Sous le coup d'une pareille confidence, et qui lui révélait des mystères

insoupçonnés dans ce cœur si malade, de quel regard Corbin parcourut

les groupes de chasseurs, quand Hilda et lui arrivèrent au rendez-vous

de l'équipage de Montarieu. Il ne lui fallut pas une minute pour

reconnaître et Maligny, monté sur Galopin,--et Mlle d'Albiac, en

selle aussi et manœuvrant, avec une habileté digne de Hilda, une jument

rouanne un peu nerveuse,--et Mme Tournade, en amazone, la cravache à

la main, qui attendait, assise dans une victoria. Sur le siège, se

trouvait maître Gaultier, grotesquement flanqué d'un postillon poudré!

Les deux chevaux de l'écurie Campbell, tenus en main par le lad Dick,

piaffaient à côté. Le brouillard s'était un peu levé. Des coins de ciel

bleu paraissaient par places, dans l'interstice des nuages légers qui

floconnaient au-dessus de la forêt. Elle serrait ses futaies fauves à la

droite du groupe de chasseurs, massés devant la porte d'entrée d'un

petit château, une gentilhommière du temps de Louis XIII, élégante

construction de briques à coins de pierre. Sur la gauche, une plaine

s'étalait, à peine onduleuse, découpée en champs et semée de petites

fermes au toit rouge. De-ci de-là, un hameau profilait la silhouette du

clocher de son église. C'était un paysage reposé, de teintes neutres,

avec lequel contrastait vivement l'agitation du rendez-vous de chasse.

Les chevaux, au nombre de quarante peut-être, allaient et venaient sur

place, s'ébrouant dans l'air frais, creusant le sol du sabot, mâchant

leur mors avec impatience. La plupart des cavaliers portaient l'habit de

drap rouge qui se détachait en taches claires sur le fond grisâtre ou

doré. Ils étaient coiffés de la casquette ronde en velours, tandis que

les femmes qui avaient droit aux couleurs de l'équipage arboraient, sur

la tête, un petit tricorne noir à ganse d'argent, la taille prise dans

un habit de drap rouge aussi. C'était le costume de Louise d'Albiac. Il

lui seyait divinement. Cette souveraine élégance était une supériorité

de plus sur la lourde rivale, engoncée dans l'étoffe gris sombre de son

corsage. Celle-ci semblait plus disgracieuse encore sous son chapeau en

forme de tricorne également, mais, tout noir, et qui élargissait sa face

engraissée et plâtrée au point de la faire paraître laide, malgré la

régularité des traits. Jules avait, naturellement, le bouton de cet

équipage. Il évoquait, dans cet attirail d'un autre temps, l'image d'un

des chasseurs que les peintures d'Oudry, celles du palais de

Fontainebleau, par exemple, nous montrent en train de galoper à la suite

du roi Louis XV, sous des arbres rouilles par l'automne, comme ceux-là.

Il était véritablement le plus joli homme de ceux qui se pressaient au

rendez-vous, vêtus comme lui. Le plaisir de la chasse était, pour ce

descendant des Maligny, des Nadailles et des palatins de la maison des

Lodzia, un goût si nativement héréditaire, si mêlé aux globules les plus

intimes de son sang, qu'à cette minute il en oubliait son autre goût:

celui de la séduction. Un demi-sourire s'était bien comme estompé sous

le voile châtain de sa moustache, quand il avait vu arriver miss

Campbell et John Corbin; puis, il avait repris, sans prêter plus

d'attention à la nouvelle venue qu'à ses deux autres partners au jeu de

l'amour-fantaisie, son dialogue avec un des piqueux. Il l'interrogeait

sur le pronostic de la chasse. Leurs voisins entendaient passer, dans

leur conversation, ces termes spéciaux qui sont le _schibboleth_ de ce

seigneurial divertissement. Rien n'a changé de ce vocabulaire, depuis

que Jacques du Fouilloux, «escuyer seigneur du dict lieu pays de Gastine

en Poitou», dédiait sa _Vénerie_ «au Roy très chrestien Charles

neufiesme de ce nom». Molière se moquait déjà, dans une scène célèbre

des _Fâcheux_, de la vanité, d'ailleurs inoffensive, avec laquelle les

initiés parlent de ce véritable idiome, qui compte, prétend-on, plus de

trois cents mots pour la seule chasse au cerf. Le narrateur de ce récit

s'excuse de ne pas rapporter par le menu les propos échangés entre le

jeune homme et le vieux veneur, d'abord parce qu'ils étaient fort

insignifiants, et, surtout, il serait assuré de commettre un de ces

solécismes à faire se retourner dans leurs tombes les Salnove et les

Verrier de La Conterie, les d'Youville et les Desgraviers, les

classiques de cette littérature[1]. Il n'aurait qu'à parler du _bois_

d'un cerf ou de sa peau, quand les profès dans la dévotion de saint

Hubert disent _massacre_ et _nappe_! Cependant, les chiens, encore

attachés, se pressaient les uns contre les autres. Ils palpitaient, ils

hurlaient d'attente, après le moment où ils seraient enfin déhardés. Des

curieux et des curieuses étaient descendus des voitures, rangées au long

de la route. Piétons et cavaliers causaient gaiement, tandis que le

prince de La Tour-Enguerrand, pénétré de son importance, allait et

venait sur un magnifique irlandais de couleur pie. C'était une de ses

excentricités, à cet arbitre de la mode. Il ne montait que des bêtes de

cette fantastique robe.--C'était aussi un de ses snobismes. Les

bourgeois et les parvenus ne sont pas les seules victimes de ce

ridicule. On peut être aussi bien né qu'un Bourbon et ne pas en être

exempt, lorsqu'on pense trop à sa maison. La Tour-Enguerrand ne manquait

jamais l'occasion de rappeler le motif de ce choix, comme il le fit à

Mme Tournade, qui admirait sa bête:

--«C'est une drôle de couleur, n'est-ce pas?... Elle est de tradition

dans notre famille, depuis que le maréchal de Turenne, qui ne montait

que des juments pie, a donné une de ses bêtes à mon

arrière-arrière-arrière-grand-père... Demandez à miss Campbell la peine

que son père a eue pour me trouver ce cheval-ci...»

L'aimable maître d'équipage, que son mariage avec la fille du richissime

Firmin Nortier[2] n'a empêché, jusqu'ici, ni de corser son budget à

coups d'expédients, ni de conter fleurette à toutes les jolies

personnes, en fut pour les frais de son sourire et de son salut. Hilda

ne parut pas même l'avoir entendu. Il fallut que Corbin, qui ne l'avait

pas quittée, répondît pour elle dans le français et avec l'accent que

l'on devine:

--«Beau cheval, c'est vrai... Acheté à Dublin au _horse show_... Très

brillant... Du fond... Prend une haie de six pieds...»

Puis, tout bas, en anglais, cette fois:

--«Je vous en supplie, Hilda. Contrôlez-vous... Ne vous donnez pas en

spectacle...» Débile traduction du dicton énergique: _Don't make a fool

of yourself_, «ne faites pas une folle de vous-même», par la brutalité

duquel le cousin, si soumis, trahissait l'excès de son inquiétude.

--«Vous avez raison,» répondit Hilda à mi-voix et dans la même langue.

Elle avait eu le tressaillement d'une personne abîmée dans une

hallucination et qu'un rappel soudain réveille à la conscience des

choses qui l'entourent. Ce n'était plus Maligny qu'elle regardait ainsi

avec des yeux comme hypnotisés. C'était Mlle d'Albiac, qui,

visiblement, de son côté, avait remarqué ce regard. Elle s'était penchée

sur le garrot de son cheval pour parler à un cavalier d'un certain âge,

lequel avait mis pied à terre et desserrait la gourmette de la monture

de la jeune fille, avec une privauté toute paternelle. Nul doute qu'elle

ne lui eût demandé qui était cette nouvelle venue, dont l'observation

trop attentive l'étonnait. Le cavalier qui n'était autre en effet que

d'Albiac, avait, à son tour, interrogé son voisin. Tous deux avaient

dévisagé Hilda. Le voisin avait dit un nom que le père avait répété à sa

fille. Jusque-là, rien que de très naturel. Mais que signifiait le geste

d'étonnement, aussitôt réprimé, que Louise ne put s'empêcher

d'esquisser? Pourquoi commença-t-elle de tourner sans cesse, elle aussi,

ses yeux dans la direction de miss Campbell, avec une curiosité à

laquelle sa bonne éducation ne lui permettait pas de céder? Et elle y

cédait, cependant. Pourquoi?... Mais pourquoi les yeux de Mme

Tournade allaient-ils de l'une à l'autre des deux jeunes filles, épiant,

sur leur visage, les émotions infligées à chacune par la présence de

l'autre?

Elle ne cessait de les étudier que pour regarder Jules. Il continuait,

lui, à causer avec le piqueux,--de son même air heureux de jeune

seigneur insouciant, qui se sent un bon cheval entre les genoux,

l'allégresse de ses vingt-cinq ans dans tous ses muscles, et qui

n'attend que le signal du découplement des chiens pour plonger dans la

forêt, avec délices, à la poursuite du cerf que la meute aura fait

débucher. La femme de plus de quarante ans aurait dû trouver, dans cette

indifférence apparente du jeune homme à l'égard de Louise et de Hilda,

une occasion de se réjouir. Puisqu'elle rêvait d'en faire son mari,

n'était-ce pas une preuve qu'il n'avait pas de bien vifs sentiments à

lui sacrifier? Mais comment ne pas constater qu'il ne semblait pas moins

indifférent pour elle?... Etait-ce l'irritation de cette froideur?

Etait-ce le secret remords de quelque action indélicate à laquelle la

jalousie l'avait entraînée, et dont rougissait son fonds de probité

bourgeoise? Etait-ce cette jalousie même? Les silhouettes de ses deux

rivales, si fines, si élégantes, lui démontraient trop bien que, dans

une lutte avec elles, son argent seul pouvait la faire triompher...

Etait-ce encore une appréhension de cette chasse, sur un cheval qu'elle

connaissait à peine?... Ou bien y avait-il un peu de ces divers motifs

dans son énervement? Toujours est-il que sa voix se fit presque

impérieuse et qu'une brusquerie passa dans son geste pour dire à Hilda,

en la touchant au bras du pommeau de sa cravache:

--«Quand allons-nous nous mettre en selle, mademoiselle? A quoi

pensez-vous?... Veuillez vérifier si les sangles sont solides et si la

bête est bien embouchée... Et vite...»

Ces paroles avaient été prononcées assez haut pour que Jules pût

distinguer chaque syllabe, s'il avait tendu l'oreille du côté où se

tenait sa pauvre fiancée d'un jour, livrée en proie aux brutalités d'une

mesquine vengeance. Les mots en étaient bien secs. Le ton était pire. Il

signifiait: «Vous n'êtes qu'une salariée, ma petite. C'est moi qui paie

et vous allez me servir...» La fière jeune fille, et que ses jolies

manières réservées faisaient toujours traiter sur un pied d'égalité, eut

un nouveau frisson, mais de révolte. Ses yeux dardèrent, sur l'arrogante

richarde, un regard dont l'autre sentit bien le muet reproche. Mais dans

quel cœur de femme--et d'homme--la jalousie a-t-elle jamais été une

conseillère de pitié ou seulement de justice? Une vilaine joie d'avoir

fait mal à l'une, du moins, de ses deux rivales, poussa Mme Tournade

à répéter:

--«Vous m'entendez, mademoiselle?...»

--«Je suis prête, madame,» répondit Hilda, avec un visible effort. Elle

ne voulait pas «accuser le coup,» comme on dit, dans la langue des gens

de sport,--_olla podrida_, faite de mots empruntés à toutes les espèces

d'exercices.--Elle interpella Corbin, qui maniait, lui aussi, sa

cravache, et combien nerveusement! Avec quel plaisir il se fût servi de

cet instrument de correction, en dépit du célèbre proverbe qu'il ne faut

pas frapper une femme, même avec une fleur, pour ajouter une scène à la

comédie de son grand compatriote: _The Taming of the Shrew_[3],--«le

Domptement de la Mégère».--Mais de même que, tout à l'heure, son appel à

sa cousine avait rendu à celle-ci le sang-froid perdu, cette phrase de

Hilda: «Voulez-vous mettre madame en selle, Jack?...» lui rendit son

sang-froid à lui. Quand la veuve s'enleva de terre sur les mains unies

de l'écuyer, elle ne put pas se douter quelle sauvage envie démangeait

ces rudes paumes, où posait la semelle de la fine botte vernie qui

boudinait son pied court. Ah! s'il avait pu l'empoigner durement, la

jeter à genoux devant cette «salariée», pour qu'elle demandât pardon!...

Au lieu de cela, il achevait de rendre à l'insolente les menus services

que comportait son métier, avec autant de soin que s'il se fût agi de sa

cousine elle-même. Il lui tirait soigneusement la jupe de son amazone.

Il lui rajustait son étrivière à une plus exacte mesure. Il lui tendait

la rêne de filet, puis celle de mors, promenait quelques minutes le

cheval pour qu'il ne s'énervât point, et il laissait Dick mettre en

selle la pauvre Hilda. On ne va pas plus loin dans la conscience

professionnelle, cette vertu si répandue en Angleterre qu'elle est

presque le trait le plus national. Il explique, mieux que toutes les

théories de haute politique, l'histoire des triomphes de ce pays, qui,

du petit au grand, ne connaît pas l'«à peu près»... Mais, déjà, les

valets de limiers étaient revenus. Le prince de La Tour-Enguerrand avait

donné le signal de découpler. La meute s'était élancée. Les chevaux

partaient à la suite. Les voitures s'ébranlaient. Les trompes

commençaient de retentir, emplissant la forêt, par intervalles, de ces

airs qui sont un langage, eux aussi. Toute la grâce de la vieille

France, toute son élégance légère y vibre encore. Quelle différence avec

le brutal cornet à bouquin des Anglais et le grand huchet des Allemands!

Le «Lancé», la «Vue», le «Bien allé», le «Volcel' est», le «Débuché»,

allaient, tour à tour, rallier les chasseurs égarés dans les avenues,

les sentiers et les clairières. Mme Tournade et Hilda Campbell

s'étaient mises en route au trot modéré de leurs montures, sur ce mot de

la jeune Anglaise, non moins consciencieusement professionnelle que son

cousin:

--«Nos chevaux seront plus sages, madame, si nous ne les poussons pas

tout de suite.»

Corbin, qui ne voulait ni quitter sa cousine, ni pourtant avoir l'air de

la surveiller, suivait par derrière, mêlé à un groupe d'autres

maquignons de sa connaissance, venus, comme lui, présenter des chevaux.

Il était monté sur le Norfolk, lequel avait grand besoin, comme avait

dit Bob Campbell, d'être habitué aux trompes et aux chiens, car, depuis

que le laisser-courre avait été donné, cet animal montrait une telle

inquiétude, que même l'excellent cavalier qu'était John devait éployer

tout son art pour le retenir. Le brave garçon ne pouvait donc avoir

l'œil aussi constamment qu'il aurait voulu sur les faits et gestes de

sa cousine. Mais il devinait son énervement, lui qui savait avec quelle

tranquille maîtrise elle montait d'ordinaire, à sa manière crispée de se

tenir, aux sursauts qu'elle imprimait à sa monture par des à-coups

involontaires, à sa façon saccadée de pencher sa tête à droite et à

gauche, en avant et en arrière... Qui épiait-elle avec cette évidente

angoisse, sinon Louise d'Albiac et Jules de Maligny, lesquels, en ce

moment, galopaient aussi, d'un tout petit galop de départ, dans la même

route de forêt? Ils étaient, pourtant, séparés. Louise n'avait auprès

d'elle, que son père. Maligny s'attardait à causer avec un de ses

camarades, un autre fanatique de la chasse à courre, et ils échangeaient

ensemble, tout en s'arrêtant de minute en minute, des phrases qu'un

troisième cavalier, un petit coulissier faufilé là et qui montait un

carcan de louage, déjà essoufflé, écoutait, bouche bée:

--«...Oui, le valet de limier l'a dit. Ce n'est pas une raison pour que

le cerf soit seul. Le sol était sec ce matin, et, quand le sol est sec,

le _revoir_ est difficile.»

--«Allons donc! Lathuile se blouser, jamais!... Tiens, écoute ce _bien

allé_. Comme les chiens ont _empaumé_ la voie!...[4]»

--« ...Une brisée! Le cerf a passé par ici. Piquons un peu vers la

gauche. La chasse est là...»

Louise d'Albiac, elle, paraissait aussi peu soucieuse que Hilda de

savoir si l'infaillible Lathuile avait eu raison de faire rapport d'un

dix-cors et d'affirmer que ce dix-cors était seul. «Mon chien et mes

yeux ne m'ont jamais trompé...» avait-il répété doctement. Que l'animal

fût, au contraire, une «troisième» et une «quatrième» tête, que ses

«fumées» fussent en «bousard», en «plateau», en «torches», qu'il se

«tardât» ou qu'il ait des «allures longues»[5], qu'importait aux deux

jeunes filles?

Elles n'avaient, ni l'une ni l'autre, cette insouciance heureuse que le

vieux du Fouilloux a si joliment rendue dans ses vers sur le Blason du

Veneur:

Je suis veneur, qui me lève matin,

Prends ma bouteille et l'emplis de bon vin.

Beuvant deux coups en toute dilligence,

Pour cheminer en plus grande assurance

Mettant le traict au col de mon limier,

Pour aux forests le cerf aller chercher,

Et en questant aux cernes des gaignages,

Souvent entends des oiseaux les ramages...[6]

Il n'y avait pas de chants d'oiseaux dans les profondeurs fauves de la

forêt touchée par l'automne. Elle en eût été toute pleine, comme au

printemps, que leur gazouillis n'eût pas trouvé d'écho dans le cœur de

ces deux enfants, si jolies toutes deux, si fines, si éloignées,

semblait-il, et pour toujours, l'une de l'autre, par leur condition, et

voici qu'un commun sentiment pour un même homme les rapprochait. Voici

qu'elles éprouvaient, l'une pour l'autre, cet attrait de curiosité

passionnée qu'une rivalité comme celle où elles étaient engagées

provoque aussitôt. On a deviné, déjà, que la jeune fille du grand monde

avait reçu un avertissement qui lui avait appris l'existence de la

pauvre petite écuyère, et de quelle nature. La veille de cette chasse,

un billet anonyme lui avait annoncé la présence probable, à Rambouillet,

d'une personne à qui M. de Maligny s'intéressait particulièrement.--«_Si

vous vous imaginez qu'il vous aime, ma petite demoiselle_,» disait cette

lettre, «_vous vous trompez. Il vous joue la comédie comme il la joue à

cette fille, qui s'appelle miss Campbell, et dont le père est marchand

de chevaux. Renseignez-vous, et vous en apprendrez long sur votre joli

monsieur. A bon entendeur, salut_.» Est-il nécessaire d'ajouter que la

main qui avait tracé, en renversant son écriture, les caractères de

cette coupable missive, était celle de l'ancien mannequin? Il y a un

proverbe, dans le style énergique cher à du Fouilloux: «La caque sent

toujours le hareng.» Mme Tournade n'avait pas eu de calcul précis en

commettant cette très vilaine action. Elle avait cédé à l'impulsion de

la jalousie, comme tout à l'heure, en donnant des ordres à Hilda sur un

ton si impérieux, comme à présent, en la retenant auprès d'elle, de peur

qu'elle n'allât du côté de Maligny. Elle avait observé, elle aussi,

l'attention fiévreuse de Mlle d'Albiac. Ce signe que sa dénonciation

avait mordu tendait toutes les forces de son être. Qu'allait-il résulter

de cet éveil et de cette défiance? L'amoureuse trop âgée se le demandait

en s'appliquant à pratiquer, dans sa manière de diriger son cheval, tous

les préceptes que lui avait donnés le maître de manège chez qui elle

avait fréquenté secrètement, cette semaine, afin de se remettre en

selle. Pour répondre à cette question, il lui eût fallu connaître la

délicatesse de ces deux exquises créatures, celle de Louise et celle de

Hilda, si étrangement pareilles d'âme, à travers tant de différences. De

même qu'elles étaient, l'une et l'autre, par leur sveltesse et leur

énergie, leur goût du danger et leur pureté, des créatures de même type,

deux représentantes de cette gracieuse et sauvage lignée des Artémis,

deux Dianes,--habillées, chapeautées, bottées à la mode de 1902,--elles

avaient, aussi, d'intimes et profondes analogies dans leur manière de

sentir. J'ai déjà dit que cette mystérieuse et indéfinissable

ressemblance avait été sinon l'excuse, au moins une atténuation de la

coupable légèreté avec laquelle Maligny s'était occupé de Louise, si

vite après s'être occupé de Hilda. Il avait cherché, deviné, goûté, dans

les deux jeunes filles, un même charme et composé de mêmes éléments. Son

inconstance avait été une de ces infidélités fidèles, le philtre le plus

enivrant pour ces émotifs sans vraie tendresse, pour ces égoïstes

tendres que sont les hommes de son espèce. Il ne se doutait pas lui-même

du degré auquel descendait cette ressemblance, ni qu'à cet instant où

elles le voyaient, l'une et l'autre, cavalcader devant elles, si élégant

dans son habit rouge, si peu tourmenté du remords de sa triple intrigue,

elles se prononçaient le même monologue, tout bas, presque dans les

mêmes termes.

--«Que cette miss Campbell est jolie!» se disait Louise d'Albiac.

«Est-il possible que cette infâme lettre m'ait rapporté la vérité?...

Mais pourquoi me l'a-t-on écrite à moi?... J'aurais dû la montrer à mon

père. Il est un homme, lui, il aurait pu savoir... Je la lui

montrerai... Et si ce n'est pas vrai, pourtant? Si l'auteur de cette

lettre a voulu seulement m'être pénible, m'indisposer contre M. de

Maligny?... Alors, moi, je ferais ce tort à cette jeune fille d'appeler

l'attention sur elle? Pour savoir, mon père devrait chercher. Il

prononcerait son nom... Je ne dois pas... Mais qui a pu m'écrire cette

lettre?... Si c'était cette Mme Tournade?... Quelle idée! Je ne

croirai jamais qu'une dame ait commis une pareille vilenie... Pourtant,

je me souviens, j'ai vu M. de Maligny bien empressé avec elle, durant

notre voyage. Je sais qu'il dîne chez elle, qu'elle l'emmène au théâtre.

On m'a raconté qu'il voulait l'épouser... L'épouser? Lui? Une femme si

commune?... Dieu! qu'elle monte mal et qu'elle a l'air prétentieux!...

Ce n'est pas une raison pour que je la suppose capable d'une infamie. Je

ne dois pas non plus. Elle n'a pas plus écrit la lettre qu'il ne

l'épousera... Non, non, non.. L'épouser? Comme je comprendrais plutôt

qu'il épousât cette miss Campbell! Ce serait une mésalliance, mais si

expliquée... Qu'elle est jolie, et fine, et _lady_, aussi _lady_ que

l'autre l'est peu! Si M. de Maligny lui faisait la cour, cependant,

comme prétend la lettre?... Alors, pourquoi se serait-il occupé de

moi?... Ce serait d'un trop malhonnête homme de mentir ainsi à des

jeunes filles... Il n'a pas fait cela non plus. Il ne l'a pas fait...

Non, non, non... Mais pourquoi cette miss Campbell me regarde-t-elle,

aussitôt qu'elle croit que je ne la regarde pas! Et quand ce n'est pas

moi qu'elle regarde, c'est M. de Maligny... Pourquoi?... Elle le

connaît, c'est certain. Car il l'a saluée, de loin, quand elle est

arrivée, je l'ai bien remarqué... De loin? Pourquoi encore? Mais, s'il

lui fait la cour et qu'il veuille me le cacher, c'est tout naturel...

Alors, la lettre dirait vrai?... Non, non. Et toujours non... Un

instinct m'avertirait. Je serais jalouse. Je l'ai tant été de cette

Mme Tournade, sur le bateau et depuis!... Avec cette miss Campbell,

c'est le contraire. J'ai éprouvé pour elle, au premier regard, une

sympathie. Je l'éprouve maintenant, à cette minute même. Je sens qu'elle

ne m'est pas une ennemie... Sa façon de porter la tête, son regard, son

expression, tout me plaît d'elle, autant que tout me déplaît de

l'autre... C'est un fait qu'elle est charmante... Elle m'a encore

regardée. Mais pourquoi? C'est elle, peut-être, qui aime M. de

Maligny... Ce serait si naturel... Ah! Qui donc a pu m'écrire cette

lettre?...»

--«Que cette Mlle d'Albiac est jolie!...» se disait Hilda. «Est-il

possible que Jules hésite entre elle et cette affreuse Mme

Tournade?...» Et son mépris d'experte écuyère venant à l'aide de ses

rancunes de femme: «Il n'y a qu'à les regarder monter à cheval toutes

deux... Quel paquet, celle-ci! Et Mlle d'Albiac, quelle grâce!...

J'aurais tant cru que je serais jalouse d'elle, quand je la connaîtrais,

comme de l'autre... Comme c'est drôle! Cette jalousie, je ne l'éprouve

pas, mais pas du tout... Comme elle porte la tête, avec tant de fierté

et d'élégance! Comme elle regarde, avec quels yeux, si fins et qui

doivent pouvoir être si tendres, qui sont si sincères!... Oui. Voilà le

trait dominant de sa physionomie: la loyauté, la sincérité... Ah! si

c'était pour elle que Jules m'avait oubliée, pour elle seule, je

souffrirais bien, mais je n'en voudrais ni à lui, ni à elle. J'en suis

sûre. Je le sens... Ce serait si naturel, qu'il l'aimât!... Mais, s'il

l'aimait, est-ce qu'il se serait occupé de cette autre femme?... Et

pourquoi?... Parce qu'elle est riche?...»

Hilda se répétait mentalement ces mots, où tenait un infini de

désillusion.

L'Écuyère · 第 19 / 22 段