Un homme qui disparaît, cela se voit et n'éveille même pas l'attention.
Mais si cet homme était réputé dans l'univers pour ses immenses
richesses, s'il portait un nom de lingot, pesant et bosselé d'or, un nom
retentissant de fortune, et symbolique de toutes les satisfactions que
peut procurer l'argent, son départ ne manquera pas de revêtir une
importance exceptionnelle.
La mort du milliardaire abrutit. On n'y comprend rien. Il semble qu'elle
était impossible et l'on ne s'explique pas qu'elle arrive. On en cherche
la cause, les raisons, le but. Elle a l'air d'un accident, d'une
catastrophe sans exemple. Comment diable, en effet, peut-on mourir quand
on est si riche? Il y faut mettre de la bonne volonté et, comme on dit,
le faire exprès. Le milliardaire ne peut mourir que s'il se suicide. Et
cependant, avant même de nous être renseignés, nous savons que c'est
malgré lui et sans qu'on l'ait consulté qu'il a dû tout à coup, entre
deux mots, entre deux bouchées... crier: ah! et quitter...
Quelle histoire que celle de ces grands congés! Oui, la Mort se donne là
des façons de gageure et de représailles. Tandis que pour le commun des
hommes elle rafle avec largeur et tape dans le tas, ici elle met de
l'intention et choisit. Manifestement, c'est voulu. Et nous n'en
concevons pas une moindre surprise.
D'abord, nous sommes étonnés de l'audace de la mort, qu'elle ose
s'attaquer à de si gros morceaux, et en même temps la faiblesse du
surhomme visé, puis touché, nous confond. Qu'il a donc peu de
résistance! Un enfant! Il ne se défend ni mieux ni plus que les autres,
et on le met par terre plus vite qu'un estropié. Nous ne nous expliquons
pas que l'on en vienne aussi aisément à bout. Ses châteaux n'étaient
donc pas dés châteaux-forts, et ses richesses un rempart? Nous nous
étions habitués à penser qu'il n'entassait ces dernières que pour s'en
protéger, qu'elles l'entouraient, le blindaient, et qu'à leur abri rien
ne pouvait l'atteindre. Et pourtant elles n'ont pas su le défendre.
Elles le trahissent de toutes les façons. Un pareil homme, que tant de
puissance rendait comme invulnérable... en un jour, en une heure il
devient cette chose affreuse, «à toute extrémité», pour laquelle tous
les chèques ne valent pas deux sous. Jamais le néant des souverainetés
humaines n'éclate avec plus de terrifiante évidence que devant la chute
des potentats de l'argent. En rendant l'âme comme les autres hommes ils
rendent davantage, ils rendent ce à quoi ils tenaient plus qu'à leur âme
même, ils rendent l'espèce de divinité qu'ils s'imaginaient avoir
acquise et posséder, ils font faillite de leur orgueil, ils perdent
l'immortalité que la richesse, à certaines heures d'inoubliable délire,
leur avait garantie, et tout d'un coup ils apprennent qu'en dépit des
palais, des trésors de toute nature, de tous les soins et toutes les
précautions, malgré les médecins «attachés» si âprement à leur personne,
et la garde de leurs protecteurs intéressés formant le carré autour
d'eux... ils sont à l'entière disposition du courant d'air et du microbe
infectieux qui les supprimera. Et il n'y aura pas de vingt, de trente
millions offerts à genoux à un chirurgien de génie, pour «protester» la
mort, si son échéance est venue,... pas plus que les trains spéciaux
commandés par câble et les yachts chauffés à toute vapeur ne seront de
force à vous faire échapper. Il faut mourir. Comme vous et moi. Ah! que
c'est dur! De quelle mêlée de sentiments, de quelles formidables
révoltes le milliardaire en détresse doit-il être alors le théâtre!
Avoir tant travaillé, tant amassé, combiné, lutté, souffert, triomphé
pour s'en aller quand même, avant la fin du mois. Certes, si le
richissime n'a pas su, un peu auparavant, se détacher le premier,
consentir son sacrifice et passer homme de bien pour faire oublier
l'homme de biens, l'approche de son règlement lui sera le pire des
supplices... Comme il a vécu au centuple il meurt au centuple, et ses
derniers moments sont, dans la souffrance et le regret, une
multiplication. Il était tout chiffre, tout sac d'or, tout appétit de
gain, même s'il menait, au milieu de son luxe, la plus modeste des
existences. L'argent,... les moyens de le gagner, les dangers de le
perdre,... il n'y avait que cela qui l'intéressait, et compensait, à son
regard, la peine de vivre. Le reste ne signifiait rien. On peut même
dire que l'emploi, maintes fois excellent, qu'il faisait de ses
richesses, ne valait pas, à son estimation, le plaisir ardent qu'il
avait éprouvé à les conquérir. La dépense n'était que la dernière,
presque la plus indifférente de ses joies. Ce n'est pas médire en effet
du milliardaire en général que d'affirmer qu'il entre dans l'acquisition
des merveilles artistiques dues à ses inépuisables capitaux, une somme
de joies morales toute petite. Malgré lui, et sans qu'il y ait injustice
à le lui reprocher, un Titien, pour lui, représentera toujours avant
tout--avant sa valeur d'art et de beauté--sa valeur pécuniaire. C'est en
grande partie le prix qu'il l'aura payé, qui le lui rendra cher. Si, par
une aberration subite du goût humain, les Vinci tout à coup cessaient de
valoir, et ne coûtaient désormais qu'un prix de chromo, le richissime
n'en voudrait plus. C 'est là le revers terrible de la monnaie. Quand on
est un monarque de l'argent, on en devient aussitôt le sujet. On ne
voit, on ne sent, on ne pense, on ne juge, on n'espère, on ne se désole,
on ne croit, on n'aime et on ne hait qu'à travers lui. Il règle, conduit
et dirige tout. Il est dieu. Même quand on croit le mépriser, on
l'adore. Et chaque fois qu'on se vante de le dominer et de l'asservir on
lui obéit. Si le milliardaire ne regarde donc tout qu'à travers ce
prisme déformant il n'est, lui aussi, regardé que de la même manière.
L'argent le couvre, l'enveloppe, lui compose un habit de Nessus, des
traits et une figure spéciale. On rapporte--comme il le fait lui-même
vis-à-vis d'autrui--tous ses actes et ses plus secrètes intentions à
l'argent, on ne lui prête que des mobiles intéressés, on ne croit pas
plus en lui qu'il ne croit en son prochain par une habitude et une
angoisse perpétuelles d'être volé... Et ce sont là des conditions de vie
atroces.
Le milliardaire, on l'a dit souvent et il ne faut pas se lasser de le
répéter, est le plus malheureux des hommes, le plus _infortuné_. Il a le
virus du doute, de la méfiance et du soupçon. Il ne veut, ne peut et ne
doit plus se fier à personne. Il est dans la vie derrière un grillage,
comme un caissier. Son esprit est inquiet et son coeur sur le qui-vive.
L'or qu'il répand et qu'il sue, et qui ruisselle de lui partout où il
passe, empoisonne à jamais la source de la sincérité humaine. Comme un
buveur éternellement altéré d'eau limpide et qui n'aurait pour étancher
sa soif qu'une boisson bourbeuse, le richissime vit _trouble_ et ses
sentiments sont gâtés, ont un arrière-goût. Il est privé du premier de
tous les biens, du plus magnifique, du seul dont on ne se lasse pas: le
désir. Ou plutôt si, il a un désir, affreux et torturant, parce qu'il
reste inassouvi; il désire désirer! Ah! qu'il donnerait des
portefeuilles, et des usines, et des chemins de fer, et des villes pour
avoir envie vraiment de quelque chose, de quelque chose qui serait
difficile, impossible à obtenir...! de quelque chose qui ne pourrait pas
se payer, avec de l'argent! Mais cela même est chimérique, puisque tout
s'achète et se vend, et que les choses pour lui sont possédées dès qu'il
les nomme sans plaisir, sans même les avoir vues, et lui appartiennent
d'avance! Ainsi vit-il, le pauvre grand riche, devenu machine à faire de
l'argent et à le cracher. On ne se l'imagine que sous ce double aspect.
Toutes ses émotions sont condamnées à se résumer et à se traduire par le
mouvement de payer. C'est son leit-geste, sa mécanique. Sa main n'est
qu'une bourse, une coupe à écus, une manivelle à signer. Quand il la
tend, il ne vient à l'idée de personne que ce soit pour qu'on la lui
serre avec un peu d'affection, dans un simple et cordial élan... Non,
tout de suite on cherche ce qu'il y a dedans. Un milliardaire n'a pas le
droit de donner une poignée de main vide, ni de sourire gratis, ni de
vous demander pour rien des nouvelles de votre santé, ni de faire, en un
mot, quoi que ce soit comme tout le monde, _car il n'est pas tout le
monde,..._ il est le monstre admiré, jalousé et haï, le voleur du bien
général, l'accapareur unique et célèbre dont le nom n'est prononcé qu'en
râlant d'envie, de désespoir et de cupidité, comme si on voulait le
poignarder, mais qu'on n'osât pas, moitié par crainte, déférence, et
moitié par intérêt, de peur de tuer l'homme tirelire, l'homme aux oeufs
d'or.
Trente, quarante ans, davantage, il passe, à travers des milliers de
mains, sans cesse tendues à le toucher, et qui le mendient avec des airs
de menace... Le monde entier veut de lui son pourboire. Et il donne,
tous les jours, et pour tout. Il donne pour toutes les oeuvres, pour
toutes les religions, pour tous les pays, pour tous les malheurs
publics, pour toutes les misères privées, il donne pour le musée et pour
l'hospice, pour l'art, la science, l'industrie, le commerce, il donne
aux pauvres et aux aisés, aux sages et aux fous, aux femmes, aux
enfants, aux vieillards, aux bêtes,... il donne pour donner, pour
accomplir sa fonction fatale de riche errant... et puis un matin il
meurt, en voyage... Les journaux font connaître par tout l'univers qu'il
n'est plus... et cela le déconsidère. En une minute sa cote baisse. Il
ne vaut plus rien. On ne lui garde aucune gratitude. Il n'aurait plus
manqué que cela qu'il ne fût pas généreux et munificent. Il n'a pas
encore donné tout ce qu'il avait. Il possédait de si grands biens qu'il
ne _pouvait pas se ruiner!_ Allons! Il n'avait aucun mérite. On pense
encore à lui quelques jours pendant le temps de la chapelle ardente et
de l'exposition du corps. Il semble que ses richesses écroulées et
renversées lui fassent un catafalque. Et puis on n'en parle plus... On
se rue à l'instant à la recherche de _l'autre_, du milliardaire nouveau
qui prendra sa place... Et les grands marchands de tableaux, les
antiquaires frémissent...: Allons-nous retrouver le pareil?--Pas sûr!