat ne fut pas long: «Dès la

fin d'août, dit Jomini, les effets de la nouvelle levée se firent

sentir; le déblocus de Dunkerque et celui de Maubeuge en furent les

premiers résultats, et la grande réquisition acheva de nous assurer la

supériorité.»

Il faut ajouter que cette grande réquisition rencontra moins de

difficultés que le recrutement de trois cent mille hommes au mois de

mars précédent. Le mouvement révolutionnaire s'était étendu, et l'idée

républicaine que tout citoyen doit le service à son pays avait gagné les

esprits.

Toutefois, ce n'est pas avec des bandes tumultueuses que la France

aurait vaincu l'Europe; il fallait que la nation se transformât en

armée.

C'est alors que se déploya surtout l'activité de Carnot.

Il s'agissait d'organiser, selon le principe d'unité, une multitude

aussi peu homogène dans ses éléments que dans sa constitution.

Elle se composait d'anciens soldats et de conscrits amenés, soit par la

levée des trois cent mille hommes, soit par la levée en masse, sans

compter les engagés volontaires de toutes les dates, les débris des

compagnies franches et les étrangers.

Certains corps étaient restés comme avant la Révolution, tandis que

plusieurs généraux avaient formé les leurs en demi-brigade selon le mode

nouveau; puis il existait des légions françaises ou étrangères, mélange

de toutes armes. Il y avait des bataillons aguerris, expérimentés,

d'autres entièrement novices; il y avait des différences considérables

d'effectif entre les corps de même espèce; il y avait des grades

irrégulièrement acquis et en nombre exagéré; des soldats incorporés à la

hâte, sans qu'ils fussent aptes au service; les états manquaient à peu

près complètement. Quant à l'irrégularité des fournitures et de la

comptabilité, on aurait de la peine à s'imaginer ce qu'elle était.

Par quel moyen ce chaos fut-il débrouillé? c'est ce que nous ne

pourrions dire sans surcharger une simple biographie de détails qui

appartiennent à l'histoire générale de l'armée française.

Ce qui est certain, c'est que cette armée ne tarda pas à devenir la plus

homogène de l'Europe.

Effacer toute distinction extérieure fut un des premiers objets de

sollicitude. La troupe de ligne avait en grande partie conservé l'ancien

uniforme blanc, tandis que les nouveaux arrivés portaient l'habit

national: source féconde en mésintelligence. Dès le 29 août, un arrêté

prescrivit l'unité du costume.

L'arme du génie reçut une organisation nouvelle, dont Carnot s'occupa

tout spécialement. Les nombreuses compagnies de canonniers volontaires,

qui s'étaient formées et remarquablement bien exercées, furent

incorporées dans l'artillerie. On réussit même à improviser une

cavalerie. La disette des chevaux était extrême: des achats faits dans

toutes les contrées étrangères où nos agents purent pénétrer, une levée

extraordinaire dans les cantons et les arrondissements de la République,

et des dons spontanés nombreux, permirent de mettre en ligne des

cavaliers capables de se mesurer avec les formidables escadrons des

coalisés.

En février 1792, la France n'avait qu'un effectif de 228,000 hommes

(204,000 sous les armes); avant le mois de mai, grâce à l'activité

déployée, elle comptait 471,000 soldats (présents 397,000); au 15

juillet 479,000, si l'on s'en rapporte à une note de Saint-Just,

conservée pour sa propre instruction, et dont nous possédons

l'autographe. Le tableau officiel que nous consultons présente un

chiffre qui s'en éloigne peu, 483,000 (inscrits, 599,000).

En décembre, l'effectif de l'armée s'élevait à 628,000 hommes (présents

sous les drapeaux, 554,000). Ce nombre alla croissant jusqu'à 1,026,000

(732,000 sur terrain du combat en septembre 1794). Il n'y a pas de

raison sérieuse pour contester ces états, publiés à une époque où

l'exagération ne pouvait profiter de rien (1797). Cependant on a dit que

les phalanges républicaines n'avaient jamais compté au delà de 600,000

hommes, un écrivain les a réduites à 500,000, un autre à 400,000, en

ajoutant qu'ils n'étaient ni armés, ni nourris, ni vêtus. Espère-t-on,

par de telles assertions, rabaisser le mérite des dictateurs

révolutionnaires? on l'élève au contraire. Moins on leur supposera de

ressources entre les mains, plus admirable apparaîtra le résultat

obtenu: la coalition vaincue ne doit pas de reconnaissance aux auteurs

des nouveaux calculs.

«Rien ne peut effacer cette vérité historique, que la Convention a

trouvé l'ennemi à trente lieues de Paris, et qu'on a dû à ses prodigieux

efforts de conclure la paix à trente lieues de Vienne.» C'est Benjamin

Constant qui dit cela: Benjamin Constant est un esprit de 1791; partisan

des principes, il est généralement peu admirateur des faits de la

Révolution.

Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802 avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle. Fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du temps · 第 17 / 65 题