Sur le boulevard Montmorency, au n° 53, s'élève une maison portant,
encastré dans son balcon, un profil lauré de Louis XV, en bronze
doré, qui a tout l'air d'être le médaillon, dont était décorée la
tribune de musique de la salle à manger de Luciennes, représenté dans
l'aquarelle de Moreau que l'on voit au Louvre. Cette tête, que quelques
promeneurs regardent d'un œil farouche, n'est point,--ai-je besoin de
le dire?--une affiche des opinions politiques du propriétaire, elle est
tout bonnement l'enseigne d'un des nids les plus pleins de choses du
XVIIIe siècle qui existent à Paris.
La porte noire, que surmonte un élégant dessus de grille de chapelle
jésuite en fer forgé, la porte ouverte, du bas de l'escalier, de
l'entrée du vestibule, du seuil de la maison, le visiteur est accueilli
par des terres cuites, des bronzes, des dessins, des porcelaines du
siècle aimable par excellence, mêlés à des objets de l'Extrême-Orient,
qui se trouvaient faire si bon ménage dans les collections de Madame de
Pompadour et de tous les _curieux_ et les _curiolets_ du temps.
La vie d'aujourd'hui est une vie de combattivité; elle demande dans
toutes les carrières une concentration, un effort, un travail, qui, en
son foyer enferment l'homme, dont l'existence n'est plus extérieure
comme au XVIIIe siècle, n'est plus papillonnante parmi la société
depuis ses dix-sept ans jusqu'à sa mort. De notre temps on va bien
encore dans le monde, mais toute la vie ne s'y dépense plus, et le
_chez-soi_ a cessé d'être l'hôtel garni où l'on ne faisait que coucher.
Dans cette vie assise au coin du feu, renfermée, sédentaire, la
créature humaine, et la première venue, a été poussée à vouloir les
quatre murs de son _home_ agréables, plaisants, amusants aux yeux; et
cet entour et ce décor de son intérieur, elle l'a cherché et trouvé
naturellement dans l'objet d'art pur ou dans l'objet d'art industriel,
plus accessible au goût de tous. Du même coup, ces habitudes moins
mondaines amenaient un amoindrissement du rôle de la femme dans la
pensée masculine; elle n'était plus pour nous l'occupation galante de
toute notre existence, cette occupation qui était autrefois la carrière
du plus grand nombre, et, à la suite de cette modification dans les
mœurs, il arrivait ceci: c'est que l'intérêt de l'homme, s'en allant
de l'être charmant, se reportait en grande partie sur les jolis objets
inanimés dont la passion revêt un peu de la nature et du caractère
de l'amour. Au XVIIIe siècle, il n'y a pas de _bibeloteurs_ jeunes:
c'est là la différence des deux siècles. Pour notre génération, la
_bricabracomanie_ n'est qu'un bouche-trou de la femme qui ne possède
plus l'imagination de l'homme, et j'ai fait à mon égard cette remarque,
que, lorsque par hasard mon cœur s'est trouvé occupé, l'objet d'art ne
m'était de rien.
Oui, cette passion devenue générale, ce plaisir solitaire, auquel se
livre presque toute une nation, doit son développement au vide, à
l'ennui du cœur, et aussi, il faut le reconnaître, à la tristesse
des jours actuels, à l'incertitude des lendemains, à l'enfantement,
les pieds devant, de la société nouvelle, à des soucis et à des
préoccupations qui poussent, comme à la veille d'un déluge, les désirs
et les envies à se donner la jouissance immédiate de tout ce qui les
charme, les séduit, les tente: l'oubli du moment dans l'assouvissement
artistique.
Ce sont ces causes, et incontestablement l'éducation de l'œil des
gens du XIXe siècle, et encore un sentiment tout nouveau, la tendresse
presque humaine pour les _choses_, qui font, à l'heure qu'il est, de
presque tout le monde, des collectionneurs et de moi en particulier le
plus passionné de tous les collectionneurs.