LE FORÇAT.

Oh! certainement non, Monsieur. Voyez donc le brigand! Il se sauve du

bagne pour la cinq ou sixième fois, au risque de tuer et en tuant

peut-être ces malheureux soldats, gendarmes, gardes-chiourmes,

très-innocents à son égard, et chargés par la société de lui répondre

des hommes criminels ou dangereux qu'ils surveillent innocemment par

devoir.

Sa mauvaise mine et son air de loup parqué lui font fermer toutes les

portes: c'est naturel; à qui s'en prendrait-il?

C'est le droit et l'instinct de tout le monde de suspecter les hommes

suspects et de ne pas se lier avec les vagabonds de mauvaise renommée;

c'est triste, mais c'est fatal. C'est la force des choses, on ne peut

en accuser que la prudence humaine.

J'ai été bien autrement victime moi-même d'une prévention et d'une

erreur des hommes, quand, ayant eu le malheur d'atteindre le chef des

gardes de notre forêt en croyant défendre ma cousine, mon oncle et ma

tante audacieusement attaqués à coups de fusil, j'ai été jugé digne de

mort et miraculeusement sauvé de la guillotine: eh bien! cela m'a

inspiré une douleur mortelle, une honte imméritée, une résignation

religieuse, mais cela ne m'a donné aucune haine injuste et brutale

contre les hommes. J'ai dit: «Ils sont hommes, ils se trompent, ils ne

voient pas la vérité; s'ils la voyaient, ils se garderaient bien de

m'exécuter.» Voilà tout!

Mais voilà un homme qui a commis une faute plutôt qu'un crime, à bonne

intention, et qui devrait être fier de son innocence foncière et des

cinq ans de peine infligés à sa bonne action; le voilà qui, après

s'être nourri dix-neuf ans de son venin, s'échappe de ses fers et

rentre dans le monde de la liberté. Il est recueilli par ce bon saint

évêque, qui ne lui fait pas l'aumône du soir seulement, mais l'aumône

de son honneur, l'aumône de sa dignité d'homme, qui l'appelle: «mon

frère,» qui le fait asseoir à sa table, pour le réhabiliter par cette

égalité chrétienne de l'innocence constante avec l'innocence

reconquise du repentir justifié, qui lui montre la confiance absolue

du juste dans le repentant, qui le croit incapable même d'une mauvaise

pensée, qui lui prépare son lit dans son antichambre, qui y laisse

l'argenterie, son seul trésor, qui ne ferme pas même le loquet, et qui

s'endort sans peur à côté du crime mal assoupi dans ce coeur inconnu!

Eh bien! ce vagabond n'est ni ému, ni réconcilié avec lui-même et avec

les hommes, par un tel miracle de bienfaisance et de vertu

surhumaines: il se réveille avant l'aube, avec la première pensée de

profiter de cette incrédulité au mal de son sauveur, pour lui voler le

trésor des pauvres, son argenterie. Ce n'est rien, bien que ce soit

aussi vil que contre nature; il ôte ses souliers pour n'être pas

entendu, il s'arme d'un levier de fer bien aiguisé qu'il tire de son

sac, pouvant servir au triple usage, dit l'auteur, de forcer la porte

de l'armoire où l'on a eu l'imprudence héroïque de serrer sous ses

yeux l'argenterie, de percer le sein ou d'assommer le crâne de

l'évêque. Il vole résolument son hôte; il s'avance à pas de loup vers

son lit, bien résolu de tuer le dormeur s'il ouvre les yeux au bruit;

il épie le réveil, il médite la mort, il regarde.

«Nul ne peut dire ce qui se passait en lui, pas même lui, dit M. Hugo;

pour essayer de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus

violent en présence de ce qu'il y a de plus doux... Mais quelle était

sa pensée, il eût été impossible de le deviner... La seule chose qui

se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était

une étrange _indécision_: il semblait près de briser ce crâne ou de

baiser cette main; sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la

main droite, ses cheveux hérissés sur sa tête farouche...»

Heureusement l'évêque dormait; le forçat Valjean emporte résolument

le panier d'argenterie, et se sauve en escaladant la fenêtre avec un

trésor de plus et un crime (mais un crime inutile) de moins.

Et voilà le misérable avec lequel l'auteur veut qu'on sympathise

pendant dix longs volumes! Ah! c'est impossible! À force d'éloquence,

il est vrai, l'auteur y parvient, quand il parvient à faire oublier

cette horrible révélation d'une infernale nature; mais il ne peut y

parvenir dans ceux qui se souviennent en lisant de ces antécédents de

tigre; il veut vainement faire détester la société en la calomniant,

il ne réussit véritablement en ceci qu'à calomnier le crime!

Jean Valjean peut gagner tous les millions qu'il voudra dans ses

manufactures, il peut protéger les filles, doter les enfants, etc.;

maire de sa bourgade, il peut se relever à la sublimité vertueuse du

repentir, se vouer lui-même à l'infamie pour écarter le soupçon de la

tête d'un coupable: il ne sera jamais que le scélérat mille fois

relaps, debout dans la nuit, sa massue à la main sur la tête de son

bienfaiteur, _indécis_, comme dit l'écrivain, prêt à frapper s'il

s'éveille, et finissant par ne pas frapper parce qu'un cadavre

l'accuserait plus que l'hôte endormi!

Oh! non, Monsieur, je ne pardonnerai jamais cela à ce Valjean: cela

dépasse l'homme, cela dépasse le tigre, car le tigre qui ouvre ses

griffes sur l'homme ne sait pas que cet homme lui voulait du bien: il

l'étrangle comme ennemi, mais non comme bienfaiteur! Je lis malgré

cela, parce que le tableau est admirablement peint, mais je lis avec

un remords: c'est de m'intéresser quelquefois à pire qu'un tigre.

Certes, la société avait eu tort de condamner Valjean aux galères: il

était innocent du pain volé à Faverolles. Mais peut-on dire que la

société fut mal inspirée en enfermant à vie le _misérable_, dans le

sens criminel du mot, oui, le misérable qui, en récompense d'un jour

de pardon, d'un dîner d'ami, d'une nuit de confiance, passe une heure

ou une minute dans l'honorable indécision de cet assommeur?

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 208 / 228 题