Palerme s’endormait; la mer Tyrrhénienne

LES CLIMATS

[Illustration]

LES CLIMATS

Cette édition établie par

F-L. SCHMIED

pour la Société du

LIVRE CONTEMPORAIN

et sous la direction de Eug.

Renevey et H. Michel-Dansac

a été tirée à 125 exemplaires.

_Dépôt légal_

_TU VIENS DE TROP GONFLER MON CŒUR

POUR L’ESPACE QUI LE CONTIENT_...

_SHAKESPEARE_

[Illustration]

COMTESSE DE NOAILLES

LES

CLIMATS

[Illustration]

SOCIÉTÉ DU LIVRE CONTEMPORAIN

## PARIS 1924 ##

SYRACUSE

[Illustration]

_Excite maintenant tes compagnons du_

_chœur à célébrer l’illustre Syracuse!_...

_PINDARE._

Je me souviens d’un chant du coq, à Syracuse!

Le matin s’éveillait, tempétueux et chaud;

La mer, que parcourait un vent large et dispos,

Dansait, ivre de force et de lumière infuse!

Sur le port, assailli par les flots aveuglants,

Des matelots clouaient des tonneaux et des caisses,

Et le bruit des marteaux montait dans la fournaise

Du jour, de tous ces jours glorieux, vains et lents;

J’étais triste. La ville illustre et misérable

Semblait un Prométhée sur le roc attaché;

Dans le grésillement marmoréen du sable

Piétinaient les troupeaux qui sortaient des étables;

Et, comme un crissement de métal ébréché,

Des cigales mordaient un blé blanc et séché.

Les persiennes semblaient à jamais retombées

Sur le large vitrail des palais somnolents;

Les balcons espagnols accrochaient aux murs blancs

Broyés par le soleil, leurs ferrures bombées:

Noirs cadenas scellés au granit pantelant...

Dans le musée, mordu ainsi qu’un coquillage

Par la ruse marine et la clarté de l’air,

Des bustes sommeillaient,--dolents, calmes visages,

Qui s’imprègnent encor, par l’éclatant vitrage,

De la vigueur saline et du limpide éther.

Une craie enflammée enveloppait les arbres;

Les torrents secs n’étaient que des ravins épars,

De vifs géraniums, déchirant le regard,

Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de marbre...

## Je sentais s’insérer et brûler dans mes yeux

Cet éclat forcené, inhumain et pierreux.

Une suture en feu joignait l’onde au rivage.

J’étais triste, le jour passait. La jaune fleur

Des grenadiers flambait, lampe dans le feuillage.

Une source, fuyant l’étreignante chaleur,

Désertait en chantant l’aride paysage.

Parfois sur les gazons brûlés, le pourpre épi

Des trèfles incarnats, le lin, les scabieuses,

Jonchaient par écheveaux la plaine soleilleuse,

Et l’herbage luisait comme un vivant tapis

Que n’ont pas achevé les frivoles tisseuses.

Le théâtre des Grecs, cirque torride et blond,

Gisait. Sous un mûrier, une auberge voisine

Vendait de l’eau: je vis, dans l’étroite cuisine,

Les olives s’ouvrir sous les coups du pilon

Tandis qu’on recueillait l’huile odorante et fine.

Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers

Caressaient, doigts légers, les murailles bleuâtres.

D’humbles, graves passants s’interpellaient; les pieds

Des chevreaux au poil blanc, serrés autour du pâtre,

Faisaient monter du sol une poudre d’albâtre.

Un calme inattendu, comme un plus pur climat,

Ne laissait percevoir que le chant des colombes.

Au port, de verts fanaux s’allumaient sur les mâts,

Et l’instant semblait fier, comme après les combats

Un nom chargé d’honneur sur une jeune tombe.

C’était l’heure où tout luit et murmure plus bas...

La fontaine Aréthuse, enclose d’un grillage,

Et portant sans orgueil un renom fabuleux,

Faisait un bruit léger de pleurs et de feuillage

Dans les frais papyrus, élancés et moelleux...

Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours étonne

Par l’insistante angoisse et la muette ardeur.

La lune plongeait, telle une blanche colonne,

Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur.

Un solitaire ennui aux astres se raconte:

Je contemplais le globe au front mystérieux,

Et qui, ruine auguste et calme dans les cieux,

Semble un fragment divin, retiré, radieux

De vos temples, Géla, Ségeste, Sélinonte!

## O nuit de Syracuse: Urne aux flancs arrondis!

Logique de Platon! Ame de Pythagore!

Ancien Testament des Hellènes; amphore

Qui verses dans les cœurs un vin sombre et hardi,

Je sais bien les secrets que ton ombre m’a dits.

Je sais que tout l’espace est empli du courage

Qu’exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants;

Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages

Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang.

Je sais que des soldats, du haut des promontoires,

Chantant des vers sacrés et saluant le sort,

Se jetaient en riant aux gouffres de la mort

Pour retomber vivants dans la sublime Histoire!

Ainsi ma nuit passait. L’ache, l’anet crépu

Répandaient leurs senteurs. Je regardais la rade;

La paix régnait partout où courut Alcibiade,

Mais,--noble obsession des âges révolus,--

L’éther semblait empli de ce qui n’était plus...

J’entendis sonner l’heure au noir couvent des Carmes.

L’espace regorgeait d’un parfum d’orangers.

J’écoutais dans les airs un vague appel aux armes...

## Et le pouvoir des nuits se mit à propager

L’amoureuse espérance et ses divins dangers:

O désir du désir, du hasard et des larmes!

[Illustration]

LES SOIRS DU MONDE

[Illustration]

O soirs que tant d’amour oppresse,

Nul œil n’a jamais regardé

Avec plus de tendre tristesse

Vos beaux ciels pâles et fardés!

J’ai délaissé dès mon enfance

Tous les jeux et tous les regards,

Pour voguer sans peur, sans défense,

Sur vos étangs qui veillent tard.

Par vos langueurs à la dérive,

Par votre tiède oisiveté,

Vous attirez l’âme plaintive

Dans les abîmes de l’été...

## O soir naïf de la Zélande,

Qui, timide, ingénu, riant,

Semblez raconter la légende

Des pourpres étés d’Orient!

Soir romain, aride malaise,

Et ce cri d’un oiseau perdu

Au-dessus du palais Farnèse,

Dans le ciel si sec, si tendu!

Soir bleu de Palerme embaumée,

Où les parfums épais, fumants,

S’ajoutent à la nuit pâmée

Comme un plus fougueux élément.

Sur la vague tyrrhénienne,

Dans une vapeur indigo,

Un voilier fend l’onde païenne

Et dit: «Je suis la nef Argo!»

Par des ruisseaux couleur de jade,

Dans des senteurs de mimosa,

La fontaine arabe s’évade,

Au palais roux de la Ziza.

Dans le chaud bassin du Musée,

Les verts papyrus, s’effilant,

Suspendent leur fraîche fusée

A l’azur sourd et pantelant:

O douceur de rêver, d’attendre

Dans ce cloître aux loisirs altiers

Où la vie est inerte et tendre

Comme un repos sous les dattiers!

## Catane où la lune d’albâtre

Fait bondir la chèvre angora,

Compagne indocile du pâtre

Sur la montagne des cédrats!

Derrière des rideaux de perles,

Chez les beaux marchands indolents,

Des monceaux de fraises déferlent

Au bord luisant des vases blancs.

Quels soupirs, quand le soir dépose

Dans l’ombre un surcroît de chaleur!

L’œillet, comme une pomme rose,

Laisse pendre sa lourde fleur.

L’emportement de l’azur brise

Le chaud vitrail des cabarets

Où le sorbet, comme une brise,

Circule, aromatique et frais.

La foule adolescente rôde

Dans ces nuits de soufre et de feu;

Les éventails, dans les mains chaudes,

Battent comme un cœur langoureux.

## Blanc sommeil que l’été surmonte

Des fleurs, la mer calme, un berger;

O silence de Sélinonte

Dans l’espace immense et léger!

Un soir, lorsque la lune argente

Les temples dans les amandiers,

J’ai ramassé près d’Agrigente

L’amphore noire des potiers;

Et sur la route pastorale,

Dans la cage où luisait l’air bleu,

Une enfant portait sa cigale,

Arrachée au pin résineux...

## J’ai vu les nuits de Syracuse,

Où, dans les rocs roses et secs,

On entend s’irriter la Muse

Qui pleure sur dix mille Grecs;

J’ai, parmi les gradins bleuâtres,

Vu le soleil et ses lions

Mourir sur l’antique théâtre,

Ainsi qu’un sublime histrion;

Et, comme j’ai du sang d’Athènes,

A l’heure où la clarté s’enfuit,

J’ai vu l’ombre de Démosthène

Auprès de la mer au doux bruit...

## Mais ces mystérieux visages,

Ces parfums des jardins divins,

Ces miracles des paysages

N’enivrent pas d’un plus fort vin

Que mes soirs de France, sans bornes,

Où tout est si doux, sans choisir;

Où sur les toits pliants et mornes

L’azur semble fait de désir;

Où, là-bas, autour des murailles,

Près des étangs tassés et ronds,

S’éloigne, dans l’air qui tressaille,

L’appel embué des clairons...

[Illustration]

[Illustration]

LE PORT DE PALERME

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,

Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit

Que faisaient les marchands, divisés par la fraude.

Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,

Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui...

* * * * *

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,

Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir

Cet éternel souhait du cœur humain: partir!

## Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine

Dans ces cieux où le soir est si lent à venir...

* * * * *

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève

Sur la ville et le port que son aile assainit.

Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.

J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,

Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,

Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

* * * * *

Qu’est-ce donc qui troublait cet horizon comblé?

La beauté n’a donc pas sa guérison en elle?

Par leurs puissants parfums les soirs sont accablés;

La palme au large cœur souffre d’être si belle;

Tout triomphe, et pourtant veut être consolé!

Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres?

Ces jardins exhalant des parfums sanglotants?

Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre

Dans l’espace intrigué, qui se tait, qui attend?

## A ces heures du soir où les mondes se plaignent,

O mortels, quel amour pourrait vous rassurer?

C’est pour mieux sangloter que les êtres s’étreignent;

Les baisers sont des pleurs, mais plus désespérés.

La race des vivants, qui ne veut pas finir,

Vous a transmis un cœur que l’espace tourmente,

Vous poursuivez en vain l’incessant avenir...

C’est pourquoi, ô forçats d’une éternelle attente,

Jamais la volupté n’achève le désir!

[Illustration]

DANS L’AZUR ANTIQUE

[Illustration]

_Espérances des humains, légères déesses_...

_DIOTIME D’ATHÈNES._

Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,

Où chaque fragment d’air fascine comme un disque,

Rome, lourde d’été, avec ses obélisques

Dressés dans les agrès luisants du soleil d’or,

Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port

Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes,

Vers l’amour fabuleux de la reine d’Egypte.

Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir

Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir.

Un cyprès balançait mollement sous la brise

Sa cime délicate, entr’ouverte au vent lent,

Et un jet d’eau montait dans l’azur jubilant

Comme un cyprès neigeux qu’un vent léger divise...

J’errais dans les villas, où l’air est imprégné

Du solennel silence où rêve Polymnie;

Je voyais refleurir le temps que remanie

La vie ingénieuse, incessante, infinie;

Et, comme un messager antique et printanier,

De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.

Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre

M’attirait: à travers ses lèvres, ses paupières,

On voyait fuir, jaillir l’azur torrentiel;

Et ce masque semblait, avec la voix du ciel,

Héler l’amour, l’espoir, les avenirs farouches.

Une même clameur s’élançait de ma bouche,

Et, pleine de détresse et de félicité,

Je m’en allais, les bras jetés vers la beauté!...

## J’ai vu les lieux sacrés et sanglants de l’Histoire,

Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux,

La nostalgique paix des Arches des Victoires

Où l’azur fait rouler son char silencieux.

J’ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve,

Elancé dans l’éther et tordu de plaisir,

Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève

Le fruit délicieux du douloureux désir.

Les soirs de Sybaris et la mer africaine

Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur;

L’Arabie en chantant me jetait ses fontaines,

Les âmes me suivaient à ma suave odeur.

Comme l’âpre Sicile épique et sulfureuse,

Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs,

Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse,

Brillait comme un fronton de marbre et de safran!

Un jour, l’été flambait, le temple de Ségeste

Portait la gloire d’être éternel sans effort,

Et l’on voyait monter, comme un arpège agreste,

Le coteau jaune et vert dans sa cithare d’or!

Le blanc soleil giclait au creux d’un torrent vide;

Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs

S’ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides

Mettaient dans l’air comblé des obstacles d’odeurs.

Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques

Avec un soin si gai, si chaud, si diligent,

Que l’imposant destin des pierres léthargiques

Semblait ressuscité par des veines d’argent!

Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues:

Je contemplais le sort, la paix, l’azur si long,

Et parfois je croyais voir surgir dans la nue

La lance de Minerve et le front d’Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable,

Où rien n’est déchirant, impétueux ou vil,

Je songeais lentement au bonheur misérable

De retrouver tes yeux où finit mon exil...

* * * * *

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d’Euterpe,

Dont j’ai fait retentir l’azur universel

Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe,

Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!

Je quitte les regrets, la volonté, le doute,

Et cette immensité que mon cœur emplissait,

Je n’entends que les voix que ton oreille écoute,

Je ne réciterai que les chants que tu sais!

Je puiserai l’été dans ta main faible et chaude,

Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants

Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde,

Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!

Car, quels que soient l’instant, le jour, le paysage,

Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il

Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage

Comme un tissu divin dont je compte les fils?...

[Illustration]

LE DÉSERT DES SOIRS

[Illustration]

Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu’un marbre,

Le miroir du soleil étale un bleu cerceau.

Comme un troupeau secret d’aériens chevreaux

La rapace chaleur a dévoré les arbres.

Palerme est un désert au blanc scintillement,

Sur qui le parfum met un dais pesant et calme...

Les stores des villas, comme de jaunes palmes,

Aux vérandas qui n’ont ni portes ni vitrail

Sont suspendus ainsi que de frais éventails.

La mer a laissé choir entre les roses roches

Son immense fardeau de plat et chaud métal.

Un mur qu’on démolit vibre au contact des pioches;

Une voiture flâne au pas d’un lent cheval,

Tandis que, sous l’ombrelle ouverte sur le siège,

Un cocher sarrasin mange des citrons mous.

La chaleur duveteuse est faible comme un liège;

Sa molle densité a d’argentins remous.

Je suis là: je regarde et respire; que fais-je?

Puisque cet horizon que mon regard contient

Et que je sens en moi plus aigu qu’une lame,

Mon esprit ne peut plus l’enfoncer dans le tien...

Je dédaigne l’espace en dehors de ton âme...

[Illustration]

A PALERME, AU JARDIN TASCA...

[Illustration]

J’ai connu la beauté plénière,

Le pacifique et noble éclat

De la vaste et pure lumière,

A Palerme, au jardin Tasca.

Je me souviens du matin calme

Où j’entrais, fendant la chaleur,

Dans ce paradis sous les palmes

Où l’ombre est faite par des fleurs.

L’heure ne marquait pas sa course

Sur le lisse cadran des cieux,

Où le lourd soleil spacieux

Fait bouillonner ses blanches sources.

J’avançais dans ces beaux jardins

Dont l’opulence nonchalante

Semble descendre avec dédain

Sur les passantes indolentes.

L’ardeur des arbres à parfums

Flamboyait, dense et clandestine;

Je cherchais parmi les collines

Naxos, au nom doux et défunt.

Comme des ruches dans les plaines,

Des entassements de citrons

Sous leurs arbres sombres et ronds

Formaient des tours de porcelaine.

Les parfums suaves, amers,

De ces citronniers aux fleurs blanches

Flottaient sur les vivaces branches

Comme la fraîcheur sur la mer.

Creusant la terre purpurine,

D’alertes ruisseaux ombragés

Semblaient les pieds aux bonds légers

De jeunes filles sarrasines!

Je me taisais, j’étais sans vœux,

Sans mémoire et sans espérance;

Je languissais dans l’abondance.

## O pays secrets et fameux,

J’ai vu vos grâces accomplies,

Vos blancs torrents, vos temples roux,

Vos flots glissants vers l’Ionie,

Mais mon but n’était pas en vous;

Vos nuits flambantes et précises,

Vos maisons qu’un pliant rideau

Livre au chaud caprice des brises;

Les pas sonores des chevreaux

Sur les pavés près des églises;

Vos monuments tumultueux,

Beaux comme des tiares de pierre,

Les hauts cyprès des cimetières,

Et le soir, la calme lumière

Sur les tombeaux voluptueux,

Les quais crayeux, où les boutiques,

Regorgeant de fruits noirs et secs,

Affichent la noblesse antique

Du splendide alphabet des Grecs;

L’étincelante ardeur du sol,

Où passent, riches caravanes,

Des mules vêtues en sultanes

Trottant sous de blancs parasols,

Toutes ces beautés étrangères

Que le cœur obtient sans effort,

N’ont que des promesses de mort

Pour une âme intrépide et fière,

Et j’ai su par ces chauds loisirs,

Par ce goût des saveurs réelles,

Qu’on était, parmi vos plaisirs,

Plus loin des choses éternelles

Qu’on ne l’était par le désir!...

[Illustration]

AGRIGENTE

[Illustration]

_O nymphe d’Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur_

_la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance!_

_PINDARE._

Le ciel est chaud, le vent est mou;

Quel silence dans Agrigente!

Un temple roux, sur un sol roux

Met son reflet comme une tente...

Les oiseaux chantent dans les airs;

Le soleil ravage la plaine;

Je vois, au bout de ce désert,

L’indolente mer africaine.

Brusquement un cri triste et fort

Perce l’air intact et sans vie;

La voix qui dit que Pan est mort

M’a-t-elle jusqu’ici suivie?

Et puis l’air retombe; la mer

Frappe la rive comme un socle;

Tout dort. Un fanal rouge et vert

S’allume au vieux port Empédocle.

L’ombre vient, par calmes remous;

Dans l’éther pur et pathétique

Les astres installent d’un coup

Leur brasillante arithmétique!

## Soudain, sous mon balcon branlant,

J’entends des moissonneurs, des filles

Défricher un champ de blé blanc,

Qui gicle au contact des faucilles;

Et leur fièvre, leur sèche ardeur,

Leur clameur nocturne et païenne

Imitent, dans l’air plein d’odeurs,

Le cri des nuits éleusiennes!

Un pâtre, sur un lourd mulet,

Monte la côte tortueuse;

Sa chanson lascive accolait

La noble nuit silencieuse;

Dans les lis, lourds de pollen brun,

Le bêlement mélancolique

D’une chèvre, ivre de parfums,

Semble une flûte bucolique.

## Donc, je vous vois, cité des dieux.

Lampe d’argile consumée,

Agrigente au nom spacieux,

Vous que Pindare a tant aimée!

Porteuse d’un songe éternel,

O compagne de Pythagore!

C’est vous cette ruche sans miel,

Cette éparse et gisante amphore!

C’est vous ces enclos d’amandiers,

Ce sol dur que les bœufs gravissent,

Ce désert de sèches mélisses,

Où mon âme vient mendier.

Ah! quelle indigente agonie!

Et l’on comprendrait mon émoi,

Si l’on savait ce qu’est pour moi

Un peu de l’Hellade infinie:

Car, sur ce rivage humble et long,

Dans ce calme et morne désastre,

Le vent des flûtes d’Apollon

Passe entre mon cœur et les astres!

L’AUBERGE D’AGRIGENTE

[Illustration]

_Rien ne vient à souhait aux mortels_...

_PAUL LE SILENTIAIRE._

Dans un de ces beaux soirs où le puissant silence

Répond soudain, dans l’ombre, à l’esprit, interdit

D’écouter cet élan venant des Paradis

Contenter le désir qu’on a depuis l’enfance;

Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le cœur,

Et, comme d’une mine où gisent des turquoises,

Viennent extraire en nous de secrètes lueurs,

Et guident vers les cieux notre pensive emphase;

Dans ces languides soirs qui font monter du sol

Des soupirs de parfums, j’étais seule, en Sicile;

Une cloche au son grave, ébranlant l’air docile,

Sonnait dans un couvent de moines espagnols.

Je songeais à la paix rigide de ces moines

Pour qui les nuits n’ont plus de déchirants appels.

## Sur le seuil échaudé du misérable hôtel

Où l’air piquant cuisait des touffes de pivoines,

Deux chevaux dételés, mystiques, solennels,

Rêvaient l’un contre l’autre, auprès d’un sac d’avoine.

La mer, à l’infini, balançait mollement

L’impondérable excès de la clarté lunaire.

Les chèvres au pas fin, comme un peuple d’amants

Se cherchaient à travers le sec et blanc froment:

L’impérieux besoin de dompter et de plaire

Rencontrait un secret et long assentiment...

La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice,

Regardait s’amasser l’amour sur les chemins;

Une palme éployait son pompeux artifice

Près des maigres chevaux qui, songeant à demain,

Aux incessants travaux de leur race indigente,

Se baisaient doucement.

Dans le moite jardin,

Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante!

Que j’étais triste alors, que mon cœur étouffait!

Un rêve catholique et sa force exigeante

M’empêchait d’écouter les bachiques souhaits

De la puissante nuit qui brille et qui fermente...

Et j’aimais ta douceur pudique et négligente,

Palmier de Bethléem sur le ciel d’Agrigente!

[Illustration]

L’ENCHANTEMENT DE LA SICILE

[Illustration]

_Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des_

_flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte._

_PINDARE._

Célestes horizons où mollement oscille

La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile,

Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs

Je n’ai rien oublié de la douceur des soirs:

Ni le dattier debout sur son ombre étoilée,

Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir,

Qui fait gicler son eau rigide et fuselée,

Ni l’hôtel du rivage aux teintes de safran,

Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines,

Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant,

Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine...

## Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur,

Le tropical jardin, les caféiers en fleurs,

Les sonores villas par la chaleur usées,

Et le bruit de satin des pigeons du musée!

Musée où je voyais l’Arabie et ses ors,

Ses pots de blanc mica, ses légers miradors

Imprégner de santal l’air où sa paix infuse,

Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant,

Qui darde sur les cœurs son désir et sa ruse,

Le grand bélier d’argent du port de Syracuse

Avait je ne sais quoi d’avide et de tonnant...

Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque,

J’abordais la chaleur de midi. Dans les vasques,

Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur.

Une voiture avec un baldaquin de toile

Menait à Baïra, dormant sur la hauteur

Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales,

Comme un mauresque hospice enduit d’un lait de chaux...

Montréal et son cloître ouvrait à l’azur chaud

Sa cuve où grésillaient les bananiers d’Afrique.

L’église, ruisselant de fières mosaïques,

Élançant ses piliers, minces comme des mâts,

Où l’or se suspendait en lumineuses grappes,

Ressemblait, par l’ardent et monastique éclat,

A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima,

Que l’on voit alanguie auprès d’un jeune pape...

Des muletiers passaient en bonnet espagnol;

La fleur de l’aloès reflétait sur le sol

Le miracle étonné d’un calice de braise.

Des enfants transportaient des paniers, où les fraises

Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim,

Comme un jet d’eau pourpré qui pique le bassin.

Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade,

Repoussait de ses cris et de ses sombres mains

L’assourdissant troupeau de hargneuses pintades

Qui mordait son fardeau et barrait le chemin;

Effronté, laissant voir son torse nu qu’il cambre,

Un jeune homme, allongé sur le jaune talus,

Regardait de ses yeux scintillants et velus

Le sublime soleil abonder sur ses membres

Comme un flot de liqueur coule d’un flacon d’ambre...

L’horizon tressaillait d’un vertige or et bleu.

## Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste,

La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux

Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu,

Le rivage d’Ulysse et celui de Jocaste,

L’herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux...

## Et je songeais,--puissante, éparse, solitaire,--

Mêlée au temps sans bord ainsi qu’aux éléments,

Attirant vers mon cœur, comme un étrange aimant,

Tous les rêves flottant sur l’amoureuse terre;

J’attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir...

Mais déçue aujourd’hui par tout ce qu’on espère,

Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir,

O mon cœur sans repos ni peur, je vous vénère

D’avoir tant désiré, sachant qu’il faut mourir!

[Illustration]

PALERME S’ENDORMAIT...

[Illustration]

Palerme s’endormait; la mer Tyrrhénienne

Répandait une odeur d’âcre et marin bétail:

Odeur d’algues, d’oursins, de sel et de corail,

Arôme de la vague où meurent les sirènes;

Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns,

Avait tant de hardie et vaste violence,

Qu’elle semblait une âpre et pénétrante offense

A la terre endormie et presque sans parfums...

Le geste de bénir semblait tomber des palmes;

Des barques s’éloignaient pour la pêche du thon,

Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes,

La figure des cieux que regardait Platon.

On entendait, au bord des obscures terrasses,

Se soulever des voix que la chaleur harasse,

Tous les mots murmurés semblaient confidentiels;

C’était un long soupir envahissant l’espace;

Et le vent, haletant comme un oiseau qu’on chasse,

En gerbes de fraîcheur s’enfuyait vers le ciel...

## Creusant l’ombre, écrasant la route caillouteuse,

L’indolente voiture où nous étions assis

S’enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse,

Sous le ciel nonchalant, immuable et précis;

C’était l’heure où l’air frais subtilement pénètre

La pierre au grain serré des calmes monuments;

Je n’étais pas heureuse en ces divins moments

Que l’ombre enveloppait, mais j’espérais de l’être,

Car toujours le bonheur n’est qu’un pressentiment:

On le goûte avant lui, sans jamais le connaître...

Dans un profond jardin qui longeait le chemin,

Des chats, l’esprit troublé par la saison suave,

Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d’esclaves.

Sur les ployants massifs d’œillets et de jasmins,

On entendait gémir leur ardente querelle

Comme un mordant combat de colombes cruelles...

## Puis revint le silence, indolent et puissant;

La voiture avançait dans l’ombre perméable.

Je songeais au passé; les vagues sur le sable

Avec un calme effort, toujours recommençant,

Déposaient leur fardeau de rumeurs et d’arômes...

Les astres, attachés à leur sublime dôme,

De leur secret regard, fourmillant et pressant,

Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent...

## Et l’espace des nuits devint retentissant

Du cri silencieux qui montait de mes rêves!...

[Illustration]

LES SOIRS DE CATANE

[Illustration]

Catane languissait, éclatante et maussade;

Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini

Portait un poids semblable à de pourpres grenades;

C’était l’heure où le jour a lentement fini

De harceler l’azur qu’il flagelle et poignarde.

Les voitures tournaient en molle promenade

Sous le moite branchage aux parfums infinis...

On voyait dans la ville étroite et sulfureuse

Les étudiants quitter les Universités;

Leur figure foncée, active et curieuse,

Rayonnait de hardie et fraîche liberté

Sous le fléau splendide et morne de l’été...

Bousculant les marchands de fruits et de tomates,

Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif,

Les chèvres au poil brun, uni comme l’agate,

Dans le soir oppressant et significatif,

Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate

Un exultant entrain satanique et lascif.

Comme un tiède ouragan presse et distend les roses,

Le soir faisait s’ouvrir les maisons, les rideaux;

Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses

Des nostalgiques corps, penchés hors du repos,

Comme on voit s’incliner des rameuses sur l’eau...

Des visages, des mains pendaient par les fenêtres,

Tant les femmes, ployant sous le poids du désir,

S’avançaient pour chercher, attirer, reconnaître,

Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir,

Le porteur éternel du rêve et du plaisir...

Tout glissait vers l’amour comme l’eau sur la pente.

Le ciel, languide et long, tel un soupir d’azur,

Étalait sa douceur langoureuse et constante

Où gisaient, comme l’or dans un fleuve ample et pur,

Les jasmins safranés mêlés aux citrons mûrs.

L’espace suffoquait d’une imprécise attente...

Élégants, débouchant de la rue en haillons,

Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre

Que d’électriques feux teintaient de bleus rayons.

Leur hâte ressemblait à des effusions,

Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre.

Des mendiants furtifs, quand nous les regardions,

Nous offraient des gâteaux couleur d’ambre et de plâtre.

Sur la place, où brillaient des palais d’apparat,

La foule vers minuit s’entassait, sinueuse:

Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras,

Un orchestre opulent jouait des opéras,

L’air se chargeait de sons comme une conque creuse;

Enfin tout se taisait; la foule restait tard.

On voyait les serments qu’échangeaient les regards,

Et c’était une paix limpide et populeuse...

Au lointain, par delà les façades, les gens,

La mer de l’Ionie, éployée et sereine,

Sous l’éclat morcelé de la lune d’argent,

Comme une aube mouillée élançait son haleine...

Les bateaux des pêcheurs, qu’un feu rouge éclairait,

Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses.

Le parfum du bétail marin, piquant et frais,

Ensemençait l’espace ainsi qu’un rude engrais.

Le ciel, ruche d’ébène aux étoiles fiévreuses,

A force de clarté semblait vivre et frémir...

## Et je vis s’enfoncer sur la route rocheuse

Un couple adolescent, qui semblait obéir

A cette loi qui rend muets et solitaires

Ceux que la volupté vient brusquement d’unir.

Et qui vont,--n’ayant plus qu’à songer et se taire,

Comme des étrangers qu’on chasse de la terre...

[Illustration]

[Illustration]

MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE

Les îles ont surgi des bleuâtres embruns...

O terrasses! balcons rouillés par les parfums!

Paysages figés dans de languides poses;

Plis satinés des flots contre les lauriers-roses;

Nostalgiques palmiers, poignants comme un sanglot,

Où des volubilis d’un velours indigo

Suspendent mollement leurs fragiles haleines!...

## Un papillon, volant sur les fleurs africaines,

Faiblit, tombe, écrasé par le poids des odeurs.

Hélas! on ne peut pas s’élever! La langueur

Coule comme un serpent de ce feuillage étrange,

Le thé, les camphriers se mêlent aux oranges.

Forêts d’Océanie où la sève, le bois

Ont des frissons secrets et de plaintives voix...

O vert étouffement, enroulement, luxure,

Crépitement de mort, ardente moisissure

Des arbres exilés, qu’usent en cet îlot

La caresse des vents et les baisers de l’eau...

## Et Pallanza, là-bas, sur qui le soleil flambe,

Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux,

Qui montre ses flancs d’or, mais dont les douces jambes

Se voilent des soupirs du lac voluptueux...

## O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumées,

Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang,

De revoir en son cœur, les paupières fermées,

Et tandis que la mort déjà sur nous descend,

Les suaves matins des îles Borromées!...

Je goûte vos parfums que les vents chauds inclinent,

Profonds magnolias, lauriers des Carolines...

## Les rames, sur les flots palpitants comme un cœur,

Imitent les sanglots langoureux du bonheur.

O promesse de joie, ô torpeur juvénile!

Une cloche se berce au rose campanile

Qui, délicat et fier, semble un cyprès vermeil;

Partout la volupté, la mélodie errante...

## O matin de Stresa, turquoise respirante,

Sublime agilité du cœur vers le soleil!

O soirs italiens, terrasses parfumées,

Jardins de mosaïque où traînent des paons blancs,

Colombes au col noir, toujours toutes pâmées,

Espaliers de citrons qu’oppresse un vent trop lent,

Iles qui sur Vénus semblent s’être fermées,

Où l’air est affligeant comme un mortel soupir,

Ah! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimées,

Le sens de l’éternel au corps qui doit mourir!

Ah! dans les bleus étés, quand les vagues entre elles

Ont le charmant frisson du cou des tourterelles,

Quand l’Isola Bella, comme une verte tour,

Semble Vénus nouant des myrtres à l’Amour,

Quand le rêve, entraîné au bercement de l’onde,

Semble glisser, couler vers le plaisir du monde,

Quand le soir étendu sur ces miroirs gisants

Est une joue ardente où s’exalte le sang,

J’ai cherché en quel lieu le désir se repose...

## Douces îles, pâmant sur des miroirs d’eau rose,

Vous déchirez le cœur que l’extase engourdit.

Pourquoi suis-je enfermée en un tel paradis!

Ah! que lassée enfin de toute jouissance,

Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d’essence,

Je m’endorme, momie aux membres épuisés!

Que cet embaumement soit un dernier baiser,

Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent,

Sous les cèdres, pesants comme un ciel sombre et bas,

Blancs oiseaux de sérail que le parfum abat,

Vous gémirez d’amour, colombes d’Aphrodite!

Des parfums assoupis aux rebords des terrasses,

L’azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse,

Sur quel rocher d’amour tant d’ardeur me lia!...

## Colombes sommeillant dans les camélias,

Dans les verts camphriers et les saules de Chine,

Laissez dormir mes mains sur vos douces échines.

Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin,

Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins.

## Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées,

Fruits palpitants et chauds des branches épicées

Hélas! cet anneau noir qui cercle votre cou

Semble enfermer aussi mon âpre destinée,

Et vos gémissements m’annoncent tout à coup

Les enivrants malheurs pour lesquels je suis née...

[Illustration]

L’AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE...

[Illustration]

_Que tu es heureuse, cigale,_

_quand, du sommet des arbres,_

_abreuvée d’une goutte de rosée,_

_tu dors comme une reine._

_ANACRÉON._

L’air brûle, la chaude magie

De l’Orient pèse sur nous,

Nous périssons de nostalgie

Dans l’éther trop riche et trop doux.

On entrevoit un jardin vide

Que la paix du soir inclina,

Et là-bas, la mosquée aride

Couleur de sable et de grenat.

La dure splendeur étrangère

Nous étourdit et nous déçoit;

Je me sens triste et mensongère:

On n’est pas bon loin de chez soi.

Ce ciel, ces poivriers, ces palmes,

Ces balcons d’un rose de fard,

Comme un vaisseau dans un port calme

Rêvent aux transports du départ.

Ah! comme un jour brûlant est vide!

Que faudrait-il de volupté

Pour combler l’abîme torride

De ce continuel été!

Des œillets, lourds comme des pommes,

Épanchent leur puissante odeur;

L’air, autour de mon demi-somme,

Tisse un blanc cocon de chaleur...

Dans la chambre en faïence rouge

Où je meurs sous un éventail,

J’entends le bruit, qui heurte et bouge,

Des chèvres rompant le portail.

## Ainsi, c’est aujourd’hui dimanche,

Mais, dans cet exil haletant,

Au cœur de la cité trop blanche,

On ne sent plus passer le temps;

Il n’est des saisons et des heures

Qu’au frais pays où l’on est né,

Quand sur le bord de nos demeures

Chaque mois bondit, étonné.

Cette pesante somnolence,

Ce chaud éclat palermitain

Repoussent avec indolence

Mon cœur plaintif et mon destin;

Si je meurs ici, qu’on m’emporte

Près de la Seine au ciel léger,

J’aurai peur de n’être pas morte

Si je dors sous des orangers...

[Illustration]

LES JOURNÉES ROMAINES

[Illustration]

L’éther pris de vertige et de fureur tournoie,

Un luisant diamant de tant d’azur s’extrait.

Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie

La pointe faible des cyprès.

C’est en vain que les eaux écumeuses et blanches,

Captives tout en pleurs des lourds bassins romains,

S’élèvent bruyamment, s’ébattent et s’épanchent:

Neptune les tient dans sa main.

Je contemple la rage impuissante des ondes;

Dans cette vague éparse en la jaune cité,

C’est vous qu’on voit jaillir, conductrice des mondes,

Amère et douce Aphrodite!

L’odeur de la chaleur, languissante et créole,

Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil;

Comme un coureur ailé le ciel bifurque et vole

Au bord tranchant des toits vermeils;

Et là-bas, sous l’azur qui toujours se dévide,

Un jet d’eau, turbulent et lassé tour à tour,

Semble un flambeau d’argent, une torche liquide

Qu’agite le poing de l’Amour.

Rome ploie, accablé de grappes odorantes,

La surhumaine vie envahit l’air ancien,

Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthes

Aux thermes de Dioclétien!

Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmies

Gisent; silence, azur, léthargiques dédains!

Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie

De ces Danaés des jardins...

Ils dorment là, liés par les roses païennes,

Ces corps de marbre blond, las et voluptueux:

O mes sœurs du ciel grec, chères Milésiennes,

Que de siècles sont sur vos yeux!

L’une d’elles voudrait se dégager; sa hanche

Soulève le sommeil ainsi qu’un flot trop lourd,

Mais tout le poids des temps et de l’azur la penche:

Elle rêve là pour toujours.

De vifs coquelicots, comme un sang gai, s’élancent

Parmi les verts fenouils, à Saint-Paul-hors-les-Murs

Un dôme en or suspend des colliers de Byzance

Au cou flamboyant de l’azur.

Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres

Pour les mêler au jour ivre d’air et d’éclat,

Je respire ton cœur voluptueux et tendre,

Pauvre Cécile Métella!

Tu n’es pas à l’écart des saisons immortelles,

Un tourbillon d’azur te recueille sans fin;

Je n’ai pas plus de part que tes mânes fidèles

A l’univers vague et divin!

Les blancs eucalyptus et le cyprès qui chante,

Où viennent aboutir les longs soupirs des morts,

Racontent, chers défunts, vos détresses penchantes,

Votre sort pareil à nos sorts.

Quels familiers discours sur la voie Appienne!

Tissés dans le soleil, les morts vont jusqu’aux cieux;

Vous renaissez en moi, ombres aériennes,

Vous entrez dans mes tristes yeux!

Là-bas, sur la colline, un jeune cimetière

Étale sa langueur d’Anglais sentimental,

Les délicats tombeaux, dans les lis et le lierre,

Font monter un sang de cristal.

Midi luit; la villa des chevaliers de Malte

Choit comme une danseuse aux pieds brûlants et las.

Comme un fauve tigré l’air jaunit et s’exalte;

Une nymphe en pierre vit là.

Elle a les bras cassés, mais sa force éternelle

Empourpre de plaisir ses genoux triomphants;

Le néflier embaume, un jet d’eau est, près d’elle,

Secoué d’un rire d’enfant.

Les dieux n’ont pas quitté la campagne romaine,

Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit,

Dansent dans le jardin Mattei, où se promène

Le saint Philippe de Néri.

## Mais c’est vous qui, ce soir, partagez mon malaise,

Dans l’église sans voix, au mur pâle et glacé,

Déesse catholique, ô ma sainte Thérèse,

Qui soupirez, les yeux baissés!

Malgré vos airs royaux, et la fierté divine

Dont s’enveloppe encor votre cœur emporté,

L’angoisse de vos traits permet que l’on devine

Votre douce mendicité.

O visage altéré par l’ardente torture

D’attendre le bonheur qui descend lentement,

Appel mystérieux, hymne de la nature,

Désir de l’immortel amant!

Je vous offre aujourd’hui, parmi l’encens des prêtres,

Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs,

Le rire que j’entends au bas de la fenêtre

Où je rêve, seule, le soir;

C’est le rire joyeux, épouvanté, timide

De deux enfants heureux, éperdus, inquiets,

Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides,

## Et dont tout le sanglot riait!

Ils riaient, ils étaient effrayés l’un de l’autre;

Un jet d’eau s’effritait dans le lointain bassin;

La lune blanchissait, de sa clarté d’apôtre,

La terrasse des Capucins.

Une palme portait le poids mélancolique

De l’éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit;

Rien ne venait briser son attente pudique,

Que ce rire aigu dans la nuit!

Et je n’entendis plus que ce rire nocturne,

Plus fort que les senteurs des terrasses de miel,

Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne,

Plus clair que les astres au ciel.

## Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave,

Je le mêle aux élans de mon éternité,

Ce rire des humains, si farouche et si grave,

Qui prélude à la volupté!

[Illustration]

UN SOIR A VÉRONE

[Illustration]

Le soir baigne d’argent les places de Vérone;

Les cieux roses et ronds, rayés d’ifs, de cyprès,

Font à la ville une couronne

De tristes et verts minarets.

Sur les ors languissants du palais du Concile,

On voit luire, ondoyer un manteau duveté:

Les pigeons amoureux, dociles,

Frémissent là de volupté.

L’Adige, entre les murs de brique qu’il reflète,

Roule son rouge flot, large, brusque, puissant:

Dans la ville de Juliette

Un fleuve a la couleur du sang.

## O tragique douceur de la cité sanglante,

Rue où le passé vit sous les vents endormis:

Un masque court, ombre galante,

Au bal des amants ennemis.

Je m’élance, et je vois ta maison, Juliette!

Si plaintive, si noire, ainsi qu’un froid charbon.

C’est là que la fraîche alouette

T’épouvantait de sa chanson!

Que tu fus consumée, ô nymphe des supplices!

Que ton mortel désir était fervent et beau

Lorsque tu t’écriais: «Nourrice,

Que l’on prépare mon tombeau!

«Qu’on prépare ma tombe et mon funèbre somme,

Que mon lit nuptial soit violet et noir,

Si je n’enlace le jeune homme

Qui brillait au verger ce soir!...»

## Auprès de ta fureur héroïque et plaintive,

Auprès de tes appels, de ton brûlant tourment,

La soif est une source vive,

La faim est un rassasiement.

Hélas! tu le savais, qu’il n’est rien sur la terre

Que l’invincible amour, par les pleurs ennobli;

Le feu, la musique, la guerre,

N’en sont que le reflet pâli!

## Ma sœur, ton sein charmant, ton visage d’aurore,

Où sont-ils, cette nuit où je porte ton cœur?

La colombe du sycomore

Soupire à mourir de langueur...

Là-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente,

Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris;

Je pense au soir d’automne où Dante

Ecrivit là le Paradis;

La céleste douceur des tournantes collines

Emplissait son regard, à l’heure où las, pensifs,

Les anges d’Italie inclinent

Le ciel délicat sur les ifs.

Mais que tu m’es plus chère, ô maison de l’ivresse,

Balcon où frémissait le chant du rossignol,

Où Juliette qui caresse

Suspend Roméo à son col!

Ah! que tu m’es plus cher, sombre balcon des fièvres,

Où l’échelle de soie en chantant tournoyait,

Où les amants, joignant leurs lèvres,

Sanglotaient entre eux: «Je vous ai!»

## Que l’amour soit béni parmi toutes les choses,

Que son nom soit sacré, son règne ample et complet;

Je n’offre les lauriers, les roses,

Qu’à la fille des Capulet!

[Illustration]

UN AUTOMNE A VENISE

[Illustration]

Ah! la douceur d’ouvrir, dans un matin d’automne,

Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni

Que la chaleur d’argent éclabousse et sillonne,

Les volets peints en noir du palais Manzoni!

Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose

Font un cercle odorant au puits vénitien,

Et sur les blancs balcons indolemment repose

Le frais, le calme azur, juvénile, ancien!

Ah! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre,

Sous la terrasse où traîne un damas orangé!

On n’entend pas frémir Venise aventurière,

On ne voit pas languir son marbre submergé...

## Qu’importe si, là-bas, Torcello des lagunes

Communique aux flots bleus sa pâmoison d’argent,

Si Murano, rêveuse ainsi qu’un clair de lune,

Semble un vase irisé d’où monte un tendre chant!

Qu’importe si là-bas le rose cimetière,

Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs,

Semble implorer encor la divine lumière

Pour le mort oublié qui ne doit plus la voir;

Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire,

Où l’air est suspendu comme un plus doux climat,

Dans une gloire d’or les langoureux navires

Bercent la nostalgie aux branches de leurs mâts;

Si, plein de jeunes gens, le couvent d’Arménie

Couleur de frais piment, de pourpre, de corail,

Semble exhaler, le soir, une plainte infinie

Vers quelque asiatique et savoureux sérail;

Si, brûlant de plaisir et de mélancolie,

Une fille, vendant des œillets, va, mêlant

Le poivre de l’Espagne au sucre d’Italie,

Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent!

## Je ne quitterai pas ce petit puits paisible,

Cet espalier par qui mon cœur est abrité;

Qu’Éros pour ses poignards retrouve une autre cible,

Mon céleste désir n’a pas de volupté!...

VA PRIER DANS SAINT-MARC...

[Illustration]

Va prier dans Saint-Marc pour ta peine amoureuse;

Le temple de Byzance est sensible au péché;

Un parfum de benjoin, d’ambre, de tubéreuse,

Glisse des frais arceaux et des balcons penchés.

Va prier dans Saint-Marc pour ta douce folie;

Les pigeons assemblés sur la façade en or

Protègent les transports de la mélancolie,

Et les anges des cieux sont plus cléments encor.

Va prier dans Saint-Marc; les dalles, les rosaces

Ont l’éclat des bijoux et des tapis persans;

Depuis plus de mille ans dans ce palais s’entassent

Les profanes souhaits parfumés par l’encens.

Vois, sous leurs châles noirs, les tendres suppliantes

Joindre des doigts brûlants et songer doucement.

Divine pauvreté! cet Alhambra les tente

Moins que les cabarets où boivent leurs amants!

Va prier dans Saint-Marc. Le Dieu des Evangiles

Marche, les bras ouverts, dans de blonds paradis;

On entend les bateaux qui partent pour les îles,

Et les pigeons frémir au canon de midi.

Des mosaïques d’or, limpides alvéoles,

Glisse un mystique miel, lumineux, épicé;

Et vers la Piazzetta, de penchantes gondoles

Entraînent mollement les couples exaucés...

## Beau temple, que ta grâce est chaude, complaisante!

O jardin des langueurs, ô porte d’Orient!

Courtisane des Grecs, sultane agonisante,

Turban d’or et d’émail sous l’azur défaillant!

Tu joins l’odeur de l’ambre aux fastes exotiques,

Et tu meurs, des pigeons à ton sein agrafés,

Comme aux rives en feu des mers asiatiques,

La Basilique où dort sainte Pasiphaé!...

[Illustration]

LA MESSE DE L’AURORE A VENISE

[Illustration]

Les femmes de Venise, au lever du soleil,

Répandent dans Saint-Marc leur hésitante extase;

Leurs châles ténébreux sous les arceaux vermeils

Semblent de noirs pavots dans un sublime vase.

## Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins,

Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes,

Qui, pour vous adorer, désertent ce matin

Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?

Si leur cœur délicat souffre de volupté,

Si leur amour est triste, inquiet ou coupable,

Si leurs vagues esprits, enflammés par l’été,

Rêvent du frais torrent des baisers délectables,

Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu?

Tout en vous implorant, elles n’entendent qu’elles,

Et pensent que l’éclat allongé de vos yeux

Sourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.

## Ah! quel que soit le mal qu’elles portent vers vous,

Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie,

Comblez d’enchantement leurs bras et leurs genoux,

Puisque l’on ne guérit jamais que par la joie...

[Illustration]

SIROCO A VENISE

[Illustration]

Le siroco, brusque, hardi,

Sur la ville en pierre frissonne;

C’est la fin de l’après-midi;

Ecoute les cloches qui sonnent

A Saint-Agnès, au Gesuati...

L’ouragan arrache la toile

D’un marché, où des paniers ronds

Débordent de brillants citrons

Que polit encor la rafale.

Je vois se saluer les cyprès d’un couvent;

Et dans le courant d’air des ruelles marines,

Un abbé vénitien, étourdi, gai, mouvant,

Qui retient son manteau, volant sur sa poitrine,

Semble un charmant Satan flagellé par le vent!

CLOCHES VÉNITIENNES

[Illustration]

La pauvreté, la faim, le fardeau du soleil,

Le meurtrissant travail de cette enfant vieillie,

Qui respire, tressant l’osier jaune et vermeil,

L’odeur du basilic et de l’huile bouillie,

Les fétides langueurs des somnolents canaux,

La maison délabrée où pend une lessive,

Les fièvres et la soif, je les choisis plutôt

Que de ne pas tenir votre main chaude et vive

A l’heure où, s’exhalant comme un ardent soupir,

Les cloches de Venise épandent dans l’espace

Ce cri voluptueux d’alarme et de désir:

«Jouir, jouir du temps qui passe!»

L’ILE DES FOLLES A VENISE

[Illustration]

La lagune a le dense éclat du jade vert.

Le noir allongement incliné des gondoles

Passe sur cette eau glauque et sous le ciel couvert.

## Ce rose bâtiment, c’est la maison des folles.

Fleur de la passion, île de Saint-Clément,

Que de secrets bûchers dans votre enceinte ardente!

La terre desséchée exhale un fier tourment,

Et l’eau se fige autour comme un cercle du Dante.

## Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés,

Où l’air appesanti couve son noir orage,

J’entends ces voix d’amour et ces cœurs exilés

Secouer la fureur de leurs mille mirages!

Le vent qui fait tourner les algues dans les flots

Et m’apporte l’odeur des nuits de Dalmatie,

Guide jusqu’à mon cœur ces suprêmes sanglots.

## O folie, ô sublime et sombre poésie!

Le rire, les torrents, la tempête, les cris

S’échappent de ces corps que trouble un noir mystère.

Quelle huile adoucirait vos torrides esprits,

Bacchantes de l’étroite et démente Cythère?

Les Climats · 第 1 / 4 段