H. 39, L. 28.

BOUCHER (_François_)[11]. Le sentiment et le rendu de la chair de la

femme, de sa vie frémissante, de sa molle volupté, en dessin aussi

bien qu'en peinture, c'est le talent de Boucher et qui n'appartient

qu'à lui seul. A ce don joignez la perception du désordre pittoresque,

du _fouillis_ du paysage, qui fait du peintre de Mme de Pompadour un

révolutionnaire dans la nature académisée et le feuillage à cinq doigts

du XVIIe siècle. Et ce nu féminin et ce rustique de la campagne de

son temps, Boucher le formule sur le papier avec toutes les adresses

et toutes les habiletés imaginables, et vous trouverez, dans ma

collection, des académies de femmes qui vont au maître des maîtres de

la chair, à Rubens, et des paysages matutineux faits d'une caresse

d'estompe d'une modernité qui étonne[12]. Vous y rencontrerez aussi

presque tous ses procédés, même un spécimen de peinture à l'essence sur

papier, et, une chose tout à fait rare, une aquarelle à la tonalité

d'une vieille tapisserie passée. Ils sont nombreux et de belle qualité,

les Boucher, en ma maison d'Auteuil, et cependant il m'en manque un,

auquel je pense de temps en temps, comme on pense à une femme qu'un

rien stupide vous a empêché de posséder. Il y avait en ce temps,

dans la dernière boutique du quai Voltaire qui touche à l'École des

Beaux-Arts, un marchand de tableaux et de dessins, un vieux Hollandais

du nom de Steinhaut, méprisant très fort l'école française, et dans

l'escalier noir duquel j'ai trouvé mon Moreau de «Marie-Antoinette se

rendant à Notre-Dame». Un jour cependant je voyais exposé à son étalage

un Boucher, une merveille, un tout petit portrait de Mme de Pompadour,

miniaturé au pastel, dans un encadrement d'amours et d'attributs d'art

de la plus large facture, pardieu! un Boucher, dont je retrouvais

plus tard la description dans le catalogue de la collection de M.

Sireul, celle que l'expert désignait sous le nom du _Portefeuille de M.

Boucher_. Je marchandai le dessin au bonhomme Steinhaut: il me disait

qu'il était honteux, qu'il s'était laissé entraîner dans une vente,--je

crois, la vente de M. de Cypierre,--qu'il l'avait payé beaucoup trop

cher, et m'engageait à ne pas acheter son dessin. La nuit, je ne

pouvais dormir et avais tout le temps, dans mes yeux fermés, ledit

Boucher. Le lendemain matin, après avoir réuni les 160 francs demandés

du dessin, je courais quai Voltaire: le Boucher était vendu à un

Anglais, et je sortais de chez mon Hollandais avec l'âpre et l'enragé

désir des choses qui vous sont enlevées. A quelques jours de là,

passant sur le quai, Steinhaut m'appelait du seuil de sa porte, et me

disait que son Anglais était dégoûté du dessin, qu'il me le céderait

au prix qu'il l'avait payé, que c'était convenu, que je n'avais qu'à y

aller un dimanche matin, jour où j'étais sûr de le trouver. Le dimanche

suivant, j'étais de fort bonne heure à l'adresse de l'Anglais. Une

affaire imprévue par hasard l'avait forcé de sortir, et je me trouvais

en présence d'une longue lady. Elle sonnait, on apportait le Boucher,

et je commençais à sortir de mon gilet, avec des doigts tremblants

d'émotion, mes huit louis, quand cette Anglaise, qui semblait avoir

autant de vinaigre dans le caractère que de couperose sur la figure,

s'écria tout à coup: «Mon mari, Monsieur, n'est pas forcé de vendre ce

dessin comme vous semblez le croire?»--«Mais non, Madame, rien dans

mes paroles...»--«Mais si.»--«Mais non.» Et finalement elle se refusa

absolument à me le vendre. Ce n'est pas mon seul _desideratum_, il me

revient en ce moment, dans le souvenir, un dessin de Watteau que moi

seul à la vente, où il se trouvait, savais être la première idée de LA

CONVERSATION, reproduisant le portrait de Watteau et de M. de Julienne,

et encore dans une autre vente un vrai bijou, une gouache de Taunay,

représentant une chasse à courre en habits rouges, sous la feuillée

d'automne d'une forêt, et combien d'autres, hélas!

[11] Je ne reprendrai pas ici l'étude que j'ai faite sur le

dessin de Boucher dans «l'Art du XVIIIe siècle»; j'y renvoie le

lecteur ainsi que pour les procédés du dessin de Watteau, de

Chardin, de La Tour, de Greuze, des Saint-Aubin, de Gravelot,

de Cochin, d'Eisen, de Moreau, de Debucourt, de Fragonard, de

Prud'hon.

[12] Des paysages de Boucher, surtout quelques mines de plomb,

dont j'ai vu deux ou trois échantillons chez la baronne de

Conantre, semblent des mines de plomb de 1830. J'appelle aussi

l'attention sur la ressemblance de certains dessins de Boucher

avec quelques dessins de paysage de Jacques l'aquafortiste.

--Académie de femme nue, vue de dos, hanchant à droite sur

ses pieds entre-croisés; une de ses mains est appuyée sur des

étoffes, que son autre main soulève.

Dessin sur papier jaune, aux trois crayons, rehaussé de pastel.

La maison d'un artiste, Tome 1 · 第 50 / 443 题