Le 2 avril, le sous-marin _Turquoise_ quittait Toulon pour se rendre à
Bizerte, où il devait prendre rang dans la flottille chargée de la
défense immédiate des côtes en remplacement des petites unités du type
_Oursin_ arrivées au bout de leur service.
La _Turquoise_, de 398 tonnes, et ses cinq similaires portent des noms
de pierres précieuses. Ces bâtiments ne représentent en réalité que des
agrandissements du type _Oursin_ qui déplace seulement 70 tonnes. Ce
sont encore des sous-marins proprement dits, c'est-à-dire ne possédant
qu'une très faible flottabilité, au contraire des _submersibles_, type
adopté définitivement et uniquement dans la marine française. Ces
derniers bâtiments sont doués au contraire d'une grande flottabilité,
avec les apparences extérieures d'un torpilleur.
Cette différence essentielle dans la conception du sous-marin et du
submersible produit ce fait que le premier, avec son manque de
flottabilité, est un corps lourd, incapable de suivre les mouvements de
la lame lorsqu'il navigue à la surface, et recouvert incessamment par la
mer dès qu'elle est un peu forte. Cette particularité explique très bien
l'accident qui s'est produit à bord de la _Turquoise_ dans la nuit du 2
au 3 avril.
Nos submersibles du modèle Laubeuf, qui réalisent, je le répète, le type
définitivement adopté chez nous pour la navigation sous-marine, sont au
contraire de bons bâtiments de mer, capables d'affronter, sans danger
pour leurs équipages, de très mauvais temps, ce qu'ils ont bien montré
déjà en une foule de circonstances, et non moins capables d'exécuter des
navigations longues et difficiles.
Donc la _Turquoise_ étant dans la nuit du 2 au 3 avril au sud des îles
d'Hyères, sous l'escorte d'ailleurs du remorqueur _Goliath_, de
l'arsenal de Toulon, rencontra une mer assez grosse, soulevée par un
fort vent de nord-ouest. Cette mer prenait la _Turquoise_ par l'arrière,
ce qui constitue la plus mauvaise des conditions de navigation. Dans
cette position, disent les officiers qui ont commandé les sous-marins de
ce type, le navire roule beaucoup et entre tout entier dans les lames
comme un soc de charrue dans la terre. On comptait pour augmenter la
flottabilité et aider les sous-marins à s'élever sur la lame, sur
l'espèce de roui métallique, visible sur la photographie ci-jointe et
sur lequel se tient la partie de l'équipage que son service n'appelle
pas en bas, mais il se trouve qu'il constitue en réalité une sorte de
rocher sur lequel les vagues brisent et déferlent furieusement. La
sagesse commande, dans des cas pareils, d'évacuer le pont, de fermer
toutes les ouvertures et de naviguer en vase clos. Mais on conçoit assez
bien que l'internement dans cette coque roulante manque d'agrément et
qu'on essaie de rester à l'air... et à l'eau le plus longtemps possible,
sans trop penser au danger!
Une lame plus forte balaya le rouf de la _Turquoise_ et précipita à la
mer le lieutenant de vaisseau Lavabre, commandant, l'enseigne de
vaisseau Adam, second qui n'était à bord que depuis quelques jours, le
premier maître torpilleur et quatre autres marins. Le _Goliath_ aussitôt
informé de l'accident put recueillir deux matelots, mais les deux
officiers et les trois autres marins avaient disparu et, malgré les
longues recherches qui durèrent jusqu'au jour, ne purent être retrouvés.
Sous le commandement du plus ancien des seconds maîtres restant à bord
la _Turquoise_, changeant de route et abandonnant ses recherches, mit le
cap sur la rade d'Hyères, d'où elle gagna Toulon le lendemain sous
l'escorte de deux contre-torpilleurs.