Une porte du vestibule ouvre à droite dans la salle à manger: une vraie
boîte comme je les aime, et où ne se voient ni murs ni plafond sous les
tapisseries.
Une suite de panneaux qui décorait autrefois un pavillon de musique
dans un jardin, s'est trouvée, une suite qui recouvre, sans qu'il
y manque un pouce, les quatre parois avec leurs angles coupés. Ces
tapisseries, exécutées sur les dessins de Leprince et de Huet, mettent
contre les murailles un paysage de fantaisie, où se mêle le rustique
théâtral de Boucher aux perspectives de terrasses à balustres de
Lajoue, aux lointains d'île enchantée de Watteau. Et le paysage de
convention est peuplé par une création adorablement mensongère: des
gardeuses de moutons enrubannées, des Tircis poudrés à blanc, des
fileuses de campagne aux _engageantes_ de dentelle, des chasseresses
vêtues de l'habit rouge de Vanloo dans sa partie de chasse, et de
petits paysans faunins chevauchant des chèvres: tout ce monde détaché
d'un _fond blanc_, de ce fond précieux qui est l'enveloppement,
l'atmosphère tendre des jolies tapisseries du XVIIIe siècle, et dans
l'harmonie crémeuse duquel, sous les jeux du jour, le rose, le bleu, le
jaune soufre sont à tout moment sillonnés de l'illumination brillantée
de la soie transperçant la laine. Riants tableaux qu'encadrent, courant
sur un vert, couleur de vieille mousse, des arabesques enguirlandées
de chutes de fleurs et de lambrequins amarante. Au plafond, c'est une
tapisserie d'Aubusson représentant la composition de Lancret gravée
sous le nom de l'ADOLESCENCE. Malheureusement, cette tapisserie
achetée à Munich en 1873, et sans doute prise en quelque château
français pendant la guerre,--et qui n'avait guère moins souffert que la
France,--fut si malheureusement réparée à deux reprises différentes,
qu'il a été nécessaire de prier l'ami Eugène Giraud de la repeindre un
peu,--et peut-être l'a-t-il repeinte avec trop de générosité?
Sur ces murs de peinture tissée qui ne souffrent aucune décoration,
rien que deux grands bras en bronze doré, mettant sur le panneau du
fond leur riche serpentement contourné, et dressant leur feuillage de
rocaille, d'où la bobèche sort et s'épanouit comme l'efflorescence
vigoureuse jaillissant du resserrement et du nœud d'une branche. Un
beau et libre travail de bronze doré, qui n'a dans sa perfection quoi
que ce soit du fini sec, du travail _perlé_ moderne.
Le merveilleux art industriel que l'art des Meissonier, des Gouthière,
et de tant de grands inconnus, pétrisseurs de bronze doré, fabricateurs
de ces robustes et élégantes choses qui ont l'air de sculptures
tournées dans un or malléable! Quel assouplissement de la matière
rebelle, et les habiles caresses des ciselets sur cette fonte qui
perd sa rigidité et prend quelque chose de la mollesse de son modèle
en cire! Ces bronzes dorés, j'en possède quelques-uns qui sont de
remarquables échantillons de la large facture de Meissonier, et de la
facture précieuse des bronziers de la fin du siècle. J'ai dans mon
antichambre un portoir, un des plus purs spécimens de cette rocaille,
au départ semblable au dos bombé et sinueux d'un coquillage, et qui
se creuse, et se renfle, et ondule, et serpente, et se branche, et se
termine en des tiges ornementales qui ont pour boutons de fleurs ces
perles longues qu'on dirait les larmes de la sculpture. Et l'or de ce
portoir, si tranquille et si reposé en son éclat sourd, cet or qui a,
pour lui, cette patine que le temps apporte aux vieux métaux! Parmi mes
porcelaines de Chine est une gourde plate en céladon, montée dans le
temps, et dont la monture est une des plus délicates montures du XVIIIe
siècle. La gourde, au socle et au goulot à palmettes, est enguirlandée
du flottement léger, soulevé par parties, et comme battant contre le
vase, de quatre rameaux de branchages étoilés de fleurettes, attachés
en haut sur les côtés par des nœuds de rubans, et s'entrecroisant au
rentrant des deux panses de la gourde. Et là-dessus une dorure mate
imitant le chagriné de la feuille, et au milieu de laquelle brille
seulement le bruni des pétales. Parmi mes bijoux en bronze doré,
n'oublions pas une paire de flambeaux en forme de carquois dont les
perles, les branches de lauriers, un entrelacement de myrte aux grains
brillant dans les intersections des feuilles, les ailettes du carquois,
sont de cette ciselure inimitable, poussée au dernier fini, et qui, en
son net détachement, n'a rien de coupant.
Mais à la description de ces bronzes dorés, il faut joindre la
description des bronzes, où le bronze florentin des corps nus de femmes
et d'hommes et d'enfants s'allie avec tant de goût aux accessoires
dorés. Voici une paire de candélabres, un premier exemplaire des
modèles bien connus de Clodion: le faunin aux pieds de bouc et la
petite fille couronnée de pampres, tous deux si joliment à cheval sur
la double branche du candélabre et semblant s'y balancer. Le beau gras
et le chaud ton obscur du bronze au milieu de l'or du socle, de l'or
de ces deux bras pareils à des thyrses tordus d'où pendillent des
raisins dans de la vigne! L'intelligente entente de l'ornementation,
et le soin et l'amour avec lesquels l'ouvrier du temps a parfait sa
tâche, et le riche objet d'art que sont ces deux candélabres, qui ont
cependant,--signature de l'époque,--de simples écrous en fer pour le
rattachement des pièces! Ces deux candélabres ont pour milieu, sur la
cheminée du petit salon, un Cupidon, dont je ne connais pas de double,
et que je ne sais à quel sculpteur français du XVIIIe siècle attribuer.
Debout, la tête baissée, le corps fléchi en avant, son carquois d'or
tombé sur un socle de marbre blanc, il essaye du bout d'un de ses
doigts le piquant d'une flèche. Un Amour qui n'a rien des rondeurs de
Boucher, mais un Amour élancé à la longueur éphébique de ces génies de
l'Hymen, dressés en haut des lettres de faire part de mariage de la fin
du siècle, un bronze d'un modelage des plus savants et dont les jambes
ont la filée ressentie des jambes d'un bronze italien du XVIe siècle.
Un mobilier des plus simples que le mobilier de la salle à manger:
une table et huit chaises sculptées par Mazaros à ses débuts, et
encore dans les angles coupés deux meubles de deux civilisations bien
différentes.
L'un est une servante en bois de rose, aux angles de bronze doré,
à la galerie de cuivre entourant la tablette de marbre blanc: la
servante sur laquelle successivement ma grand'mère et ma mère se sont
fait apporter leur chocolat. L'autre meuble, c'est un grand écran,
derrière lequel les _daïmios_ se tiennent dissimulés à la porte de
leur habitation: un panneau de trois pieds de hauteur merveilleusement
sculpté sur les deux faces, et dont un côté représente un pêcher en
fleurs, et le revers un rocher fleuri d'iris d'eau.
Sur la cheminée, entre la rocaille argentée de deux flambeaux à trois
branches portant les armes d'un cardinal, luit dans la blancheur
polie du Paros un petit marbre de Falconet: une baigneuse à moitié
accroupie, à moitié agenouillée, et essuyant, de la torsade de ses
cheveux ramenée et épandue sur sa poitrine, une goutte d'eau restée
au bout d'un de ses seins, dans un ramassement du torse, où apparaît,
délicieusement tortillée, la grâce abattue, fluette, allongée de son
petit corps. Une sculpture où il y a du Corrège dans une matière, pour
ainsi dire, voluptueuse, et que la lumière pénètre presque comme de la
chair vivante.
Cette statuette, ces tapisseries éclairées du doux feu des bougies d'un
lustre et de candélabres, alors qu'elles garnissaient notre ancienne
salle à manger de la rue Saint-Georges, ont vu de gais dîners, de gais
soupers. Janin, Gautier, Murger, de Beauvoir, Gavarni qui arrivait
toujours en retard, et à qui on mettait une montre dans son assiette
pour lui reprocher son inexactitude, et encore de très spirituels gens,
pas du tout célèbres, ont été charmants de verve et de gaieté entre
ces tentures. Il y avait en ce temps à la cave un certain Léoville, et
un extraordinaire Saint-Péray, achetés à une vraie vente de diplomate,
qui mettaient les convives en joie et en aimable folie, et avec ces
deux vins nous possédions une cuisinière très forte sur le pudding,
la _pasta frolla_, le _kari_, et nombre de plats étrangers vers la
confection desquels elle était poussée par une vocation bizarre, une
curiosité d'exotisme culinaire. Elle avait, cette espèce d'artiste
passionnée pour son art, une cuisine qui parlait à l'imagination de
l'estomac: qualité rare! Et vraiment l'on faisait, dans notre petit
quatrième, du manger pas ordinaire à Paris. Les Parisiens dînent de
l'architecture des plats montés, du damassé du linge, de l'éclat des
cristaux, des fleurs qui sont sur la table, de la cravate blanche des
domestiques, mais de beurre à 30 sous la livre, mais de vin ordinaire
qui vient de chez le marchand de vins d'à côté; mais de poisson aux
arêtes imprimées en bistre sur les filets, les malheureux ne se
doutent en aucune façon! Il n'y a positivement que les provinciaux
ou les hommes d'origine provinciale pour avoir ce qu'on appelle la
_gueule fine_, et pour aimer la cuisine délicate, la cuisine que font
seulement les femmes. Un gourmand émérite, M. de Montalivet, même en
ses ministères, n'eut jamais de chef. Moi donc, qui suis de la province
que je regarde comme la province des plats cuisinés, fricotés, mijotés
avec le plus d'amour et d'art, j'avais eu l'ambition d'introduire à mes
dîners un peu de vraie cuisine lorraine. Et pour cela j'accomplissais
presque une œuvre méritoire: je faisais venir à mes frais à Paris,
et m'engageais à loger et à nourrir pendant tout le carême, un vieux
cordon bleu des Vosges, ancienne cuisinière d'évêque, demeurée très
dévote et prise de la tentation de faire un carême dans la capitale,
où elle n'était jamais venue. Il s'agissait de la bisque d'écrevisse
et du salmis de bécasse! Me comprenez-vous bien? d'une bisque qui ne
fût pas cette odieuse panade de crevettes et de blé de Turquie colorée
avec quelques gouttes d'une teinture pourpre, mais un vrai beurre
d'écrevisse obtenu avec les coquilles pilées et sur lequel sont étalées
les plus belles queues; d'un salmis de bécasse qui ne fût pas cette
ratatouille avec une liaison rousse, mais un salmis parfumé de baies
de genièvre, dans une vraie sauce de coloriste, une sauce chaudement
noire, où il y a comme des yeux d'huile.
Dans ce temps, il faut le dire, nous étions deux: c'était presque un
ménage qui recevait.... Aujourd'hui la salle à manger d'Auteuil n'est
plus que la salle à manger d'un vieil homme seul, qui aime mieux la
salle à manger des autres.