--«Nous vous accompagnerons, mon cousin et moi, avec le plus grand

plaisir, mademoiselle... Dick, mettez une selle d'homme sur ce

cheval-ci. Vous le monterez, Jack, M. et Mlle d'Albiac pourront se

rendre compte, ainsi, de ce que font les deux bêtes à la trompe et aux

chiens...»

Quelques minutes plus tard, les quatre chevaux partaient au petit galop

dans la direction indiquée par les aboiements lointains de la meute. La

ruse imaginée soudain par Louise d'Albiac, pour s'assurer un entretien

d'un caractère si fantastiquement exceptionnel, avait réussi.

L'événement qu'elle avait prévu se produisait, tout naturellement. Son

père se tenait à quelques mètres en arrière avec Corbin, dont il

étudiait la monture, tandis que les jeunes filles trottaient à côté

l'une de l'autre. Elles se taisaient, également désireuses d'une

explication, que toutes les deux sentaient si délicate, si difficile,

presque impossible. Elles se regardaient à la dérobée. Chacun de ces

regards augmentait la singulière et irrésistible fascination qui les

avait attirées l'une vers l'autre, alors que leur rivalité auprès d'un

même homme eût dû, semblait-il, s'exaspérer jusqu'à la haine, étant

donnée, surtout, la diversité de leurs conditions. Mais non. Plus elles

s'examinaient réciproquement, plus l'indéfinissable et profonde identité

de leurs natures se révélait par un inexprimable attendrissement. Elles

se trouvaient envahies et comme dominées par une instinctive confiance.

Dans des circonstances si faites pour qu'elles se déplussent, elles se

plaisaient l'une à l'autre, par toutes sortes de ces petits détails où

s'alimentent, à une première rencontre, les aversions ou les sympathies

innées. C'est un geste, c'est un tour de tête, c'est la ligne d'un

sourire... Ce sont des riens, mais dans lesquels est empreint ce mystère

de la personne, des divers principes de répulsion ou d'affection, le

plus puissant, parce qu'il est le plus intime... Elles allaient,

poussant à une allure égale leurs chevaux assagis par la course déjà

fournie, et dont les sabots froissaient, dans un rythme doux, comme un

tapis feutré de feuilles sèches et d'herbes jaunies. Elles avaient pris

une des lisières de l'avenue pour avoir un peu d'ombre, le soleil, déjà

haut dans le ciel, et dégagé des nuages du matin, remplissant,

maintenant, la chaussée d'une plus dure lumière. Elles pouvaient, à

quelques mètres derrière elles, entendre les voix indistinctes des deux

cavaliers qui les suivaient. Le fidèle John avait interprété le regard

de Hilda comme un ordre de ne pas troubler le tête-à-tête si évidemment

cherché par Mlle d'Albiac. Il avait donc engagé le père dans une de

ces discussions hippiques où les vrais amateurs de chevaux oublieraient

que leur maison brûle et que l'on assassine leur femme. Une fanfare

éclatait de temps à autre dans les profondeurs du bois, tantôt

lointaine, puis plus rapprochée. Des voitures croisaient les deux jeunes

filles, ou bien d'autres cavaliers et d'autres amazones, précipités dans

la même direction... Encore dix autres minutes et les deux rivales

auraient rejoint le reste de la chasse, et elles ne s'étaient rien dit.

Ce fut Louise d'Albiac qui commença, brusquement:

--«Miss Campbell, je ne vous connais pas, et vous ne me connaissez

pas... Il faut que je vous parle. Il le faut... Mais je veux de vous une

promesse... Jurez-moi sur ce que vous avez de plus sacré au monde, sur

votre mère, que jamais _personne_»--elle souligna ce mot--«ne saura rien

de ce que je vous aurai dit...»

--«Je n'ai plus ma mère, mademoiselle,» répondit Hilda, avec une

angoisse dans les prunelles. Qu'allait-elle devoir écouter qui

achèverait, peut-être, de lui percer le cœur? Elle ajouta, pourtant:

«Je vous le promets sur sa mémoire.»

--«Merci...» reprit Louise, sans oser regarder sa compagne, tant elle se

rendait compte qu'elle osait une action énorme, et comme si elle

éprouvait le besoin de s'en justifier, non seulement à ses propres yeux,

mais à ceux de l'autre, elle continua: «J'ai pris un prétexte, tout à

l'heure, pour avoir avec vous une explication, si en dehors de toutes

les habitudes, si folle, qu'elle me fait peur... J'ai une excuse,

cependant, du moins auprès de vous. Je crois qu'en provoquant cette

explication, je vous rendrai un service... Hier,» acheva-t-elle en

baissant la voix, «j'ai reçu une lettre anonyme sur vous, miss

Campbell.»

--«Sur moi?» fit Hilda, «Une lettre anonyme? Ah!», gémit-elle, «c'est de

cette abominable femme...»

Aucun nom propre n'avait échappé à ses belles lèvres frémissantes et,

cependant, l'entretien allait se poursuivre comme si ces syllabes,

détestables pour l'une et pour l'autre: «_Madame Tournade_», avaient été

jetées distinctement aux échos de la forêt. A de certains moments, la

vérité a comme une force impérative devant laquelle les plus sages

prudences ploient et les plus simples convenances, toutes les timidités

et tous les scrupules. Qu'une jeune fille du monde, comme Mlle

d'Albiac, ne défendît pas à tout prix le secret le plus intime de son

cœur contre la curiosité d'une autre jeune fille dont elle ne savait

rien, sinon son excentrique métier et qu'elle avait peut-être un mystère

coupable dans sa vie, cela tenait du prodige. Louise elle-même devait

bien souvent se demander, plus tard, quelle suggestion, aussi impulsive

que celle du somnambulisme, lui avait aussitôt arraché cette réponse,

implicite aveu de la tragédie intérieure qui la bouleversait:

--«Moi aussi, j'ai pensé que c'était cette femme. Mais comment a-t-elle

eu l'idée de l'écrire, si...» Elle allait ajouter: «S'il n'y a jamais

rien eu entre cet homme et vous?...» Elle s'arrêta devant la brutalité

d'une pareille phrase, et, avec une rougeur à ses joues, pareille à

celle qui envahissait le visage de Hilda, elle dit: «Miss Campbell, je

vous répète que je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez.

Mais j'ai senti, quand je vous ai vue, que je ne pourrais pas croire de

vous ce dont vous accusait cette lettre... Enfin, j'ai confiance en

vous. J'ai un extrême intérêt,» insista-t-elle avec une énergie

singulière, «à savoir qui est vraiment M. de Maligny. Si j'apprenais de

lui ce que prétend cet affreux billet, qu'il est capable de faire la

cour à plusieurs personnes à la fois, je cesserais de l'estimer, et,

pour moi, ne plus estimer, c'est...» Elle s'arrêta encore. Puis,

passionnément: «Si c'est Mme Tournade qui m'a écrit cette lettre,

pourquoi l'a-t-elle fait? Elle veut épouser M. de Maligny, prétend-on.

C'est donc vrai, et elle croit que vous avez le droit de l'en empêcher.

Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'elle croit, et pourquoi le croit-elle?»

--«Je ne devrais peut-être pas vous repondre, mademoiselle,» dit Hilda

en hochant de la tête avec l'orgueil un peu sauvage qui la rendait

farouchement jolie. Toutes sortes de cordes avaient été touchées dans la

jeune fille pauvre, et de modeste origine, par cet étrange appel de la

jeune fille noble et riche. La loyale Anglaise avait été émue et

reconnaissante de cette simple manière de s'adresser à sa loyauté. Ses

compatriotes ont une expression: le _fair play_,--notre _franc jeu_,

mais plus solennel,--qui définit tout le prix qu'ils attachent à cette

sorte de procédé. Elle n'eût pas été de son pays, si elle n'eût pas été

sensible à cette loyauté. D'autres phrases lui avaient percé le cœur.

L'évidence des roueries de celui qu'elle avait mis si haut l'accablait.

Elle ne l'en aimait pas moins. Elle voyait déjà, dans la réponse à

donner à sa rivale, un moyen d'abord, de se disculper des reproches

qu'il lui avait adressés tout à l'heure,--un moyen, surtout, de prouver

cet amour à ce perfide et charmant Jules. Quoique ni son père ni sa mère

ne fussent inscrits au livre du _peerage_ et du _baronetage_, cette

vivante histoire de l'admirable aristocratie britannique, elle était une

patricienne, au plus haut degré, par la noblesse instinctive du cœur,

ce que Henri Heine appelait: «la magnifique façon de sentir». Tout

naturellement, pour les âmes de cette qualité, aimer c'est se sacrifier.

Dès là minute où elle s'était rencontrée en face de Mlle d'Albiac, on

s'en souvient, elle avait commencé de se dire: «Si seulement c'était

elle qu'il m'eût préférée, elle seule!...» Dans cette intuition, à la

fois lucide et inconsciente, le privilège des femmes vraiment prises,

elle avait entrevu quelle influence bienfaisante pourrait avoir sur le

jeune homme si faible, si incertain, un mariage avec une créature de

cette finesse et de cette distinction... Et voici que le romanesque

projet de la lui donner, puisqu'elle-même ne pouvait pas être à lui,

s'ébauchait dans sa pensée. Voici qu'aussitôt conçu, ce projet

s'exécutait sans qu'elle s'en rendît presque compte, dans un de ces

élans de générosité spontanée devant lesquels il faut répéter le cri

sublime et déchirant de Lear à sa Cordelia: «_Sur de tels sacrifices, ma

Cordelia,--les Dieux eux-mêmes jettent de l'encens_.» Ne craignons pas

d'évoquer, toujours et toujours, le grand poète d'outre-Manche à

l'occasion d'une des plus exquises d'entre les fleurs poussées au vent

des landes et des falaises de là-bas. Et elle disait:--«Je préfère vous

avoir parlé, sans discuter si vous avez le droit de m'interroger. Oui,

il existe entre M. de Maligny et moi, mademoiselle, un lien que vous ne

saurez point par lui, que cette Mme Tournade n'a pas pu savoir... Il

y a six mois, je ne le connaissais pas. J'étais seule à cheval, au Bois

de Boulogne, dans une allée très déserte, le matin. J'étais descendue

pour arranger ma selle dont la sangle se détachait. J'ai été attaquée

par un homme armé qui m'aurait tuée. M. de Maligny passait. Il a sauvé

ma vie au péril de la sienne. Vous verrez encore, à sa main droite, la

cicatrice de la blessure qu'il s'est faite en saisissant la lame du

couteau de ce brigand... Voilà l'histoire de nos rapports, mademoiselle,

et c'est le secret de l'affection que je lui porte... J'ignorais, avant

aujourd'hui, que cette affection eût été calomniée. Il paraît qu'elle

l'a été. J'en suis d'autant plus peinée que M. de Maligny a été, avec

moi, d'une réserve irréprochable... Nous sommes sortis souvent au Bois

ensemble à cheval, comme cela m'arrive, d'ailleurs, sans cesse, avec les

clients de mon père. Il s'est toujours montré aussi respectueux que les

plus respectueux... Ces promenades, sans doute, auront été rapportées à

Mme Tournade,--ou à quelqu'un d'autre. Car je répugne quand même, en

y réfléchissant, à croire qu'une personne de sa condition ait pu, sur de

tels indices, calomnier une jeune fille qui n'a au monde que son

honneur...»

--«Je vous crois, miss Campbell,» répondit Louise d'Albiac. L'accent

dont Hilda avait prononcé le mot «honneur» était si sincère, si émouvant

qu'elle ne doutait plus. Pourtant, elle reprit, avec une nouvelle et

visible hésitation: «Oui, je vous crois et je vous prie de m'excuser si

je vous ai forcée de me parler... Mais je voudrais que vous me

permettiez de vous poser une question encore...»

--«Toutes celles que vous voudrez, mademoiselle,» fit Hilda... «Si je ne

peux pas répondre, je vous dirai que je ne peux pas répondre...»

--«Hé bien!» interrogea Louise, les paupières baissées sur les yeux,

comme si elle avait honte de cette inquisition presque insultante

maintenant, «s'il en est ainsi,--et remarquez que je suis sûre qu'il en

est ainsi,--tout à l'heure, pourquoi vous êtes-vous disputée avec

lui?...»

--«Je ne me suis pas disputée avec lui,» répondit Hilda. «M. de Maligny

avait recommandé très gracieusement notre maison à Mme Tournade. Il a

été fâché que j'aie amené à cette dame un cheval trop chaud pour elle.

Il me l'a dit vivement, parce qu'elle venait elle-même de le lui

reprocher vivement, comme s'il en était responsable... Sur le moment,

j'ai été, moi aussi, un peu fâchée... J'avais tort et c'était lui qui

avait raison. Notre métier est de contenter les clients, et, par

conséquent, de leur procurer les chevaux qu'ils demandent, ou bien de

les prévenir quand nous ne les avons pas... Il est vrai qu'avec mon

cousin et moi cette bête est si sage... Vous allez en juger vous-même.

Jack, voulez-vous venir?»

Elle s'était retournée pour interpeller ainsi l'écuyer qui, en quelques

secondes et avec deux foulées de galop, fut auprès de sa cousine.

--«Mlle d'Albiac désire voir de plus près le cheval, Jack,» dit-elle.

«Le mieux serait que vous fissiez quelques pas ensemble...»

La volonté exprimée par cette petite phrase était trop formelle pour que

Mlle d'Albiac s'y méprît. Hilda désirait que leur explication en

demeurât là. Elle mettait, entre elles deux, un témoin, dont la présence

rendait toute nouvelle question impossible. La délicate écuyère n'avait

plus affaire à une Mme Tournade, à une parvenue, d'une sensibilité

aussi pauvre que l'étoffe de ses robes était riche. Le cœur de Louise

était vraiment celui d'une _demoiselle_, comme nos pères disaient si

joliment encore, il y a cent cinquante ans[1]. Pour rien au monde, elle

n'aurait accepté de demeurer, avec une rivale, en reste de délicatesse.

Elle dit, à voix très haute, un: «Je vous remercie, miss Campbell,»

auquel un regard d'une infinie douceur donnait sa vraie signification;

et elle commença d'aller en avant avec Corbin, tandis que Hilda galopait

avec d'Albiac,--interversion de rôles qui ne dura guère. Un groupe de

chasseurs apparaissait dans l'avenue. Avec quel battement de cœur les

deux jeunes filles reconnurent aussitôt, parmi ces arrivants, la

silhouette de leur commun ami! Elles auraient pu dire: de leur commun

bourreau. Mais celle qui eût été la plus justifiée de flétrir la féroce

frivolité de Jules venait de le défendre si tendrement contre la plus

méritée des accusations, et l'autre de croire si complètement, si

complaisamment, à cet éloge. Si la magnanime Hilda eût gardé un doute

sur le succès de son héroïque mensonge, elle l'aurait perdu, rien qu'à

voir de quelle physionomie, transfigurée par le témoignage de sa rivale,

Mlle d'Albiac abordait Maligny. Il avait, au contraire, lui, dans les

prunelles, un regard de défiance, qui fut, pour la pauvre petite

Anglaise, l'affront suprême. Sa première idée, en constatant que les

d'Albiac avaient fait sa connaissance, à elle et à Corbin, était donc un

soupçon! Il allait faire pire. Lui aussi, un coup d'œil lui suffit pour

se rendre compte des sentiments avec lesquels Louise s'avançait de son

côté. Ils commencèrent de causer. Elle était trop délicate pour lui

raconter la confidence faite par Hilda. Mais tout son être trahissait

une admiration dont, si fin qu'il fût, il ne discerna pas la cause. Il

l'attribua, le fat, à la joie d'avoir vu Mme Tournade partir et très

ridiculement. Deux ou trois interrogations prudentes lui firent croire

que Hilda n'avait pas osé parler de lui. Il jugea qu'il avait eu raison

de la traiter ainsi qu'il avait fait. Elle se tenait, du reste, à

l'écart, comme honteuse et intimidée. Elle avait retenu sa bête et dit à

Corbin de rester auprès d'elle. Pour se donner une contenance, peut-être

pour empêcher le brave garçon de toucher à sa blessure, elle s'était

mise à l'interroger sur le cheval qu'il montait et qui avait été celui

de Mme Tournade. Quelles autres questions à poser, avec ce qu'elle

avait dans le cœur, que celles-ci: «A-t-il eu beaucoup de bouche?... Ne

se désunit-il pas, sitôt qu'on le pousse?... Il change trop souvent de

pied en galopant?...» Et quelles réponses à faire pour le pauvre Corbin,

qui lisait distinctement, dans les yeux de la jeune fille, la folie

d'une passion exaltée jusqu'à la fièvre du martyre? Qui l'eût entendu

donner, en termes techniques, les renseignements demandés, ne se fût

jamais douté que, lui aussi l'amoureux non pas même dédaigné, mais

insoupçonné, mais ignoré, était possédé par un même délire de la

jalousie et du sacrifice. L'émotion dont il voyait de nouveau Hilda

soulevée par la présence de Maligny, après le brutal procédé de

celui-ci, révoltait son cœur. Il était, d'autre part, mortellement

inquiet de l'entretien que sa cousine venait d'avoir avec Mlle

d'Albiac. Il en devinait la gravité à son trouble, et il appréhendait,

avec une angoisse qui allait jusqu'à la terreur, l'issue de cette

journée de chasse, dont la fin pouvait être encore si éloignée. Il

aurait voulu implorer la malheureuse enfant, insister derechef pour

qu'elle rentre à Rambouillet, puis à Paris. Lui non plus n'osait pas.

Elle, cependant, frémissante, la pourpre aux joues, la figure crispée,

continuait, tout en parlant, à épier, malgré elle, la conversation

engagée à cette même minute, entre Louise et son ancien fiancé. Le

perspicace Maligny reconnaissait bien ce trouble. Il en concluait que

ses duretés de tout à l'heure avaient maté miss Campbell. Une expression

de défi triomphant passait maintenant dans ses prunelles. Il semblait

dire, cet insolent regard, il disait: «Croyez-vous que je n'aie pas lu

dans votre jeu?... Vous aviez réussi à me brouiller avec Mme

Tournade. Cela ne vous a pas suffi. Vous vous êtes arrangée pour faire

la connaissance de Mlle d'Albiac. Et puis, vous avez eu peur. Vous

vous êtes tue, très sagement. Avec celle-ci, vous perdriez votre temps.»

Oui, c'était la signification de ces yeux moqueurs, de cet ironique

demi-sourire, de ce hochement de tête. Et, pour que la méconnue n'en pût

douter, l'impudent trouva le moyen de lui répéter tout haut, en propres

termes, ce qu'elle avait si distinctement déchiffré sur sa physionomie.

Tous les félins sont cruels, à un moment donné, par un instinct aussi

profond en eux que le désir de plaire, et qui tient à la nature de leur

sensibilité, trop nerveuse. Qui ne sait les incohérences déconcertantes

des émotifs de cet ordre, et comme la répulsion et le désir, la

sécheresse et la tendresse, alternent dans les organismes dominés par

les nerfs, avec un illogisme qui dénonce le déséquilibre caché? Dans cet

instant, Jules haïssait Hilda. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi.

Lui en voulait-il des torts immenses qu'il avait vis-à-vis d'elle, dans

ce domaine des rapports d'âmes, qui a son code d'honneur gravé au vif de

nos consciences? Quoiqu'il n'en convînt pas vis-à-vis de lui-même, il y

avait tant manqué! Lui gardait-il rancune des injurieux soupçons formés

contre elle, la semaine précédente, et auxquels il croyait tantôt et

tantôt ne croyait pas, avec un arrière-fond d'incertitude? De pareils

doutes jettent ceux qui les subissent dans des malaises voisins de

l'irritation. Devinait-il, par une de ces intuitions comme en ont les

séducteurs-nés, que chacun des coups portés par lui à ce cœur de jeune

fille la lui attachait davantage, et cédait-il simplement à l'horrible

goût de se faire aimer? Qui pénétrera le mystère de cette alchimie

intérieure où s'élaborent nos mauvaises actions? Il aurait dû,

constatant que Hilda n'avait pas cherché à lui nuire dans l'esprit de

Louise d'Albiac, lui épargner, du moins, d'autres outrages et, à tout le

moins, l'éviter. Une impulsion dont la seule excuse fut son

inconscience, le fit, au contraire, chercher à se rapprocher d'elle. La

Tour-Enguerrand s'arrêtait de nouveau, et les chasseurs avec lui. Tout

d'un coup, Jules tressaillit. Mlle d'Albiac venait de lui dire

timidement:

--«Vous savez que miss Campbell est peinée que vous l'ayez rendue

responsable de la maladresse de Mme Tournade à cheval...»

--«Ah!» demanda-t-il, «elle s'est plainte à vous?»

--«Non,» répondit vivement la jeune fille, «mais je l'ai compris... Elle

n'y est, cependant, pour rien. Le cheval est excellent, et la preuve,

papa va sans doute, me l'acheter...»

--«Vous croyez vraiment qu'elle est peinée?» insista-t-il.

--«Oui,» fit-elle, «allez lui parler... Vous le lui devez...»

--«J'y vais,» répondit-il. Et, faisant exécuter un demi-tour à son

cheval, il vint se placer auprès de Hilda. Puis, à mi-voix: «J'ai été

vif avec vous, miss Campbell. Je suis prêt à vous en demander pardon.

Mais il est nécessaire que nous nous entendions une fois pour toutes...

Est-ce la paix ou la guerre que vous voulez?»

--«La guerre?...» répéta Hilda, que cette inattendue demande achevait de

bouleverser.

--«Oui, la guerre,» reprit Maligny. «Vous ne me ferez pas croire, à moi

qui vous connais, que c'est comme marchande que vous avez présenté ce

cheval»--et il montra, de la pointe de son fouet de chasse, la monture

de Corbin, lequel s'était écarté avec une horreur à peine dissimulée--«à

Mlle d'Albiac, que vous ne connaissiez pas. Vous l'avez vue galoper

avec moi. Peut-être vous a-t-on dit que je voulais l'épouser. _Si cela

me convient, j'entends le faire sans avoir à déjouer vos calculs_...»

Son regard et sa voix soulignèrent cette phrase. «Je tiens à le savoir,

puisque vous allez, sans doute, vous rencontrer quelquefois, sous le

prétexte de cette vente du cheval...»

--«...Si je lui parlerai de vous et ce que je lui dirai? Ne continuez

pas, monsieur de Maligny,» interrompit Hilda Campbell avec une

indignation qu'elle non plu ne pouvait dissimuler. «Je n'ai pas mérité

que vous me parliez de la sorte. Je n'ai jamais rien fait qui pût vous

gêner dans votre vie. Je ne ferai jamais rien... Mais laissez-moi, parce

que mes forces ont des limites, et on nous regarde...»

L'Écuyère · 第 21 / 22 段