Qui se rappelle aujourd'hui la vieille place du Carrousel avec tous ces
cartons bâillant entr'ouverts à la porte de ses centaines d'échoppes?
En 1848, j'y achetais, à seize ans, mon premier dessin, une aquarelle
de Boucher: et elles ne sont pas communes, les aquarelles de Boucher.
Qui se rappelle les cartons bâillant entr'ouverts sous les arcades
de l'Institut, et tout le long des quais, et à l'entrée de cet antre
s'ouvrant sous un jardin, là où s'élève aujourd'hui le _Journal
officiel_? Je trouvai là un jour dans un carton à vingt sous, et
collés sur une même feuille, neuf croquis de Gabriel de Saint-Aubin
pour une illustration du _Zadig_ de Voltaire qui n'a point été gravée.
Qui se rappelle les cartons à la porte des bric-à-brac du boulevard
Beaumarchais et dans le renfoncement de tous les vieux murs délités et
des édifices religieux abandonnés, ainsi qu'autour de cette chapelle
Saint-Nicolas, au haut du faubourg Saint-Honoré, où l'étalagiste fixait
avec un clou ses plus beaux dessins dans la pierre pourrie? Là, pour
une pièce de trois francs, je devenais possesseur d'un de mes jolis
Cochin. Car, en ces années, il y avait des dessins partout, des dessins
mêlés à de la ferraille, des dessins exposés entre des tire-bouchons
sur des bouts de trottoirs, et l'un de mes Watteau me vient d'un
vendeur de flèches de sauvages et de têtes d'Indiens boucanées. Donc
on rencontrait alors des dessins, et des dessins de l'école française
du XVIIIe siècle chez tous les brocanteurs de vieilleries quelconques.
Et j'ai le souvenir lointain d'une regrattière de la rue Jacob à la
cornette lorraine, qui, de sa porte quelquefois, me hélait, lorsque je
me rendais à l'École de Droit, me disant: «Jeune homme, j'ai pour vous
un petit dessin pas cher.» La vieille femme avait flairé un _pays_ à
qui elle aimait à vendre.
Et le beau temps des ventes, de ces ventes de dessins en l'hôtel
Bullion de la place de la Bourse, en l'hôtel de la rue des Jeûneurs,
où dans la solitude de la grande salle, il y avait bien en tout douze
personnes, et où un dessin, adjugé à 25 francs, faisait pousser des oh!
et des ah! comme pour une adjudication de fou, et où l'enchère était
suivie, pendant quelques minutes, de risées, et comme d'éternuments
de mépris, par deux ou trois contempteurs de l'école française
aux chapeaux roux. Je vois, je vois encore une des premières et
malheureuses ventes que faisait, en qualité d'expert, Thoré: vente dans
laquelle une série de préparations de têtes de femmes pastellées par
notre grand La Tour, et qui n'étaient pas encadrées, et qui n'étaient
pas même montées, mais tout bonnement enveloppées de papier de soie
dont on entortille les oranges, atteignaient avec une peine extrême
5 et 6 francs. Pas une ne dépassa ce prix. Et longtemps les ventes
durèrent ainsi, et longtemps mon frère ou moi, un La Bruyère dans notre
poche, pour tromper l'ennui de la vacation, nous allions tour à tour
conquérir à vil prix quelque précieux dessin: un dessin comme «l'Épouse
indiscrète» de Baudouin, ou les «Négrillons heiduques» de Portail.
Mais alors même les ventes n'apportaient à une collection que quelques
dessins. Ce qui la grossissait soudainement, c'étaient les _coups_, ces
acquisitions fortunées d'un marchand arrivant _premier_ après un décès
tout chaud, et lorsqu'on avait la chance de tomber dans l'emménagement
de l'achat. J'ai dans la mémoire une de ces heureuses affaires faites
par Danlos père, et où, pour quelques mille francs, il avait eu un
régiment de cartons, bondés des plus curieux dessins et des plus rares
estampes,--une collection à se vendre maintenant 500,000 francs. Dans
la boutique, une montagne, un entassement de vieux portefeuilles
éventrés, d'où se répandaient sur le plancher des morceaux de papier
montrant des coins de crayonnages adorables; dans l'arrière-boutique,
des amis, des bouteilles, des verres, et la célébration et le joyeux
arrosage du marché fêté à la cantonade.
«Eh!... combien ça, monsieur Danlos?»
Et Danlos, au bout de quelques instants, faisant sa rentrée dans la
boutique, en se grattant la tête de sa casquette violemment remuée sur
son occiput, vous prenait la chose de la main, et la regardant d'un
œil vague, et de côté, tout au bout de son bras tendu à la hauteur de
sa cuisse, vous disait au hasard un prix fort cher... pour le temps,
mais bien bon marché pour aujourd'hui.
Ah! l'heureuse époque pour un collectionneur, que ces années où, du
lever au coucher du jour, il y avait chez les marchands d'estampes dix
jours entiers à regarder des dessins français, et de quoi pour un homme
qui aurait eu plus d'argent que je n'en avais alors dans ma poche, de
quoi en charger un fiacre.
Et les pittoresques silhouettes de marchands, hélas! tous défunts.
Tout d'abord le père Blaisot, le descendant du libraire établi au
XVIIIe siècle sur les marches du grand escalier de Versailles, le doyen
des marchands d'estampes, qui avait eu d'abord la petite boutique de
la rue Guénégaud, puis le long boyau de la rue Taitbout, où furent
exposés tant de beaux et précieux dessins, enfin le grand magasin de
la rue de Rivoli: un petit homme maigre, toujours en cravate blanche,
avec du jovial et du renarré sur la physionomie, et une seule dent
dans la bouche. On le rencontrait trottinant dans tous les quartiers
de Paris, une gravure, un dessin, une toile sous le bras, qu'il vous
mettait sous le nez en pleine rue. Un homme de goût, un connaisseur,
le seul _tenant_ dans sa profession pour l'école française, et le
seul concurrent redoutable dans les ventes d'alors. Au fond bonhomme
sympathique à ses jeunes clients, s'intéressant à leurs collections.
Une des dernières fois que je l'ai vu avant sa mort, c'était le 8
septembre 1870, un jour où j'étais allé voir les travaux du fort de
Montretout. Des 20,000 ouvriers qui devaient remuer la terre, il y
en avait bien en tout deux ou trois cents, mais que regardait, avec
une inquiétude suffisante, le père Blaisot, en cravate blanche, d'une
petite vigne toute chargée de ceps de raisins noirs: une vigne, sa
propriété où était arrêtée la construction de la maison dans laquelle
sa vieillesse voulait respirer l'air pur de la colline, après avoir
respiré tant d'air putride de salles de vente.
Un autre singulier petit homme,--celui-là tout en boule,--était Mayor,
le marchand de dessins anglais, qui, dans sa figure rondelette et
blême, avait deux petits yeux noirs, assez semblables à des pépins,
dans un quartier de poire, et un nez qui était comme une gousse de
piment. Perpétuellement à cheval sur Londres et sur Paris, Mayor avait
ses dessins dans de grandes boîtes, et vous les montrait au fond d'un
appartement aussi sombre que les boutiques des anciens marchands de
drap de Paris. Debout devant vous, il tirait de ses boîtes posées sur
le parquet des dessins qu'il vous présentait, et cela indéfiniment.
Vous aviez beau demander grâce, il allait toujours avec la régularité
mécanique d'un automate, un sourire en fer à cheval d'une caricature du
_Punch_, et un nez qui, par l'afflux du sang à sa tête à tout moment
penchée à terre, passait de la couleur écarlate à la couleur aubergine.
Je soupçonne mon ami Mayor d'avoir parachevé bon nombre de Watteau que
le Maître avait laissés à l'état de croquis.
Mais parlons un peu du vieux Guichardot, du temps de ma jeunesse, où il
habitait la rue Saint-Thomas du Louvre, en un logis qui était le vrai
cadre de l'original personnage.
Une rue d'ombre et de silence, où rarement s'aventurait le soleil,
où jamais ne passait une voiture. Guichardot avait dans cette rue
une boutique, une espèce de resserre rustique, aux volets clos, et
contre les murs de laquelle montaient jusqu'au plafond des cartons,
des cartons, des cartons comme je n'en ai vu nulle part, et tout
remplis de dessins de toutes les écoles et qu'on n'avait jamais songé à
débrouiller. Là dedans, c'était une odeur de papier moisi, délectable
et prometteuse pour un amateur. Avec une lenteur qui désespérait votre
impatience, Guichardot vous apportait une chaise cassée, puis un carton
qu'il plaçait dans une filtrée de jour venant de la porte de la rue
entre-bâillée, et dénouait longuement, longuement les cordons... Enfin,
au milieu de l'effarement de cloportes fuyant dans tous les sens à
travers les dessins, commençait la séance. Lui, placé derrière vous,
regardait par-dessus votre épaule chaque dessin que vous regardiez,
avec un regard énigmatique de son bon œil. Les heures passaient, une
nuit rembranesque remplissait la boutique, une pénétrante humidité
vous tombait sur les épaules comme une petite pluie invisible, la
fatigue de voir commençait à vous venir... et lorsque vous vous
retourniez, et que vous retrouviez cet œil narquois, et cet autre
bouché par un morceau de taffetas noir, et cette houppelande qui avait
des blanchiments imitant le salpêtre sur un vieux mur, il vous venait
le sentiment d'avoir dans le dos un être fantastique: le gnome des
vieux dessins.
* * * * *
Oui, pour terminer, rien n'était plus facile et à meilleur marché, dans
ce temps, que de faire une collection de dessins français du XVIIIe
siècle: seulement, il y avait dans l'atmosphère un si énorme dédain
pour cette école, les gens que vous connaissiez faisant de la peinture,
vous plaignaient avec des regards si tristes, vous passiez pour un
homme tellement privé de goût par les Dieux, qu'il fallait avoir un
grand mépris de l'opinion des autres, pour la faire, cette collection!